Beaucoup de téléspectateurs des chaînes infos ne l’auront certainement pas remarqué. Les habitués des arcanes du PS ne l’auront pas loupé. Le soir de la victoire écrasante de Raphaël Glucksmann, à la primaire de la gauche sociale-démocrate, le candidat salue ses partisans, en arrivant à La Cantine de Belleville, à Paris, où il fête son score de 66 %. Sur son chemin, il embrasse l’ancien sénateur PS David Assouline. On le retrouve ensuite aux côtés du candidat à la présidentielle, qui débriefe, une bière à la main, avec sa garde rapprochée, au fond de l’établissement de ce quartier populaire de la capitale.
Acteur de tous les derniers congrès du Parti socialiste, David Assouline fait aujourd’hui la campagne de Raphaël Glucksmann, en homme de l’ombre. Conseiller politique pour la primaire, l’ancien sénateur de Paris s’est lancé « à fond » derrière le leader de Place Publique. A l’origine, ce natif de Séfrou, au Maroc, vient pourtant d’un tout autre univers politique. Alors que les manifestations lycéennes ont marqué l’actualité, il avait été l’une des figures du mouvement étudiant contre la loi Devaquet, en 1986, qui visait à mettre en place la sélection à l’entrée de l’université.
En 1986, membre de l’aile « la plus radicale » du mouvement contre la loi Devaquet
Agé aujourd’hui de 67 ans, il raconte lui-même ses débuts. « Dans les années 80, j’étais très engagé dans les mouvements de jeunesse, depuis la marche pour l’égalité et contre le racisme, surnommée « marche des beurs », dont j’étais un de membres de la coordination nationale », se souvient-il, « puis j’ai été porte-parole du mouvement étudiant de 1986 », « j’étais comme un poisson dans l’eau ».
Il faisait alors partie « de l’aile la plus exigeante. D’autres diront la plus radicale ». Car sur un plan politique, David Assouline est alors trotskiste. Après la Ligue ouvrière révolutionnaire, il rejoint la LCR (Ligue communiste révolutionnaire), qu’il quittera « en 1992 ». « La droite m’avait attaqué comme le dangereux trotskiste, mais il y avait un respect de l’autonomie et de l’indépendance de ces mouvements. On n’aurait pas pu imaginer de récupération ou d’instrumentalisation, à laquelle se livre LFI aujourd’hui », pointe l’ex-sénateur PS. La « répression » du mouvement est alors « très dure ».
Elle aboutit à la mort tragique de Malik Oussekine. « Pasqua, ministre de l’Intérieur, considérait qu’en imposant la violence, les parents diraient aux enfants de ne pas sortir dans la rue. Ils espéraient qu’on répondrait à la violence par la violence, mais j’étais contre ce type de provocation », raconte l’ancien leader étudiant. Provocation qui venait aussi de l’autre bord. « Un groupe sorti d’Assas nous a attaqués. Et on les a mis en déroute, avec d’autres jeunes. Ils nous avaient attaqués avec des cocktails molotov, mais on n’avait pas peur », se souvient David Assouline.
« Le trotskisme, c’est une très bonne formation politique, à la fois académique et pratique »
La LCR a joué le rôle d’école du militantisme pour toute une génération de socialistes. « Le trotskisme, c’est une très bonne formation politique, à la fois académique et pratique », témoigne la sénatrice PS Laurence Rossignol, elle-même passée par la LCR.
« On apprend à avoir une vision historique du présent. Ça évite l’impressionnisme, c’est-à-dire le fait de réagir à la situation avec les impressions, au lieu d’avoir la rationalité. C’est une formation politique du rationnel », décrypte l’ancienne ministre des Familles de François Hollande, qui soutient aussi Raphaël Glucksmann. La sénatrice du Val-de-Marne ajoute :
Il se retrouve dans les « éclairs de joie, de revendication de fraternité entre les jeunes » du mouvement lycéen
Aujourd’hui, il se retrouve, avec une certaine affection, dans le mouvement actuel des lycéens. « On voit les mêmes visages et éclairs de joie, de revendication de fraternité entre les jeunes », se réjouit l’ex-sénateur socialiste.
