Le Front national et Marine Le Pen ont-ils profité depuis des années de l'argent public européen pour rémunérer des permanents comme assistants au Parlement européen? Des éléments réunis par les enquêteurs ainsi que des témoignages à l'AFP semblent accréditer ces soupçons, démentis par le parti.
En janvier 2014, avant même le triomphe frontiste aux européennes, le gendarme antifraude de l'Union européenne, l'Olaf, ouvre une procédure après une lettre anonyme sur des soupçons d'emploi fictif d'assistants parlementaires par l'eurodéputée Marine Le Pen depuis 2009.
L'affaire change d'ampleur en mars 2015, lorsque le président du Parlement européen de l'époque, le socialiste allemand Martin Schulz, saisit l'Olaf et la justice française concernant une vingtaine d'assistants apparaissant sur l'organigramme du parti d'extrême droite.
Le Parlement a lancé des procédures de recouvrement pour un total de 1,1 million d'euros concernant six eurodéputés FN, dont Marine Le Pen (340.000 euros).
En décembre, les juges d'instruction ont pris le relais de l'enquête préliminaire du parquet de Paris.
- Avant 2014, les "vases communicants"? -
Les enquêteurs ont mis la main sur un courriel du 13 septembre 2012 adressé au trésorier du parti, Wallerand de Saint Just, et à une salariée du cabinet d'experts-comptables qui sert de tiers-payant pour les salaires d'assistants parlementaires, a appris l'AFP de source proche du dossier.
L'auteur, Charles Van Houtte, personnage central dans l'organisation du FN à Bruxelles, écrit: "Voici les modifications à apporter aux différents contrats, suite à la réunion qui a eu lieu à Strasbourg (...) Wallerand, Marine demande que vous informiez les salariés".
Le mail détaille des "vases communicants pour ne pas dépasser le budget de 21.209 euros de dotation" mensuelle par eurodéputé: "CDI de Yann" Maréchal Le Pen, chargée des grands événements au FN, "sur BG (Bruno Gollnisch, NDLR) à partir du 1/5/2012. Pas possible de la mettre sur autre contrat".
Suit le descriptif de ce qui ressemble à un jeu de chaises musicales entre assistants et eurodéputés avec, en pièce jointe, un tableau où apparaissent ces projections.
"Il est normal que les budgets alloués aux parlementaires soient utilisés. Tout ça n'apporte en aucun cas la moindre preuve que ces gens n'ont pas travaillé comme assistants parlementaires", a réagi M. de Saint Just, interrogé par l'AFP.
Pour lui, ce courriel recense des préconisations, pas forcément suivies de modifications contractuelles.
Contacté, M. Van Houtte n'a pas répondu.
- Après 2014, un nouveau tableau? -
Mai 2014, après les élections, le FN passe de trois à 24 eurodéputés.
Les enquêteurs ont saisi une lettre potentiellement cruciale. "Dans les années à venir et dans tous les cas de figure, nous ne nous en sortirons que si nous faisons des économies importantes grâce au Parlement européen et si nous obtenons des reversements supplémentaires", écrit le 16 juin 2014 Wallerand de Saint Just à Marine Le Pen.
Le siège du Front national, à Nanterre en banlieue parisienne, lors d'une perquisition par la police, le 20 février 2017
AFP/Archives
L'argentier du FN assure aujourd'hui que les économies attendues portaient sur les salariés du parti devenant eurodéputés, dont les contrats de travail s'interrompraient. Plusieurs autres documents saisis font état d'"économies avec européennes" ou "dues aux députés européens".
Aymeric Chauprade, élu à Strasbourg en 2014 mais qui a depuis rompu avec Marine Le Pen, affirme que la présidente du FN a demandé aux eurodéputés lors d'une réunion le 4 juin 2014 qu'ils embauchent chacun au moins un assistant parlementaire pour le parti. "Un affabulateur", a répondu la candidate à la présidentielle.
Certains "ont été mis là juste pour être salariés" par le Parlement européen, confirme pourtant à l'AFP un actuel assistant frontiste, qui a requis l'anonymat. Quatre sources en rupture avec le FN ont affirmé à l'AFP que Marine Le Pen avait un rôle de décideur en matière d'emploi d'assistants parlementaires européens.
Le FN et les affaires
AFP
Cheville ouvrière de leur gestion, M. Van Houtte. D'après une source proche du dossier, le représentant du Parlement européen a dit aux juges que les élus FN l'avaient comme "même responsable administratif à Bruxelles (...) Il était notre principal interlocuteur".
M. Van Houtte a simplement confirmé à l'AFP avoir "collecté des procurations" en début de mandature permettant de "consulter les soldes des budgets des députés pour les assistants".
Mais selon le témoignage à l'AFP d'une des sources en rupture avec le FN, il y a eu après 2014 comme avant "un tableau globalisé de gestion des assistants" qui aurait été géré à nouveau par M. Van Houtte. "Ça dit +untel, on peut le mettre là, untel ici, en profitant de telle enveloppe financière+".
"Chacun fantasme sur ces documents que je ne connais pas. Il n'y a eu aucun emploi fictif", a répondu M. de Saint Just.
Le FN a choisi la stratégie du silence face aux juges d'instruction. Deux assistants parlementaires ont été mis en examen et deux eurodéputées, Marie-Christine Boutonnet mais surtout Marine Le Pen, ont refusé de répondre à leur convocation avant la présidentielle.
Décidée à les entendre, la justice française a demandé au Parlement européen la levée de leur immunité.
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