Paris : Vote on the 2026 budget bill at the Senate
Crédit : Jeanne AccorsiniSIPA

[Série 4/4] Macron et le Sénat, 10 ans de relations : du « Sénat bashing » à « une forme d’aura » retrouvée

Le Sénat et Emmanuel Macron. Bientôt 10 ans d’une relation tumultueuse, faite de moments électriques, de réchauffement, de pragmatisme et d’attaques. Une décennie de vie politique et parlementaire, sur laquelle publicsenat.fr revient cet été. Dix ans de macronisme auront finalement permis au Sénat, souvent critiqué, de redorer son blason. Rôle de contre-pouvoir renforcé avec les commissions d’enquête, travail législatif mis en lumière, hémicycle apaisé et constructif par rapport à l’Assemblée : c’est la recette qui a permis à la Haute assemblée de réaffirmer son rôle institutionnel.
François Vignal

Temps de lecture :

8 min

Publié le

Et si l’élection d’Emmanuel Macron était la meilleure chose qui soit arrivée au Sénat ? Quand le nouveau Président est élu en 2017, jouant la carte du nouveau monde contre l’ancien, le Sénat pâtit de son image. L’institution est attaquée, caricaturée. Pas assez représentative, plus âgée que l’Assemblée, les coups viennent de toutes parts. C’est le « Sénat bashing ». Signe des temps : selon un sondage YouGov de septembre 2017 pour le magazine Capital, 60 % des personnes interrogées se prononcent pour la suppression du Sénat.

Retour en grâce

Emmanuel Macron lui-même va souffler sur les braises. Le Président avait en effet semé le trouble dans sa lettre aux Français post grand débat, après les gilets jaunes. « Quel rôle nos assemblées, dont le Sénat et le Conseil économique, social et environnemental, doivent-elles jouer pour représenter nos territoires et la société civile ? Faut-il les transformer et comment ? », demander le chef de l’Etat. Un questionnement qui ouvrait la porte à leur réforme, voire leur suppression, comme évoqué dans les doléances des gilets jaunes…

Mais la Haute assemblée a renversé la vapeur. A l’heure de faire le bilan, dix ans après l’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron, l’institution a réussi à redorer son blason. Deux quinquennats de macronisme triomphant puis finissant sont passés par là. Paradoxalement, les sénateurs doivent en partie à ce Président insolent, qui a pris le pouvoir en déjouant le bipartisme traditionnel, leur retour en grâce.

« Avant Macron, on sortait de 15 ans d’attaques contre le Sénat »

Comment ? Les membres de la Haute assemblée ont su jouer un vrai rôle de contre-pouvoir, en multipliant les commissions d’enquête sans pincettes, contre un exécutif tout puissant. La commission d’enquête sur l’affaire Benalla en sera le symbole.

« Avant Macron, on sortait de 15 ans d’attaques contre le Sénat. Ça a commencé avec Lionel Jospin et « l’anomalie démocratique ». Le Sénat a tenté de répondre, en s’autoréformant, en diminuant la durée du mandat », rappelle Benjamin Morel, maître de conférences en droit public à l’université Paris-Panthéon-Assas, qui se souvient aussi, sous François Hollande, que « lors du débat sur la fin du cumul des mandats, le Sénat apparaît alors comme une force conservatrice ».

« Le Sénat a renforcé son image, les idées du nouveau monde, de grand chamboulement, ont en grande partie vécu »

Puis les choses ont petit à petit évolué. « Aujourd’hui, le Sénat s’est renforcé. Il a renforcé son image. Les idées du nouveau monde, de grand chamboulement, ont en grande partie vécu. Quand j’ai fait ma thèse, soutenue en 2016, (« Le Sénat et sa légitimité. L’institution interprète d’un rôle constitutionnel », prix de thèse du Sénat 2017, ndlr), en gros, on me disait « pourquoi tu fais ta thèse sur de vieux croûtons ? » Maintenant, on me dit que le Sénat, c’est mieux, quand on voit le niveau de l’Assemblée. Ce n’est pas tant une victoire contre Emmanuel Macron, mais la victoire d’une forme d’ancien monde contre le nouveau. Une revanche et une victoire symbolique », avance Benjamin Morel.

