« Il n’y a aucune consigne de retenue ». Interrogé vendredi soir dans le JT de TF1 sur sa gestion du maintien de l’ordre, le ministre de l’Intérieur a fait une affirmation qui vaut aveu et qui prendra une tournure bien différente quatre jours plus tard. Si 215 élèves ont été blessés depuis le début du mouvement, dont la majorité à la suite d’accidents et d’agressions, selon Matignon, ces chiffres ne peuvent occulter les trois mineurs mutilés après l’intervention des forces de l’ordre. Main arrachée, perte de l’usage d’un œil, mâchoire fracturée… « Des blessures graves », « des drames », a reconnu Laurent Nuñez ce mardi sur France Inter avant d’assurer que « dans la quasi-totalité des cas », l’intervention des forces de l’ordre était « proportionnée » et de rappeler qu’il y avait eu plus de « 6 000 interpellations » depuis le début des blocages de lycées.
« Les LBD et les lanceurs de grenades ne sont utilisés en France comme nulle part ailleurs en Europe »
Olivier Cahn, professeur de droit pénal à l’université de Cergy, membre du Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales (CESDIP), qualifie d’« irresponsable » la manière dont le mouvement a été appréhendé par le ministère de l’Intérieur. « Dès les premières tensions, Beauvau a parlé de violences urbaines. On peut imaginer qu’il s’agissait d’une communication destinée aux parents pour les inciter à garder leurs enfants chez eux. Sauf que depuis les émeutes qui ont fait suite à la mort du jeune Nahel, le schéma national des violences urbaines implique l’utilisation d’armes de force intermédiaire (AFI). À ma connaissance, la France est le seul pays européen à utiliser à la fois des LBD (lanceurs de balles de défense) et des grenades de désencerclement dans la gestion de l’ordre public. »
« Les LBD et les lanceurs de grenades ne sont utilisés en France comme nulle part ailleurs en Europe. Même l’Italie de Meloni, pourtant sous pression des syndicats de police, ne le fait pas », confirme Sébastien Roché, directeur de recherches au CNRS, coauteur, avec François Rabaté, de « La police contre la rue » (éd. Grasset).
Sébastien Roché date du début des années 2000 et de l’arrivée de Nicolas Sarkozy l’usage du LBD « en police des foules ». « Cette arme à feu à la létalité réduite était au départ, utilisée par les unités d’élite comme le GIGN et le RAID. Son usage s’est ensuite élargi aux agents de la BAC pour réprimer les émeutes de banlieues. Ces unités locales sont progressivement venues en renfort des unités mobiles spécialisées dans le maintien de l’ordre, comme les CRS et les gendarmes mobiles. Ces policiers en civil sont venus avec leurs pratiques et leurs matériels. Ce qui peut paraître inquiétant dans le discours du ministère de l’Intérieur, c’est son refus de se prononcer en faveur d’un moratoire de l’usage du LBD. À titre de comparaison, en 2010, un lycéen avait été blessé par un LBD lors d’une manifestation contre la réforme des retraites, ce qui avait conduit le ministre de l’Intérieur de l’époque, Brice Hortefeux, à demander la restriction de l’usage de ces armes », rappelle-t-il.
Sur ce point, le chef des députés socialistes à l’Assemblée, Boris Vallaud, a annoncé mardi que son groupe allait déposer une proposition de loi pour que, face à des manifestations impliquant des mineurs, les forces de l’ordre ne puissent plus utiliser d’armes mutilantes ou de « pratiques brutales ».
Quelle évolution dans le maintien de l’ordre ?