Mais un mouvement où – ironie du sort pour l’ancien leader étudiant – son candidat, Raphaël Glucksmann, ne se rend pas. Il n’a pas été jugé le bienvenu par une partie des manifestants. « Il est en soutien total, il n’y a pas d’ambiguïté », soutient David Assouline, qui pointe la responsabilité « des dirigeants de LFI, qui ne cessent de polémiquer. Tous ceux qui ne sont pas alignés avec eux sont des traîtres, des ennemis. Tout cela se diffuse chez leurs partisans, dans une aire où la culture de la violence, la brutalité politique, imprègnent » dénonce David Assouline, qui pointe ces « excommunications mensongères et violentes ».
« Le moteur était toujours la question du racisme »
Cette culture de gauche vient de loin, chez l’ancien sénateur. Une « quête de justice et d’égalité », qui arrive « très tôt, c’était dans mon ADN », transmis par ses parents. « Le moteur était toujours la question du racisme », raconte David Assouline, un « passionné d’histoire », qu’il va enseigner pendant dix-huit ans, se spécialisant dans celle de l’immigration.
Mais pour bien comprendre son parcours, il faut remonter à ses premières années. Celles passées dans son Maroc natal. Né dans une famille juive marocaine, d’un père postier et d’une mère « couturière à la maison, puis vendeuse dans un supermarché », il tire de ses origines une bande dessinée, réalisé avec son frère, Alain, intitulé « Amor. De la petite Jérusalem du Maroc ».
« Cinq ans après notre arrivée en France, j’ai été naturalisé »
Puis vient le moment où sa famille s’installe en France. « J’avais 8 ans. On est parti avec une certaine angoisse. C’est juste un mois après la guerre des Six Jours. Il y avait une ambiance un peu mauvaise pour les juifs au Maroc, qui ne se sentaient pas en sécurité », explique-t-il. Une fois un emploi en poche et une place en HLM, le reste de la famille rejoint le père. « Ce sont deux mois qui ont changé toute notre vie ». Direction Creil, dans l’Oise. Du Maroc à la Picardie, c’est le grand écart. « On voyait bien qu’il fallait faire notre place dans la société. On sentait qu’on n’était pas complètement chez nous », se souvient David Assouline. A l’école, il subit « les préjugés anti-juifs, qui étaient assez ancrés ». Le racisme, l’antisémitisme, David Assouline a pu en faire l’expérience personnelle. Ils ont nourri son engagement politique, jusqu’à aujourd’hui.
« Cinq ans après notre arrivée en France, j’ai été naturalisé », continue David Assouline. Son ascension sociale marque sa famille. « Je suis un immigré de la première génération. Vous imaginez quel honneur, la fierté de mon père, quand j’ai été élu conseiller municipal du 20e, à Paris… Il était dans la salle », se souvient encore aujourd’hui celui qui deviendra sénateur de Paris, en 2004 et jusqu’en 2023, et vice-président PS du Sénat, pendant trois ans, mais aussi porte-parole du Parti socialiste, de 2012 à 2014. A la Haute assemblée, il va investir la question de l’indépendance des médias et mènera la commission d’enquête sur la concentration des médias, où il tentera de mettre sur le gril Vincent Bolloré.
« Rachid Taha était un ami. Il a été de tous les combats »
Après le lycée à Creil, c’est dans la lutte, à Jussieu, qu’il rencontre sa femme, avec qui il est marié depuis 46 ans : Brigitte Stora, journaliste indépendante et documentariste. Ils ont trois enfants, Hanna, documentariste engagée et fondatrice des Guerrières de la paix, Nathan et Raphaël, qui est aujourd’hui à SOS racisme. Fidèle de Bruce Springsteen, David Assouline écoute volontiers de la chanson française. Les classiques, du genre « Brel, Léo Ferré, Jean Ferrat. Je suis de cette école ». Il « adore la world music », « aime la musique orientale, Souad Massi », sans oublier « la période raï. Rachid Taha était un ami. Il a été de tous les combats. A La marche des beurs, on était ensemble ».