« Le Sénat a été renforcé, par les commissions d’enquête, le fait que le Sénat ait eu un pouvoir de contrôle renforcé, qui était moins marqué avant 2017 », confirme Roger Karoutchi, sénateur LR des Hauts-de-Seine, qui remarque que « les gens sont très attentifs aux commissions d’enquête du Sénat, plus qu’à celles de l’Assemblée nationale, qui ne sont pas assez fortes ». Dans la période 2022/2024, avec la majorité relative, la majorité sénatoriale va pouvoir profiter de la situation : la majorité présidentielle tente de s’appuyer sur le groupe LR du Sénat, en commençant l’examen des textes par le Palais de Marie de Médicis, pour espérer ensuite plus facilement emporter l’adhésion des députés LR, groupe devenu charnière. Après la dissolution de 2024, on passe un cran au-dessus : la majorité sénatoriale va même faire partie de la majorité relative pendant un an, quand les LR rejoignent le gouvernement avec Bruno Retailleau.

« Il fallait bien quelqu’un qui tape sur le nez de Jupiter »

Résultat, pendant trois ans, le Sénat pèse largement sur le plan législatif, notamment lors de la réforme des retraites, inspirée par celle que défendait la droite sénatoriale depuis plusieurs années. De quoi là encore montrer son rôle. Contraint et forcé par la réalité des rapports de force de l’Assemblée, Emmanuel Macron a dû « rendre du pouvoir au Parlement », souligne Roger Karoutchi. Pour celui qui était durant le premier quinquennat premier vice-président du Sénat, la période laissera des traces. « Je pense vraiment que l’après 2027 sera plus parlementaire que la période macroniste », soutient l’ancien ministre des Relations avec le Parlement.

« Le Sénat n’apparaissait pas parfait, mais comme rehaussant quand même un peu le niveau et comme un contre-pouvoir nécessaire. Il fallait bien quelqu’un qui tape sur le nez de Jupiter », remarque de son côté Benjamin Morel, qui ajoute : « Le Sénat a retrouvé une forme d’aura. Ça a clairement relégitimé l’institution ».

« Hors LFI, il n’y a personne aujourd’hui qui remet en cause l’existence du Sénat »

Le « bordel » de l’Assemblée, avec une chambre basse sans majorité absolue, balkanisée en plusieurs groupes et sous la tension régulière des députés LFI a aussi, indirectement, donné un coup de pouce au Palais du Luxembourg. « Par rapport à l’Assemblée nationale qui a complètement dysfonctionné, auprès de l’opinion publique et des élus, le côté ordonné, policé du Sénat », comme dit Roger Karoutchi, « a donné l’image d’une chambre où on débat, s’écoute, et où on fait du travail parlementaire plus qu’un travail militant ».

Rôle de contre-pouvoir renforcé, travail législatif mis en lumière, poids politique, comparaison bénéfique avec l’Assemblée : c’est la recette qui a permis au Sénat de réaffirmer avec force son rôle institutionnel. Si bien qu’« hors LFI, il n’y a personne aujourd’hui qui remet en cause l’existence du Sénat. Et l’institution a acquis une forme d’aura qui est quand même assez forte », soutient Benjamin Morel.

« Il y a une forme de retardement de la vie politique au Sénat »

Mais le constitutionnaliste vient cependant quelque peu tempérer ce constat positif pour la Haute assemblée, en raison des conséquences politiques de son mode d’élection. « L’institution sort également fragilisée. Pas tant du point de vue de son image, car elle a réussi à imposer la qualité du vieux monde par rapport au nouveau. Mais elle témoigne de clivages politiques qui n’existent plus dans la société », pointe le professeur de droit.

Il continue : « Ce sont les LR et le PS qui dominent encore le Sénat, avec l’Union centriste. Ce ne sont pas les forces dynamiques d’un point de vue politique, alors que pour la présidentielle 2027, le RN peut arriver au second tour ». Or il n’y a jusqu’ici que trois sénateurs RN, et « pas un seul sénateur LFI. Au fond, il y a l’image d’un espace politique qui n’a pas été réaligné, qui est loin des clivages partisans actuels », relève Benjamin Morel. De quoi peut-être l’affaiblir à nouveau, auprès de l’opinion publique, même si ce résultat s’explique par la faible implantation locale du RN et de LFI.