Depuis les manifestations de Mai 68, le maintien de l’ordre va connaître une professionnalisation progressive, notamment au sein du Centre national d’entraînement des forces de gendarmerie créé à Saint-Astier, en Dordogne, en 1969 et où seront formés CRS et gendarmes mobiles. Puis deux événements vont faire évoluer la doctrine du maintien de l’ordre, note Olivier Cahn. « Après la mort de Malik Oussekine en 1986, tué par les matraques des voltigeurs, le maintien de l’ordre va reposer sur deux principes : le maintien à distance des manifestants et la gestion patrimoniale de l’espace public. C’est-à-dire qu’on va tolérer les atteintes aux biens, avec comme objectif de ne pas envenimer les choses. Cette doctrine a été ferme jusqu’en 2016 et les manifestations contre la loi travail. Le ministre de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve, va alors introduire dans les dispositifs de maintien de l’ordre, des unités mobiles, des agents des BAC. Le but sera de satisfaire un objectif de judiciarisation du maintien de l’ordre, en facilitant l’interpellation des fauteurs de troubles et en les faisant comparaître devant les tribunaux », explique le spécialiste de la politique pénale.
Le schéma national du maintien de l’ordre, révisé en 2021 par le ministère de l’Intérieur, et le schéma national des violences urbaines de 2025 ont, depuis, entériné cette doctrine.
L’exécutif va-t-il réorienter cette doctrine ?
Laurent Nuñez sera auditionné mercredi par les députés sur sa doctrine du maintien de l’ordre. Mais dans le contexte actuel, une réorientation de cette doctrine semble peu probable. « Pendant les gilets jaunes, Emmanuel Macron a montré une gestion autoritaire et verticale du maintien de l’ordre qui correspond aussi à la crainte du procès en laxisme que pourrait lui faire le RN », souligne Sébastien Roché. « La gestion du maintien de l’ordre est devenue une faiblesse. On observe un phénomène de désapprentissage et d’amateurisme de la part des forces de sécurité. Les policiers et les gendarmes sont mal formés à la gestion des foules. Et pourtant, l’ancien ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, a su faciliter la protestation symbolique des agriculteurs, lors de la mobilisation de l’hiver 2024. La bonne approche, celle qui mène à la désescalade, consiste à avoir la capacité de séparer les casseurs de ceux qui ont des revendications politiques, et non à tirer dans la foule ».
« Pas d’intentionnalité et de disproportion volontaire dans l’usage de la force », assure Sébastien Lecornu
Aux questions d’actualité au gouvernement, le Premier ministre, Sébastien Lecornu a défendu l’action des forces de l’ordre et a appelé « à faire taire deux mensonges ». D’abord, « laisser à penser qu’il y a une intentionnalité et une disproportion volontaire dans l’usage de la force » et « sous-entendre que la police de la République et les militaires de la gendarmerie seraient racistes ». Cette dernière phase avait pour but de répondre aux propos tenus par des élus de la France Insoumise. « Dans une démocratie qui fonctionne, on ne peut pas laisser un espace de tolérance à la violence. « Est-ce que, dans une manœuvre aussi sensible d’ordre public, des accidents peuvent arriver ? La réponse est oui », a-t-il reconnu, avant de poursuivre ; « Je dis accident puisque je vois là aussi la terminologie qui est employée de violences policières. Violences policières suggérerait qu’il y ait des instructions politiques de répression policière. C’est faux, c’est un mensonge et c’est jeter l’opprobre sur la police de la République », a-t-il estimé invitant les parlementaires à « faire corps » avec les fonctionnaires touchés par ces violences.
Ce n’est que le 1er octobre que Laurent Nuñez a décidé de faire appel aux CRS et aux gendarmes mobiles pour faire face à la mobilisation lycéenne. « Ce sont des personnels entraînés et disciplinés, si leur hiérarchie leur dit de ne pas intervenir, ils ne bougent pas. Là, le problème, c’est que ça fait trois jours que tournent en boucle des images où l’on voit des policiers frapper des enfants. Pour Beauvau, l’idée de départ semblait consister à faire peur aux jeunes manifestants pour que le mouvement cesse », esquisse Olivier Cahn avant de conclure : « Ce qu’incarne Laurent Nuñez ancien préfet de police de Paris, c’est l’absence de doctrine politique au ministère, ce qui a laissé la place à la doctrine policière ».