Au Bourget, en Seine-Saint-Denis, les insoumis n’ont pas simplement présenté leur programme. Ils l’ont mis en scène. Samedi 7 novembre, pour dévoiler la nouvelle édition de son programme, L’Avenir en commun, La France insoumise a orchestré une démonstration de force qui tient autant du meeting politique que du spectacle immersif. Devant une salle largement remplie (20 000 personnes selon le parti), plus de mille bénévoles mobilisés, les militants ont assisté à une succession de tableaux, de vidéos et d’interventions soigneusement chorégraphiées, avant l’arrivée de Jean-Luc Mélenchon.
« Tout ce qu’on fait fonctionne », glisse un cadre du mouvement, résumant l’état d’esprit ambiant. Aux yeux des insoumis, le Bourget confirme une dynamique déjà éprouvée lors des rassemblements précédents. Dans les allées, en attendant le début du spectacle, les militants feuillettent l’ouvrage vendu sur place : ici, la campagne commence par la lecture.
Le programme comme « premier candidat »
Dans les rangs insoumis, le choix de placer le programme au centre de la campagne est assumé. « Le premier candidat chez nous, c’est le programme », insiste le député Aurélien Le Coq. Une manière de mettre le projet politique au premier plan, avant même la personnalisation de la campagne autour de Jean-Luc Mélenchon. « C’est la spécificité et la victoire de Jean-Luc Mélenchon en plus de dix ans d’avoir réussi à installer le programme comme un élément central », estime-t-il. Présentée comme un « moment fondateur » de la campagne, la convention intervient alors que Jean-Luc Mélenchon apparaît, selon les sondages, en position de force pour accéder au second tour. Le mouvement entend transformer cette perspective en dynamique politique. « On n’est pas en train de faire une campagne électorale normale, mais une campagne où l’on peut arriver au second tour », affirme un cadre du parti, qui y voit l’effet de la polarisation croissante de la société : « Il n’y a aucune raison de penser que le second tour est réglé d’avance. », nuance-t-il
Le choix du Bourget n’est pas anodin. Le lieu reste associé à un autre grand rendez-vous de la gauche : le meeting de François Hollande, en 2012, lorsqu’il avait désigné « le monde de la finance » comme son « véritable adversaire ». Les équipes insoumises prennent toutefois leurs distances avec cet héritage. « Hollande, je m’en fous. On n’a rien à voir avec lui », balaie ce même cadre du mouvement.
« C’est votre programme, c’est vous qui en avez écrit chaque page »
Sur scène, le programme prend les traits d’une femme fictive, Justine. Enceinte, mère de famille et salariée dans un bar, elle incarne les difficultés quotidiennes auxquelles les insoumis entendent répondre. Son histoire sert de fil conducteur à une succession de vidéos, chacune introduisant les élus chargés de présenter les propositions du mouvement. Le dispositif est millimétré. Fond bleu, blanc et rouge, décors reconstitués, canapé ou comptoir de café, chaque intervenant dispose de son tableau et de son thème. Les images de la vie quotidienne alternent avec les prises de parole politiques. L’objectif est de donner chair aux 1 069 mesures du programme et de transformer sa présentation en une expérience collective.
Elle appelle à « redonner le goût du futur aux générations qui viennent » et revendique « pas un programme d’accompagnement, mais de rupture ». « C’est votre programme, c’est vous qui en avez écrit chaque page. C’est le programme de la Nouvelle France », lance-t-elle à la salle, qu’elle invite à mobiliser jusque dans les dîners de famille. La charge contre les autres formations est directe : « D’autres préfèrent les polémiques, ont un programme écrit par ChatGPT ou McKinsey. Nous ne faisons pas comme les autres, car nous ne sommes pas comme les autres. » LFI oppose ainsi le travail programmatique à ce qu’elle présente comme de la simple communication.