C’est en 1995 que David Assouline se rapproche du PS, pour les municipales à Paris, en tant que personnalité d’ouverture, après un passage par l’associatif. Il est alors élu adjoint à la démocratie locale au maire du 20e, avant de prendre ensuite sa carte au PS. Il mettra « en place les premiers conseils de quartiers de Paris ». En 2001, il devient adjoint de Bertrand Delanoë, chargé de la vie étudiante.
« Un homme entier et un exceptionnel tacticien et stratège », salue Patrick Kanner
En 2007, David Assouline se range derrière Ségolène Royal pour la présidentielle. « Je trouvais à l’époque qu’elle permettait de bousculer les caciques qui rigidifiaient la vie du parti », dit-il, se souvenant d’« un mouvement qui régénérait le PS. Mais elle a bien changé ». Il regrette que son « audace » du passé ait laissé la place à « des petites phrases mesquines, de rancœur, telles qu’elle a eu face à Raphaël Glucksmann », à l’image du terme « stagiaire », que l’ex-sénateur juge « méprisant ».
Au PS, il va petit à petit prendre du poids politique et utiliser son expérience de jeunesse. Le président du groupe PS du Sénat, Patrick Kanner, qui l’a vu à l’œuvre, peut en témoigner. « Je l’aime beaucoup, car c’est un homme entier et un exceptionnel tacticien et stratège. On voit que la culture trotskiste historique l’a servi dans ses combats », salue l’ancien ministre de François Hollande. Il s’en souvient « quand, en 2017, il s’est agi de garder la main sur son siège de sénateur, face à Daniel Vaillant, ça a été une grande victoire tactique ».
« Il vaut mieux l’avoir avec soi que contre soi »
C’est dans l’appareil socialiste, où il a dernièrement été le mandataire du « TOC », soit le courant de Nicolas Mayer-Rossignol, opposant d’Olivier Faure, qu’il use de ses talents de « redoutables négociateur, qui sait mettre le fer là où c’est nécessaire, pour défendre le résultat final. Dans les congrès, c’est un outil extrêmement puissant », apprécie encore le président du groupe PS de la Haute assemblée. Dans cet exercice très solférinien, il sait batailler. « Il est retors. Il connaît bien les mécanismes et aussi la dramaturgie humaine des appareils au PS. Ça fait partie des us et coutumes. C’est un écho système qu’il connaît et dans lequel il se repère », le décrit Laurence Rossignol. « Il vaut mieux l’avoir avec soi que contre soi », dit autrement un autre.
Dans ces batailles internes, il se livre pleinement. « David Assouline appartient à cette espèce de militants qui ne vivent que de ça, qui ne s’épanouissent que dans les moments de rapports de force interne, de congrès. C’est quand même un apparatchik », dit de lui un autre soutien de Raphaël Glucksmann. L’intéressé s’en défend, mettant en avant son parcours militant et de professeur d’histoire.
« Les candidats qu’il a soutenus jusqu’à présent à la présidentielle n’ont jamais gagné »
Mais David Assouline n’a pas que des amis au PS. A l’image de ce lieutenant de l’un des perdants de la primaire, qui le soir du premier tour, explique qu’il n’imagine pas une seconde pouvoir faire campagne aux côtés de l’ancien sénateur.
« C’est quelqu’un d’habile et qui est agile. Il fait partie de ces hommes politiques qui ont un instinct un peu animal et qui sait où il doit aller », dit de lui le fauriste Luc Carvounas, qui a été directeur de campagne de Ségolène Royal pour la primaire. « Après, c’est vrai qu’il a toujours su être du bon côté du manche », pointe le maire PS d’Alfortville, « pour Paris, proche de Bertrand Delanoë puis d’Anne Hidalgo, proche d’Harlem Désir puis de Jean-Christophe Cambadélis à la tête du PS, proche de Benoît Hamon, puis d’Anne Hidalgo et maintenant de Raphaël Glucksmann pour la présidentielle… Voilà, c’est David », ajoute l’ancien sénateur du Val-de-Marne, qui glisse que « les candidats qu’il a soutenus jusqu’à présent à la présidentielle n’ont jamais gagné »… « Il ne fait pas que gagner non plus. Le dernier congrès du PS, il ne l’a pas gagné », lâche un autre socialiste.
