Dérogation à l’interdiction des néonicotinoïdes : le Sénat ira-t-il plus loin que le gouvernement ?
Au lendemain du vote controversé à l’Assemblée nationale du projet de loi permettant la réintroduction temporaire des néonicotinoïdes tueurs d'abeilles pour sauver la filière betterave, au Sénat, la majorité de droite souhaite mener les débats « avec modération » même si certains veulent supprimer l'échéance de 2023 et permettre la dérogation jusqu'à ce qu'une solution de substitution soit trouvée.

Dérogation à l’interdiction des néonicotinoïdes : le Sénat ira-t-il plus loin que le gouvernement ?

Au lendemain du vote controversé à l’Assemblée nationale du projet de loi permettant la réintroduction temporaire des néonicotinoïdes tueurs d'abeilles pour sauver la filière betterave, au Sénat, la majorité de droite souhaite mener les débats « avec modération » même si certains veulent supprimer l'échéance de 2023 et permettre la dérogation jusqu'à ce qu'une solution de substitution soit trouvée.
Public Sénat

Temps de lecture :

7 min

Publié le

Mis à jour le

Avec 313 voix pour, 158 contre, 56 abstentions, l’Assemblée nationale a adopté, mardi soir, le projet de loi polémique qui permet une dérogation à l’interdiction de l’utilisation des néonicotinoïdes tueurs d'abeille.

Au Sénat « On va avoir un vrai débat de fond sur le modèle agricole. On va le provoquer » promet Joël Labbé, membre du nouveau groupe écologiste, solidarité et territoires » avant d’ajouter : « Et cette fois-ci, je n’aurai pas besoin d’enlever ma cravate pour ça ». Une référence à son coup d’éclat de 2015. À l’époque exaspéré par le rejet de sa proposition de résolution en faveur d’un moratoire européen sur les insecticides néonicotinoïdes, le sénateur du Morbihan avait ôté sa cravate pourtant obligatoire pour les hommes en séance publique (voir notre article).

Des dérogations uniquement pour les betteraviers ?

L’examen de ce texte à la Haute assemblée à partir du 27 octobre promet, en effet, d’être animé. Deux lignes irréconciliables se font face et traversent les groupes politiques. Interdits depuis 2018, suite à la loi sur la biodiversité votée en 2016, les néonicotinoïdes sont en passe de faire leur retour via un projet de loi autorisant une dérogation jusqu’en 2023 pour la filière de la betterave. Pour rappel, la loi sur la biodiversité autorisait des dérogations à l’interdiction des néonicotinoïdes jusqu’au 1er juillet 2020, un nouveau texte de loi s’avère désormais nécessaire pour maintenir les dérogations.

Pour les betteraviers, il est urgent de revenir sur cette interdiction car les betteraves à sucre sont envahies de pucerons verts. Et les récoltes s’annoncent mauvaises, avec des baisses de rendement de 30 à 50% attendues. Toutefois, le projet de loi ne restreint pas spécifiquement la dérogation à cette seule filière car cela consisterait en une rupture d’égalité. Le ministère de l’Agriculture a assuré au début du mois de septembre seule la betterave sera concernée et qu’aucune autre filière ne bénéficiera de cette exception.

« C’est une victoire des lobbys »

« La position du gouvernement est purement scandaleuse. C’est une victoire des lobbys. On mettra en œuvre tous les moyens pour mettre un terme à cette aberration qui va à l’encontre de la démocratie » assure Guillaume Gontard, président du groupe écolo du Sénat. En effet, la loi sur la biodiversité fixait un « principe de non-régression du droit de l’environnement ». C’est sur cette base que la députée écologiste Delphine Batho avait annoncé sa volonté de saisir le Conseil Constitutionnel si le texte était voté. Il contreviendrait, selon elle, à la charte de l’Environnement inscrite dans la Constitution.

 « C’est insupportable ce chantage à l’emploi »

Nicole Bonnefoy, sénatrice PS promet elle aussi « une belle discussion » au Sénat. « « On avance dans le temps mais au final on revient au point de départ. C’est un très mauvais signe. Il y a un effondrement de la biodiversité et la seule réponse qu’on a donnée c’est une dérogation supplémentaire sur des produits qu’on a interdits il y a 4 ans (…) C’est insupportable ce chantage à l’emploi. Il s’est passé 4 ans, il fallait travailler sur des alternatives et de ce point de vue, l’industrie phytopharmaceutique n’a pas travaillé là-dessus » déplore la sénatrice PS, auteure d’un rapport d’information sur les pesticides en 2012.

« On est en train d’opposer les ruraux et les urbains sur ce sujet alors que c’est un texte responsable »

Le projet de loi divise au sein des groupes politiques. Le groupe LREM en a fait l’amer constat hier soir. 175 élus l’ont voté, mais 32 députés ont voté contre et 36 se sont abstenus. « Je voterai le texte car je suis fidèle au gouvernement et je vois d’ailleurs dans mon département qu’il n’y a pas que la filière de betterave qui est au plus mal. Il y a aussi les producteurs de colza. On est en train d’opposer les ruraux et les urbains sur ce sujet alors que c’est un texte responsable. Il y a une liberté de vote au sein de notre groupe et je ne peux pas vous assurer que tout le monde sera sur cette ligne » confie François Patriat, président du groupe Rassemblement des Démocrates, Progressistes et Indépendants (majorité présidentielle) qui comprend 23 membres.

