« Quelque part » dans l’Essonne, la direction du Rassemblement National (RN) se réunit à huis clos aujourd’hui pour préparer l’élection présidentielle. C’est le deuxième séminaire de ce genre organisé par le parti, mais celui-ci promet d’être un peu plus tendu que le précédent. Pas seulement parce qu’il est le dernier avant le 7 juillet, date de la décision de la cour d’appel dans le procès de Marine Le Pen qui pourrait la rendre inéligible pour l’élection présidentielle, mais aussi parce que Jordan Bardella, son successeur désigné, s’est permis de jouer une partition un peu différente, notamment au sujet de la réforme des retraites promise par le parti.
Le président du RN a donné une interview au média allemand le Frankfurter Allgemeine Zeitung le 12 mai, indiquant « examiner » un possible relèvement de l’âge légal de départ à la retraite. Et signe que ce n’était pas un moment d’égarement, le député européen a enfoncé le clou sur LCI deux semaines plus tard en assurant que « l’âge de départ ne veut rien dire ». Or dans son programme présidentiel de 2022 et dans le programme des législatives de 2024, Marine Le Pen a toujours indiqué vouloir modifier l’âge de départ à la retraite pour le ramener à 62 ans ou 60 ans pour les carrières longues. Une mesure qui « reste d’actualité » avait-elle martelé sur RTL, le 13 mai dernier.
« On est des pros de la poker face, mais on ne pourra pas faire l’impasse »
Pour connaître dans le détail les modalités de la réforme des retraites que défendra le RN pour l’élection présidentielle, il faudra attendre de savoir qui de Marine Le Pen ou Jordan Bardella sera candidat comme l’avait indiqué la cheffe des députés RN elle-même. Preuve de l’inflammabilité du sujet des retraites, certaines plaident pour que les divergences soient abordées dès aujourd’hui. « On est des pros de la poker face, mais on ne pourra pas faire l’impasse [sur ce sujet] », prévoyait en amont de la réunion un lieutenant de la triple candidate à l’élection présidentielle. Dans l’entourage de Jordan Bardella, on minimise l’importance du sujet : « Les retraites, c’est une ligne dans une masse de livrets programmatiques. »
Fidèles à la tradition bonapartiste du parti, les prises de parole officielles d’élus RN s’attachent à gommer toutes les aspérités entre Marine Le Pen et Jordan Bardella. « Tout va bien », résumait ce matin sur RTL Jean-Philippe Tanguy, député RN de la Somme. « C’est le même programme », défendait un peu plus tard sur France Inter Sébastien Chenu, vice-président du parti.
Au sein du groupe parlementaire à l’Assemblée nationale, la députée Joëlle Mélin, spécialiste des comptes de la Sécurité sociale, défend aussi l’unité de ses deux chefs : « Ils disent exactement la même chose. Comme, on rentre maintenant plus tard sur le marché du travail, l’autre paramètre prépondérant, c’est la durée de cotisation. L’âge de départ n’a pas de valeur intrinsèque parce qu’il ne préjuge pas du début de la carrière ». Pour cette élue des Bouches-du-Rhône, membre du RN depuis les années 1990 à l’époque où le parti s’appelait encore le Front National, « il faut aborder le problème des retraites en cessant d’opposer les paramètres entre eux (âge légal, durée de cotisations, ndlr). »
« On a mis de l’huile sur le feu »
Un de ses collègues député résume ainsi le débat qui se pose au parti : « Ce qui compte, ce sont les annuités. L’âge légal, on y tient parce que pour une grande partie de la population ça signifie quelque chose, mais c’est de la communication politique. » Un proche de Jordan Bardella avance aussi que la fin de l’âge légal permettrait de rendre « beaucoup plus lisible, juste et financièrement soutenable » le système de retraite en insistant sur les annuités. « Il n’y a pas de divergence profonde, récompenser la valeur travail avec le nombre d’années de cotisations, c’est dans l’ADN du RN », plaide l’entourage de Jordan Bardella.
Se concentrer sur la durée de cotisation permettrait aussi au candidat du RN pour la présidentielle de solder un désaccord avec son allié de l’UDR. Le parti d’Éric Ciotti plaide plutôt pour l’introduction d’une part de capitalisation dans les retraites. « L’atterrissage de la réforme des retraites doit être réfléchi, explique un cadre de la formation ciottiste. Au lieu de parler d’âge l’égal, nous pourrions parler de la durée de cotisation et de la pénibilité », admet-il.
L’âge de départ est-il devenu un totem que certains au RN veulent abattre ? « On a mis de l’huile sur le feu. Je ne comprends pas pourquoi Jordan Bardella a communiqué comme ça parce que ça nous met dans une situation très défensive », peste un cadre du parti. Ce proche de Marine Le Pen poursuit : « Il y a une règle : vous ne dites pas qu’on revient sur l’âge de départ, sauf si Marine Le Pen vous a dit de le faire. Or, elle n’a pas dit de le faire. »
Ligne libérale contre ligne populaire
Derrière ces sorties médiatiques du président du parti, les proches de Marine Le Pen y voient la main de François Durvye, conseiller spécial de Jordan Bardella, d’une tendance plus libérale et plus proche du patronat. Le rôle attribué par Marine Le Pen à Jordan Bardella était « de séduire un électorat plus bourgeois », explique un conseiller. D’où notamment les multiplications d’entrevues avec les organisations patronales et des chefs d’entreprise ces derniers mois et l’incarnation d’une ligne plus « pro-business » notamment sur la question des superprofits.
La dernière image de Jordan Bardella apparu le week-end dernier au Grand Prix de Formule 1 de Monaco, un verre à la main, avec sa compagne, la princesse Maria Carolina de Bourbon des Deux-Siciles a posé question jusqu’au sein du parti. Ses opposants l’accusent de montrer une image bling-bling. Autant décalée que le Grand Prix avait lieu le même jour que la marche blanche en hommage à Lyhanna. « Il ne faudrait pas qu’il se montre toujours à des événements de ce type », expliquait au Parisien un député RN. « Ce n’est pas parce qu’il est allé une fois au Grand Prix de Monaco que ça pose une question d’image, balaie son entourage. Ils font des foires avec Marine et ils sont très bien reçus. Les autres n’ont pas de leçons à donner. »
L’affaire Lyhanna a fait apparaître une autre dissension entre Jordan Bardella et Marine Le Pen : celle de la démission de Gérald Darmanin. Quand la cheffe des députés RN affirmait que « ça ne changerait rien », Jordan Bardella plaidait l’inverse : « le chef de l’administration, c’est-à-dire le ministre de la Justice, aurait, à mon sens, dû par honneur présenter sa démission au président de la République », expliquait-il depuis Bruxelles.
Les différences de ton et de propositions avec Marine Le Pen s’arrêteront-elles le 7 juillet lorsque la question du candidat à l’élection présidentielle sera tranchée ? Même une fois le candidat désigné, le programme fera lui l’objet « d’ajustements » jusqu’à l’automne.