« S’il faut bordéliser un bureau national, il le fait »
« Il sait faire de la politique de couloir. On pense qu’il n’est plus là, mais il est encore là. Il s’occupe de l’arrière-boutique. C’est quelque chose qui l’anime, ce travail de coulisse », décrit un parlementaire d’un autre courant, qui se souvient de réunions internes tendues. « Il peut parfois être un peu excessif, voire même explosif », souligne un cadre PS. « Ça hausse la voix. Il peut être menaçant, politiquement. Il est capable de dire, si vous bougez, on va faire une conférence de presse. On l’a vu en pleine nuit lors du dernier congrès. Il sait manier tout ça, le rapport de force et faire bifurquer une réunion dans l’autre sens. S’il faut bordéliser un bureau national, il le fait, quand il sait qu’il va perdre, ou qu’il va gagner. Il va ambiancer le BN ! C’est un vrai soldat du TOC », le dépeint un parlementaire fauriste, « il obtient gain de cause à l’usure. C’est une vraie capacité ». Mais le même « reconnaît un homme de conviction, à la fois stratège et qui a une culture de ce que doit être un parti ».
Un dirigeant socialiste le résume ainsi : « Il est très bavard. C’est un conteur de récit qui lui permet de manier à merveille la réalité alternative. En vérité, il a au plus profond de lui la culture trotskiste ». On y revient.
« Alchimie assez exceptionnelle »
Aujourd’hui, il met son expérience au profit du candidat Glucksmann, avec qui il partage la volonté de couper totalement les ponts avec LFI. « Avec cette alchimie assez exceptionnelle, d’un individu qui connaît les mouvements sociaux, l’extrême gauche, l’appareil du PS, cela lui donne un nombre de cordes à son arc, supérieur à la moyenne des arcs », le salue Laurence Rossignol.
Mais comment passe-t-on de l’envie de révolution, à 20 ans, au Parti socialiste, pour finalement être derrière le candidat revendiqué de la sociale démocratie ? « Quand on est jeune, on aspire à un autre monde. On a une exigence de radicalité, qui est naturelle ». Mais il comprend ensuite « l’impératif démocratique et électoral, de gagner les élections pour pouvoir changer la vie des gens ». Mais l’ancien trotskiste l’assure : « J’ai gardé la flamme et l’exigence que j’ai eues très jeune. Je ne veux pas devenir un vieux con. Je ne théorise pas le fait qu’avec l’âge, on devient conservateur ».
« Les socialistes vont se métamorphoser »
Dans ce moment peut-être de bascule, le socialiste pense que « l’heure est venue de la recomposition », « c’est probablement un moment de dépassement où les socialistes vont se métamorphoser, pour être encore plus eux-mêmes », avance David Assouline. Car la politique est faite de « mouvements ». Et évidemment, l’ancien sénateur y croit. « Il faudrait être aveugle pour ne pas voir qu’il y a une dynamique pour Raphaël Glucksmann. Quand on gagne à 66 %, c’est qu’il y a une envie dans la famille socialiste. Et les sondages montrent cette dynamique. L’essentiel, c’est qu’elle se conforte, qu’elle s’installe », avance l’ancien sénateur.
Au moment où le nouvel organigramme de campagne se finalise, il compte, d’une manière ou d’une autre, « aider à la campagne ». Selon L’Opinion, il sera chargé de l’organisation des meetings. « Je suis à sa disposition. Quand ça me plaît, je fonce », lance le socialiste. Avec la possibilité que l’extrême droite l’emporte, ce qui l’« effraie absolument », David Assouline, en éternel militant, s’est trouvé un nouveau combat.