Après les mobilisations du 17 octobre, un nouveau week-end de tensions est à craindre, notamment à Orléans où se tient samedi et dimanche le congrès du Rassemblement national. 20 000 à 30 000 personnes sont attendues samedi, dont le premier secrétaire du PS, Olivier Faure, et la secrétaire générale de la CGT, Sophie Binet, la patronne des écologistes, Marine Tondelier, ou encore le maire de Saint-Denis, Bally Bagayoko, pour manifester leur opposition à l’extrême droite.
Ne pas considérer le RN comme un parti comme les autres : une constante au PS
« Ce qui m’inquiète, c’est la banalisation de l’extrême droite. Ce qui m’inquiète, c’est le fait que personne ne veuille voir que ce parti, l’année prochaine, peut effectivement exercer le pouvoir et qu’il peut instaurer une xénophobie d’État », a justifié Olivier Faure, qui marque, au passage, ostensiblement une différence d’appréciation avec le candidat désigné par son parti à la présidentielle. Raphaël Glucksmann a, lui, estimé que sa place n’était pas dans cette manifestation, mais dans le fait « de porter le fer, dans cette élection, contre le projet de Marine Le Pen ».
L’actuel Premier secrétaire s’inscrit dans une tradition au Parti socialiste. « La stratégie d’Olivier Faure, qui consiste à revenir sur cette dédiabolisation du RN et de ne pas le considérer comme un parti comme les autres. C’est une constante du PS depuis le milieu des années 1980 jusqu’au milieu des années 2010, lorsque Jean-Christophe Cambadélis était à la tête du PS », rappelle Pierre-Nicolas Baudot, politiste, spécialiste de la gauche.
En effet, cette manifestation anti-Rassemblement national où seront présents syndicats, associations et représentants de partis de gauche n’est pas sans rappeler celle de 1997 à Strasbourg. 50 000 personnes avaient défilé dans les rues de la ville où Jean-Marie Le Pen avait rassemblé 20 % des voix à la présidentielle de 1995. En tête du cortège, la maire socialiste de Strasbourg, Catherine Trautmann, le secrétaire national du PCF Robert Hue, l’écologiste Dominique Voynet, mais aussi le premier secrétaire du PS, Lionel Jospin, qui avait salué « une vague démocratique et civique » visant « à recouvrir les slogans de haine ».
« En 1997, la légitimité de manifester un front républicain apparaissait plus pertinente aux yeux de l’opinion »
Près de trente ans plus tard, cette nouvelle manifestation dans une ville où se tient un congrès du RN est-elle le signe d’une dédiabolisation qui n’est pas encore aboutie pour le parti de Jordan Bardella et Marine Le Pen ? Ou un aveu d’impuissance de la gauche, incapable d’affronter l’extrême droite dans les urnes ?
« Le fait d’aller manifester contre le congrès d’un parti légalement reconnu, qui participe à la vie démocratique, avec une candidate largement en tête des pronostics électoraux, ce serait plutôt un aveu de faiblesse », note Jean Garrigues, historien, président du Comité d’histoire parlementaire et politique. « Il y a aussi une tentation du côté des militants LFI, communistes et même PS de rejouer ce front républicain antifasciste. En 1997, la légitimité de manifester un front républicain apparaissait plus pertinente aux yeux de l’opinion. À l’époque, il y avait une véritable diabolisation du FN entretenue par Jean-Marie Le Pen lui-même. Le FN était considéré comme hors du champ républicain. Aujourd’hui, que ce soit dans les faits ou dans les discours des élus et cadres du RN, c’est plus difficile d’exclure le parti du champ républicain. Cette posture antifasciste semble aujourd’hui anachronique, même si ça peut fonctionner auprès d’une partie des militants, notamment de La France insoumise », ajoute-t-il.
Le politologue Luc Rouban, directeur de recherche au Cevipof, note, lui, un risque, en particulier, pour les socialistes, de s’inscrire dans cette lutte antifasciste. « On utilise des mots et des concepts qui ne correspondent pas à la réalité. Il y a des raccourcis. Le RN n’est pas un parti fasciste qui suppose le culte de l’État, un parti unique et un leader suprême. C’est un parti de droite radicale. Marine Le Pen, depuis quelque temps, se réclame même du gaullisme. Ce n’est plus le FN de Jean-Marie Le Pen. C’est pourquoi il est un peu suicidaire de la part du PS de se positionner frontalement face au RN de cette manière. Ça peut laisser supposer qu’il n’a pas grand-chose d’autre à proposer dans son programme. »
« La lutte contre l’extrême droite est un sujet d’inquiétude supérieur au sein de la gauche ? »
Le maire RN de Perpignan, Louis Aliot, a déjà prévenu que « s’il y a de la casse » en marge du congrès, « c’est M. Faure, Mme Tondelier et tous les autres qui en porteront la responsabilité », a-t-il mis en garde. « On peut penser que des violences en marge du congrès alimenteraient encore plus le vote RN, le parti étant désormais perçu comme le mieux à même de ramener l’ordre dans le pays. Mais, d’un autre côté, l’autorité n’est pas l’autoritarisme et certains électeurs peuvent craindre que les violences du 17 octobre ne se répètent à mesure que se rapproche l’élection, au point de percevoir le RN comme étant lui-même facteur de trouble », relève Luc Rouban.
À la fin du quinquennat de François Hollande et de la loi Travail, le PS n’était plus en odeur de sainteté dans les manifestations. « Olivier Faure a réussi à dissocier le PS de François Hollande. Il faut lui reconnaître ça. La question qui va compter dans le rapport de force au sein de la gauche, c’est : est-ce que la lutte contre l’extrême droite est un sujet d’inquiétude supérieur à tout le reste ? Pour toute une partie de la gauche, acquise à Jean-Luc Mélenchon, la réponse est oui. Dans l’électorat de Raphaël Glucksmann, du centre gauche, du centre, voire du centre droit, la question de l’équivalence entre Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon se pose plus », souligne Pierre-Nicolas Baudot.
« Le barrage républicain a fonctionné lors des législatives de 2024 parce que le centre, les macronistes, ont joué le jeu. On peut en douter en 2027, surtout si c’est Jean-Luc Mélenchon qui fait face à Marine Le Pen au second tour », conclut Jean Garrigues.