« Il faut enlever cette échéance de 2023 »

Renforcée aux dernières élections sénatoriales, à la majorité de la droite et du centre, certains aimeraient aller plus loin que le texte du gouvernement.  C’est en tout cas ce que souhaite le sénateur LR de Seine-et-Marne, Pierre Cuypers, producteur de betteraves, lui-même. Dès la mi-juillet, Pierre Cuypers avait alerté l’exécutif, via une question au gouvernement. « L’absence de néonicotinoïdes a fait revenir le puceron vert. Dans mon département, c’est 70% de rendement en moins. Sans betterave, pas de sucre, pas d’alcool, pas de gel hydroalcoolique, pas de biocarburant… C’est 46 000 emplois directs menacés » liste-t-il. « Il faut enlever cette échéance de 2023 pour permettre une dérogation jusqu’à ce qu’on ait trouvé un produit de substitution efficace. Je ne peux pas comprendre cette polémique qui est en dehors de la réalité. À partir du moment où une plante n’a pas de pollen, les néonicotinoïdes sont sans danger pour l’homme et l’animal » assure-t-il.

Interrogé par publicsenat.fr début septembre, Joël Labbé avait une analyse diamétralement opposée « On dit que la betterave ne pose pas de souci, comme on le fait avant floraison. Mais c’est faux. Il y a la guttation : le matin, les feuilles de betteraves transportent des petites gouttelettes d’eau et les abeilles apprécient de s’en abreuver » soulignait le sénateur écologiste.

« Il faut rassurer les uns et les autres »

« Il va falloir trouver cette ligne de crête : limiter la dérogation à la filière de la betterave tout en adoptant un texte constitutionnellement solide » souligne Sophie Primas, présidente LR de la commission des affaires économiques et rapporteure du texte au Sénat. La sénatrice dit attendre beaucoup des auditions des chercheurs de l’INRA et de l’ANSES prévues la semaine prochaine. Et promet de « conduire les débats dans la modération ». « Il faut rassurer les uns et les autres. C’est un débat qui déchaîne les passions qui traversent tous les groupes politiques, opposant métropolitains et ruraux. Mais on n’est pas là pour faire le spectacle ». En ce qui concerne l’échéance de 2023, la sénatrice s’interroge encore. « Je comprends la volonté de mettre cette date pour faire accélérer la recherche et c’est un élément de réassurance. Mais est-ce qu’on ne va pas se retrouver avec le même débat fin 2022 ? Parmi les autres pistes envisagées, la sénatrice évoque la possibilité de permettre une dérogation chaque année avec un encadrement.

Nicole Bonnefoy regrette quant-à-elle que ce soit « encore une fois la commission des affaires économiques qui s’empare de ce texte, considérant que c’est d’abord une question économique ». « Alors que moi qui suis à la commission du développement durable, on considère que c’est d’abord une question environnementale, de santé et de biodiversité (…) Il faut élargir le périmètre de notre commission qui, sur un sujet comme celui-là, ne peut pas être uniquement saisie pour avis » plaide-t-elle.

En attendant l’examen du texte, Sophie Primas se rendra en Seine-Marne, vendredi pour une rencontre avec l’ensemble de la filière économique de la betterave et des apiculteurs.

 

 

Partager cet article

Dans la même thématique

EU Summit, Europa-Gebäude, Br%FCssel, Belgium – 15 Oct 2026
7min

Politique

Union européenne : comment est abondé le budget et que finance-t-il ?

Les dirigeants européens ont entamé jeudi à Bruxelles les négociations autour du prochain budget de l’UE sur la période 2028-2034. La Commission aimerait trouver un accord d’ici la fin de l’année, avant la tenue des élections dans plusieurs États membres, dont la France. La favorite des sondages, Marine Le Pen, plaide pour une baisse de la contribution française au budget de l’Union. Comment fonctionne le budget de l’Union européenne ? Explications.

Le

Dérogation à l’interdiction des néonicotinoïdes : le Sénat ira-t-il plus loin que le gouvernement ?
5min

Politique

Désindexation des retraites au-delà de 1260 euros : « Il faut que tout le monde contribue », insiste le ministre Jean-Pierre Farandou

Comme ses collègues de Bercy, le ministre du Travail et des Solidarités a défendu la proposition initiale du budget de la Sécurité sociale de n’indexer sur l’inflation que les petites pensions allant jusqu’à 1260 euros. Il s’agit d’une dérogation à la règle habituelle. Il suggère à l’avenir d’aborder cette question de l’évolution annuelle des retraites, sur le modèle des complémentaires de l’Agirc-Arrco.

Le

Illustrations – SUPERMARCHE – CARREFOUR EXPRESS
7min

Politique

Des produits sains vendus sans marge en grande surface : Que contient la proposition de loi de la sénatrice écologiste Antoinette Guhl ?

Face à la hausse du carburant et de l’inflation, les Français font des économies. Mais « la seule variable d’ajustement est aujourd’hui l’alimentation », alerte la directrice de Famille Rurale, Nadia Ziane. Pour lutter contre la précarité alimentaire, la sénatrice écologiste Antoinette Guhl propose une loi visant à garantir l’accès de denrées alimentaires saines à prix coutant, soit sans marge des distributeurs.

Le

Paris : French far-right Rassemblement National (RN) parliamentary session
3min

Politique

Sondage : Marine Le Pen creuse l'écart et s'installe en grande favorite à quelques mois de la présidentielle

Selon le dernier baromètre Odoxa-Backbone et Public Sénat, la candidate du Rassemblement national recueille 37 % des intentions de vote au premier tour, soit près de deux fois plus que ses deux poursuivants, Jean-Luc Mélenchon et Édouard Philippe. Au second tour, elle l’emporterait largement face au leader insoumis (68 %) et plus modestement face à Édouard Philippe (53 %).

Le