Tirer les leçons des municipales, pour mieux protéger les échéances électorales à venir et notre « débat démocratique ». Accompagné de plusieurs ministres et des services de sécurité compétents, le Premier ministre Sébastien Lecornu a rendu compte ce 11 juin devant les partis politiques de l’état de la menace numérique en provenance de l’étranger, faisant toute la transparence sur les opérations détectées durant la période des municipales, au travers d’une structure ad hoc, le Réseau de coordination et de protection des élections (RCPE).
Le risque a été « significatif sur les municipales, sans effet majeur », mais « il laisse entrevoir les perspectives de menaces lourdes sur l’élection présidentielle, et peut être aussi à court terme », a résumé Sébastien Lecornu devant la presse ce 11 juin en fin d’après-midi. Avant même la présidentielle, très vulnérable de par son importance, le gouvernement se dit vigilant sur les élections provinciales de Nouvelle-Calédonie à la fin du mois. Les élections sénatoriales du 27 septembre ont également été citées comme un évènement à surveiller.
« L’ensemble de la classe politique peut être concerné »
Même si l’impact des fausses informations créées depuis l’étranger a été circonscrit grâce à des signalements rapides des autorités aux plateformes au cours du printemps, le gouvernement imagine néanmoins le pire pour une échéance aussi scrutée que la présidentielle. « Vous voyez la différence entre une municipale et une présidentielle, c’est pour ça aussi que je fais cette conférence de presse. La nature même de l’organisation ou de l’ingérence peut complètement changer de nature. Ça donne un peu le vertige, parce qu’on voit bien que là on touche à la notion même de frontière, de sécurité du numérique dans le cadre d’une organisation de campagne électorale qui a toujours été bien rodée chez nous », a souligné le Premier ministre.
Le service de vigilance et de protection contre les ingérences numériques étrangères, Viginum, a détaillé ce jeudi les cas d’ingérences détectés et les modes opératoires, dans le cadre des élections municipales. Certaines opérations de déstabilisation ont ciblé précisément des candidats de la France insoumise, ou le candidat Horizons Pierre-Yves Bournazel, dans le cas de l’élection parisienne. « Il n’en demeure pas moins, au regard des pratiques et des enjeux, que l’ensemble de la classe politique peut être concerné », a averti le Premier ministre.
Pierre-Yves Bournazel a été victime de pages internet usurpant son site officiel, relayées par de faux comptes sur le réseau social X. La visibilité des publications a été « très limitée », selon Marc-Antoine Brillant, chef de Viginum. Une autre ingérence a consisté dans la diffusion de faux reportages vidéo usurpant l’identité de sept médias sur la messagerie Telegram et X, et relayant des informations inexactes ou trompeuses, là aussi avec peu de relais. Dans les deux cas, les modes opératoires ont été qualifiés de « pro-russes ».
Le commanditaire de l’ingérence numérique étrangère ayant visé LFI n’a pas été identifié
S’agissant des faux contenus ayant visé les campagnes des Insoumis Sébastien Delogu, François Piquemal et David Guiraud, le patron de Viginum évoque un « mode opératoire nouveau » et « structuré », avec une capacité à agir sur plusieurs plateformes et réseaux simultanés, avec une « grande diversité d’outils numériques ». « A ce stade, nos investigations ont permis de faire le lien avec une supposée entreprise d’influence numérique dénommée BlackCore et localisée en Israël », a détaillé Marc-Antoine Brillant. Ses services soupçonnent que ce type d’ingérence a également été utilisé en Angola et au Togo, ainsi que lors de scrutins en Ecosse et à New York en 2025. « On ne sait pas si, au fond, quel est le commanditaire. Ça veut dire, au fond, qu’on est en train d’assister à une forme de mercenariat numérique », a commenté le Premier ministre.
