Inédit dans sa forme, l'échange-marathon de près de sept heures d'Emmanuel Macron avec des maires normands pour lancer le grand débat a été jugé globalement réussi par les observateurs. Reste à convaincre les Français et les "gilets jaunes" que le chef de l’État saura écouter leurs doléances.
"Il est fort", avaient commenté plusieurs élus à la sortie du débat dans l'Eure, mardi soir, après une prestation durant laquelle le président de la République, qui a fini en bras de chemise, a mêlé logique, chiffres et formules choc, parfois émaillées d'argot.
Sébastien Lecornu, le ministre chargé des Collectivités territoriales, co-animateur du grand débat, a salué un exercice "sans filtre et sans tabou, inédit", seulement comparable à une "rencontre similaire du général de Gaulle en 1962 ou 1963 dans le Doubs". Le Premier ministre Édouard Philippe y a vu un débat "à l'honneur de notre démocratie".
M. Lecornu a par ailleurs demandé aux maires de se mobiliser pour organiser et animer des réunions d'initiatives locales, dans un courrier aux élus diffusé mercredi, dans lequel il estime qu'ils peuvent "être le +tiers de confiance de cet exercice+".
"Je pense que sur le fond, la forme, le style, le président de la République a réussi son exercice", estime auprès de l'AFP le directeur du département opinion de l'Ifop, Jérôme Fourquet.
"Le président a sans doute renoué un certain nombre de liens. Et c'était un public stratégique, parce que vous n'avez pas trente-six interlocuteurs qui vous permettent de mailler le territoire", fait observer le politologue.
Le président Emmanuel Macron devant les maires normands réunis à Grand Bourgtheroulde, le 15 janvier 2019
POOL/AFP
Même analyse pour l'ancien conseiller en communication de Nicolas Sarkozy à l'Élysée, Franck Louvrier, réputé proche de M. Macron: "Le chef de l'État a montré que la politique était l'affaire de tous et le métier de certains, notamment les maires, et il les a remis au centre du lien républicain."
Pour les observateurs, la prestation demeurerait toutefois vaine si elle n'était pas renouvelée: "Il faut d'autres exercices comme celui-là, il faudra varier l'assistance", suggère Gaspard Gantzer, ex-conseiller de François Hollande.
Emmanuel Macron, qui renouvelle l'exercice vendredi dans le Lot, s'est engagé à participer à une dizaine de rencontres dans toute la France.
Un conseiller proche de l'exécutif relève cependant que le président aurait sans doute gagné à écouter plus mardi: "On ne peut pas considérer que ces six heures soient un prototype de ce que doit être un débat."
- "Guerre civile" -
"S'il enchaîne ce type de réunions à un rythme soutenu, ça peut lui permettre de renouer en partie avec l'opinion", prophétise Jérôme Fourquet, selon qui l'entreprise de reconquête sera toutefois "sans doute très ardue et très ingrate".
Car, au-delà de la seule image du chef de l’État, c'est la réussite du grand débat qui est en jeu: or, selon le directeur de l'Ifop, "ce ne sera pas forcément au même spectacle auquel on assistera" devant un public promis "moins policé".
Jérôme Fourquet met par ailleurs en garde contre une assistance qui s'est certes spontanément levée pour applaudir chaleureusement le président, qu'elle avait accueilli bien plus fraîchement quelques heures plus tôt. "On avait assisté à peu près à la même chose après le congrès des maires à l'automne 2017, et le chiffon s'était remis à brûler dans les mois qui ont suivi", rappelle-t-il.
Les oppositions ont précisément raillé un président "enfermé dans sa tour d'ivoire, qui nous fait du rabâchage d'explication pendant sept heures" (Manuel Bompard, LFI), ou "plus là pour convaincre et restaurer sa propre image que pour écouter" (Éric Woerth, LR). Ce dernier estime, persifleur, que M. Macron "a passé beaucoup d'heures, mais c'est pas les Jeux olympiques!".
Chez de nombreux "gilets jaunes", la circonspection est également de mise: "Il maintient sa ligne de conduite, s'il veut la guerre civile c'est bien parti", menace Luc Benedetti, qui se présente comme un "porte-parole" du mouvement à Marseille.
"Il donne l'impression de se radoucir mais il nous prend pour des idiots", ajoute Stella, employée de bureau de 44 ans et "gilet jaune" à Lyon.
Une défiance intacte, "voire une haine", que l'exécutif garde à l'esprit, selon Jérôme Fourquet: "Sans doute que l'alerte +Gilets jaunes+ a été très haute sur l'échelle de Richter du risque politique. À la tête de l'État, on sait qu'on ne peut plus esquiver."
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