Il aura fallu attendre 2026. Après avoir installé sa marque à l’Assemblée nationale avec 71 députés, La France insoumise comble avec ce scrutin l’un de ses derniers angles morts institutionnels ; jusqu’ici, aucun sénateur insoumis ne siégeait au Palais du Luxembourg. Car aux sénatoriales, pas de grand soir électoral. Les sénateurs sont élus au suffrage indirect, par un collège de grands électeurs largement composé d’élus municipaux. Autrement dit, le poids national d’un parti ne suffit pas. Il faut des maires, des conseillers municipaux, des relais dans les territoires. Sur ce terrain, LFI partait avec un handicap.
Le fondateur du mouvement, Jean-Luc Mélenchon, connaît pourtant bien la mécanique feutrée de cette élection : il a siégé au Palais du Luxembourg pendant dix-huit ans, de 1986 à 2000 puis de 2004 à 2010, comme sénateur de l’Essonne. Seize ans après avoir quitté le Luxembourg, il y voit enfin entrer ses troupes.
Le Rhône, tête de pont insoumise
C’est dans le Rhône que LFI plaçait ses plus sérieux espoirs, portée par ses conquêtes municipales de mars dernier à Vénissieux, Vaulx-en-Velin et Saint-Fons, qui ont étoffé son réservoir de grands électeurs. Le mouvement y avait investi le député Gabriel Amard, fidèle du mouvement et gendre de Jean-Luc Mélenchon, face à une liste concurrente PS-Écologistes. Ses chances semblaient pourtant minces, d’autant que la campagne avait été marquée par une candidature dissidente chez les Écologistes, celle de Bruno Bernard, opposé au soutien de son parti à Hélène Geoffroy, maire de Vaulx-en-Velin proche de l’aile droite du PS. De quoi nourrir la crainte d’une dispersion fatale des voix de gauche.
Mais contre toute attente, Gabriel Amard l’emporte. « Ce soir, la France insoumise rentre au Sénat ! », s’est aussitôt félicité le coordinateur du mouvement Manuel Bompard sur X, aussitôt suivi par Jean-Luc Mélenchon : « Dans tous les départements, LFI fait des scores bien plus larges que son nombre de grands électeurs. Dans le Rhône, Gabriel Amard nous fait entrer au Sénat, en dépit de toutes les tentatives de barrage. Heureux augure pour 2027 ! » Interrogé par Public Sénat, le nouvel élu a lui-même donné à sa victoire une portée nationale : « Le peuple du Rhône, par son vote, a fait traverser tout le pays par une onde annonciatrice de la victoire de Jean-Luc Mélenchon », a déclaré Gabriel Amard, y voyant un signal de rupture avec « l’ordre établi ».
Une seconde victoire en Haute-Garonne
La surprise se confirme quelques minutes plus tard en Haute-Garonne, où Marc Péré, maire de L’Union, est élu sénateur à la tête d’une liste LFI-EELV-Génération.s. « Il rejoint Gabriel Amard, élu dans le Rhône, au sein de l’intergroupe de la France insoumise aux côtés de nos députés, maires et députés européens. En avant ! », a salué Manuel Bompard.
Trois voix qui changent tout
Toutes les circonscriptions n’ont pas souri aux Insoumis. Chez les Français établis hors de France, où LFI se présentait pour la première fois, la candidate Martita Pena a manqué son élection pour seulement trois voix. Un échec que Paul Vannier, chargé des élections pour le mouvement, impute directement au refus des Écologistes de conclure un accord avec LFI : « C’est la conséquence directe du sectarisme de la direction des Écologistes qui a refusé tout accord permettant de faire élire une sénatrice de gauche supplémentaire (…) Un seul gagnant : la droite, qui conserve ses quatre sièges. »
Deux sièges, mais pas de groupe
Malgré cette percée symbolique, LFI ne pourra pas former son propre groupe au Sénat, la constitution d’un groupe parlementaire y exige un minimum de dix élus. Les deux nouveaux sénateurs insoumis devront donc s’apparenter à une formation existante. Un rapprochement avec les écologistes semble d’ores et déjà exclu par certains. Le sénateur Yannick Jadot a mis les pieds dans le plat : « Non, ils ne sont pas les bienvenus. » Une sortie qui s’inscrit dans la continuité des tensions déjà vives entre les deux formations pendant la campagne. Marc Péré, élu de Haute-Garonne, devait pourtant à l’origine siéger avec les Écologistes. Le sénateur écologiste Guy Benarroche, lui, ne ferme pas totalement la porte et indique que la question se posera mardi : « Ce n’est pas tranché. »
Objectif 2029
L’implantation de LFI demeure encore limitée dans les petites communes, très majoritaires parmi les grands électeurs, un handicap pour ce renouvellement, malgré des listes présentées dans la quasi-totalité des départements. Le prochain rendez-vous pourrait être différent, en 2029, l’Île-de-France figurera parmi les territoires concernés, alors que LFI y a renforcé son implantation locale.
Pour les Insoumis, le chantier commence donc à peine. Deux sièges ne bouleversent pas à eux seuls l’équilibre du Palais du Luxembourg. Ironie de l’histoire, cette première implantation intervient dans une institution que le programme de Jean-Luc Mélenchon propose pourtant de supprimer s’il accède au pouvoir en 2027.