« On verra comment ça s’aligne, c’est un moment d’étrangeté »

« On a encore deux mondes à contretemps. A terme, ce n’est pas exceptionnel pour le Sénat », qui a souvent connu ce temps de décalage au cours de son existence, rappelle le professeur de droit public : « Le gaullisme ne s’y imposera comme force puissante que dans les années 80. Et un parti y est resté fort durant la Ve République, c’est le Parti radical. Il y a une forme de retardement de la vie politique au Sénat ».

Mais en septembre 2026, à l’occasion des sénatoriales, les choses devraient commencer à changer. « Il y aura probablement un groupe RN », souligne Benjamin Morel, avec une dizaine de sénateurs d’extrême droite. Pour LFI, il faudra sûrement attendre le scrutin de 2029. « On verra comment ça s’aligne. C’est un moment d’étrangeté », observe Benjamin Morel. Mais « ça témoigne aussi d’une réalité d’ancrage territorial », qui est, rappelons-le, constitutionnellement dans l’ADN du Sénat. Une institution qui reste un peu à part, en partie à l’abri des tendances, des humeurs politiques et autres coups de chaud du suffrage universel direct, mais qui puise aussi sa force dans cette stabilité.

Partager cet article

Pour aller plus loin

Dans la même thématique

[Série 4/4] Macron et le Sénat, 10 ans de relations : du « Sénat bashing » à « une forme d’aura » retrouvée
2min

Politique

HEC Débats – Public Sénat : l'entretien avec Jean-Luc Mélenchon

Candidat pour la quatrième fois à l'élection présidentielle, Jean-Luc Mélenchon est l'invité d'HEC Débats ce lundi 5 octobre, en partenariat avec Public Sénat. Programme économique, jeunesse, mobilisation lycéenne, présidentielle 2027 : une rencontre animée par les étudiants, à suivre en direct sur publicsenat.fr et sur YouTube.

Le

PARIS: MEDEF, La REF Numerique 2024
8min

Politique

[Info Public Sénat] Christine Lavarde rapporteure générale du budget, vice-présidences et questeurs : les postes clefs du Sénat dévoilés

La sénatrice LR des Hauts-de-Seine, Christine Lavarde, remporte le scrutin interne au groupe LR pour le poste de rapporteur du budget. Le premier vice-président LR désigné est Roger Karoutchi, qui a déjà occupé le poste. Laurence Garnier, une proche de Bruno Retailleau, remporte l’autre vice-présidence LR. Côté PS, c’est Thierry Cozic qui sera le nouveau président de la commission des finances.

Le

FRANCE – BLOCUS DES LYCEES PARISIENS
7min

Politique

Nouvelle loi « casseurs-payeurs » : un effet d'annonce ou un nouveau régime juridique de responsabilité civile ?

En réponse aux violences et dégradations commises en marge du blocus lycéen, le gouvernement a décidé d'accélérer le calendrier d'examen au Sénat d'un texte visant à décliner le principe « tu casses, tu payes ». Un principe qui s'appliquerait même aux participants à une manifestation qui n'auraient pas commis eux-mêmes les dégradations. Un avis récent du Conseil d'État a encadré juridiquement le projet de loi afin d'éviter une censure du Conseil constitutionnel.

Le

[Série 4/4] Macron et le Sénat, 10 ans de relations : du « Sénat bashing » à « une forme d’aura » retrouvée
2min

Politique

Blocage des lycées : « La réponse à la mobilisation lycéenne ne peut pas être uniquement la répression », martèle Éric Coquerel

Invité de la matinale de Public Sénat « Bonjour chez vous », Éric Coquerel, député La France insoumise et président de la commission des finances de l’Assemblée nationale, est revenu sur la mobilisation des lycéens et les blocages qui se poursuivent. Il appelle le gouvernement à privilégier le dialogue plutôt que la répression.

Le