Viginum s’inquiète aussi d’un phénomène émergent, à savoir la diffusion sur les plateformes en ligne de « contenus sensationnalistes ou clivant à des fins lucratives », afin d’en retirer une monétisation importante. Si la déstabilisation d’une élection « ne semble pas être la motivation de ces agissements », localisés par les services au Vietnam, plusieurs candidats ont toutefois été ciblés. Le service de vigilance, dépendant du secrétariat général de la Défense et de la Sécurité nationale (SGDSN), en relève 173. Le Réseau de coordination et de protection des élections a pu obtenir le retrait de ces pages auprès de Facebook.
Ont également été mentionnés plus d’une centaine de sites, imitant des médias locaux, et utilisant l’intelligence artificielle générative pour reformuler des articles, et probablement cibler les municipales. Saisie par les services, la structure gérant les noms de domaines français a suspendu les adresses malveillantes.
Un projet de loi inscrit à l’agenda du Parlement potentiellement cet automne
Que faire dans les prochaines semaines et mois ? L’exécutif entend tout d’abord, à court terme, maintenir le niveau de vigilance et cette coordination nécessaire à la détection. « La réactivité des équipes a permis quand même en temps réel de détecter, et donc par définition de documenter, d’informer, et d’éviter que ça prenne évidemment de l’ampleur », a rappelé Sébastien Lecornu.
Matignon se prépare en parallèle à une réponse législative. Mi-avril, Emmanuel Macron avait annoncé la préparation d’un projet de loi. Sébastien Lecornu va poursuivre ses consultations, auprès de l’ensemble des formations politiques et des groupes parlementaires. Il les sondera sur un « certain nombre de propositions », pour « tester le degré de compromis ou de consensus possible ». L’idée de la réunion réunissant l’ensemble des parties prenantes étant déjà de tâter le terrain. « Si vous créez du compromis […] vous aurez une navette parlementaire qui peut être très rapide sur le sujet, et surtout qui nous amène dans les temps avant la campagne présidentielle », s’est avancé le Premier ministre.
Plusieurs sujets de consensus se dessinent déjà, comme la création d’un nouveau référé judiciaire pendant la période électorale. Sébastien Lecornu considère aussi que le « durcissement des peines » est un autre sujet. Actuellement, les peines n’ont « rien de dissuasif, pour dire les choses de manière un peu diplomatique », a-t-il déploré.
« Je vais donc mettre ça par écrit. Potentiellement, ça peut donner lieu à une saisine du Conseil d’Etat. Potentiellement – en tout cas je le souhaite – à un Conseil des ministres qui permettrait d’arrêter un projet de loi, qui pourrait être injecté dans l’agenda parlementaire de l’automne. Ce ne sont pas des lois très longues », s’est-il projeté.
Porter « atteinte aux intérêts fondamentaux de la nation » serait « une ligne rouge » dans le cas de la « propagandiste » Xenia Fedorova
Interrogé sur la demande de Jean-Luc Mélenchon d’une création d’une « instance de surveillance de la campagne », le Premier ministre a indiqué qu’il existait déjà une commission « qui permet de suivre l’élection présidentielle ». « Il faut sans doute la renforcer et il faut sans doute qu’on imagine le fait d’associer évidemment les représentants des candidats », a-t-il ajouté.
Durant la séance de questions-réponses avec la presse, l’ancien ministre de la Défense n’a pas échappé à la controverse du titre de séjour renouvelé de Xenia Fedorova, ancienne patronne de la chaîne d’État russe RT en France. Celle-ci défend régulièrement les positions du Kremlin dans les différents médias du groupe Bolloré.
« S’il faut interdire tous ceux qui font de la propagande avec des idées auxquelles on n’est pas d’accord, on va interdire beaucoup de monde, donc c’est un changement de société. J’invite quand même à y réfléchir à deux fois. En tout cas, il y a quand même des lignes rouges. Un propagandiste ou une propagandiste ne doit pas porter atteinte aux intérêts fondamentaux de la nation », a prévenu Sébastien Lecornu.