Les interventions s’enchaînent au gré des difficultés rencontrées par Justine et son entourage. Aly Diouara et Mathilde Hignet prennent en charge les questions écologiques et agricoles. Paul Vannier défend la reconstruction de l’école publique et la revalorisation des enseignants Sur le terrain économique, le ton se durcit. Hadrien Clouet, lui aussi coresponsable du programme, promet de porter le Smic à 1 700 euros. « Absolument tous les voyants sont au rouge », alerte-t-il. Manon Aubry et Éric Coquerel s’en prennent à la politique fiscale de l’exécutif. La députée européenne vise directement les grandes fortunes : « Si les milliardaires partent, on ira les chercher jusqu’en enfer s’il le faut. » Dans la salle, les militants reprennent en chœur : « Taxer les riches. »`
La jeunesse au premier rang
La jeunesse occupe une place centrale dans cette démonstration. Elle constitue l’un des socles électoraux les plus solides du mouvement, que les insoumis cherchent à mobiliser à nouveau. Le maire de Saint-Denis, Bally Bagayoko, particulièrement applaudi, présente avec le député Louis Boyard deux propositions emblématiques : le repas à un euro et le droit de vote à 16 ans. Mathilde Panot, présidente du groupe insoumis à l’Assemblée nationale, dénonce pour sa part les puissants qui « n’entendent jamais la toux des enfants malades dans les appartements insalubres ». Elle défend une VIe République dont « le but est le bonheur commun ».
L’extrême droite demeure une cible récurrente. David Guiraud et Imane El Halzaoui s’en prennent à la « préférence nationale », qu’ils résument à « la pénurie de logement plus le racisme ». Manuel Bompard, coordinateur de LFI, tente alors de donner une cohérence à cette succession de tableaux. « Travailler, habiter, vieillir, l’Avenir en commun, c’est le programme de tous les opprimés, exploités, invisibles, oubliés », résume-t-il. Il s’adresse à une salle qu’il présente comme une équipe collective, au-delà des élus qui défilent sur scène. Il rend également hommage au député communiste Stéphane Peu, qui a rejoint les insoumis, avant d’appeler à « renvoyer l’extrême droite dans les poubelles de l’histoire ».
« À notre tour de changer l’histoire »
C’est sous les accents de La Marseillaise que Jean-Luc Mélenchon fait son entrée. Main en visière, il feint de ne pas apercevoir le fond de la salle. « Regarde, regarde. Ici est la France, ici c’est carré », lance-t-il, avant de se projeter sur la scène internationale. Il évoque les défaites de Viktor Orbán en Hongrie, de Donald Trump aux États-Unis et de Jair Bolsonaro au Brésil. « À notre tour de changer l’histoire », lance-t-il.
Le leader insoumis observe d’abord une minute de silence en hommage aux victimes de « l’attentat raciste » de Trappes. Il dénonce un « martèlement médiatique raciste » et s’en prend au « monopole idéologique » de certains groupes médiatiques, visant notamment Vincent Bolloré. « N’oubliez jamais que l’antiracisme est une culture, une façon, avant toute chose, d’être humain », insiste-t-il.
Le discours se tourne ensuite vers la jeunesse, particulièrement représentée dans la salle. Jean-Luc Mélenchon lui attribue la responsabilité d’un monde « qu’aucune autre génération n’a eu à affronter », confronté à « une crise globale de la civilisation humaine ». Du changement climatique au retour de la guerre, le candidat décrit des bouleversements qui imposent, selon lui, une transformation profonde de la société.
Sur le terrain national, le diagnostic est tout aussi offensif. « La France est en état d’ébullition sociale », affirme-t-il, en évoquant « l’agonie macroniste ». « Tout le monde déteste le pouvoir macroniste », lance-t-il, avant de renvoyer dos à dos Marine Le Pen et Jordan Bardella, auxquels il reproche de n’avoir « aucune idée à part le racisme ». Pas question, pour autant, de chercher à lisser son discours. Jean-Luc Mélenchon assume sa ligne et refuse de se montrer « moins clivant ». Le programme, martèle-t-il, « doit être appliqué et non édulcoré ». Sa conclusion tient en une formule : « Je n’ai qu’une chose raisonnable à vous proposer : il faut tout changer. Il est l’heure de tout changer. »
Sur l’« ère de la transition » qu’il appelle de ses vœux, il achève sur sa nouvelle devise républicaine, « liberté, égalité, solidarité ». La salle entière entonne alors La Marseillaise.
Au Bourget, LFI a voulu montrer qu’elle maîtrisait déjà les codes d’une campagne présidentielle : une salle mobilisée et un programme placé au centre du dispositif. À ses yeux, l’enjeu est désormais de faire vivre ce texte au-delà du meeting, en mobilisant ses militants pour le diffuser et le défendre. Et pour ça il compte sur les repas de famille.