Le cortège rassemblant salariés du privé, fonctionnaires, retraités et jeunes a relié la place de la République à celle de la Nation, après un bras de fer judiciaire perdu par l’intersyndicale avec la préfecture de police, qui avait initialement demandé un parcours Bastille-Concorde depuis le 22 octobre.
La CGT a revendiqué jeudi « près de 1,6 million de manifestants partout en France, dont 350 000 à Paris », à l’issue de cette journée de mobilisation. Le ministère de l’Intérieur avait auparavant recensé près de 600 000 manifestants dans le pays à 17h, selon un chiffrage non définitif. Dans les deux cas, il s’agit de la plus forte mobilisation sur une seule journée cet automne.
« C’est un rassemblement de plusieurs colères »
Avant de se lancer, les chars des syndicats ont coupé leur musique et ont observé une minute de silence en hommage aux victimes de l’attentat raciste à Trappes, qui a causé la mort d’un homme de 26 ans, Pengo Bossio Wangi, et blessé plusieurs personnes dont une fillette de 12 ans grièvement touchée à La Verrière, ville voisine.
Après plus d’un mois de blocus, Zoé, lycéenne de 17 ans à Darius Milhaud dans le 94, reste déterminée à se faire entendre : « On est là aujourd’hui pour nos revendications mais aussi en solidarité aux travailleurs car ça reste notre futur. On bloque depuis un mois et on ne va pas s’arrêter même si au lycée, les gens commencent à être fatigués ».
Un peu plus loin dans la foule près d’une fanfare, deux professeures de collège à Ivry-sur-Seine, Clémence et Pauline, accompagnent leurs élèves qui défilent avec une grande banderole : « On est là pour soutenir nos élèves puisque les revendications lycéennes concernent aussi les élèves du collège et de l’école primaire. On est également là en tant que travailleuses pour s’investir dans une grève qu’on espère devenir générale », déclare Clémence, 27 ans. Pour Frédéric 42 ans et professeur à la fac à Villetaneuse, c’est un « rassemblement de plusieurs colères » qui s’opère aujourd’hui. Dans la fonction publique, près de 10% des agents ont participé à la grève ce jeudi.
Le secteur privé s’est lui aussi mobilisé. Quentin Michel, délégué du personnel au sein de Transdev, une entreprise privée de services de transport, est venu manifester ce jeudi place de la République pour lutter « contre toutes les inégalités sociales que l’on subit » et avoir « plus de moyens pour le public comme pour le privé ».
Quelques candidats à l’élection présidentielle étaient également présents tels que Jean-Luc Mélenchon (LFI), Marine Tondelier (Les Écologistes) ou encore Raphaël Glucksmann (PS/Place Publique) qui a été accueilli par quelques sifflets avant d’être contraint de quitter la manifestation : « Le projet est de remettre les travailleurs au cœur du contrat social. Maintenant, s’il y a des militants politiques qui sont hostiles à notre présence je m’en contrefous », déclare le candidat au micro de Public Sénat.
« On vient défendre notre droit de manifester qui est en danger »
« Jamais on a eu autant d’entraves à la liberté de manifester », alerte la secrétaire générale de la CGT Sophie Binet. En effet, ces deux derniers samedis de mobilisations, les manifestations ont été interdites du centre de Paris et autorisées aux portes : « C’est important que ce parcours soit aujourd’hui dans le centre-ville, c’est un trajet classique que l’on connaît et au moins on n’est pas exilés », explique Frédéric, professeur en grève.
Alors que le parcours initial demandé par l’intersyndicale depuis le 22 octobre a été refusé cette semaine par la préfecture de police, les syndicats ont protesté contre cette décision jugée tardive qui ne permettait de bien organiser la sécurité du cortège parisien. Pour Anaïs, 17ans, « ils changent exprès au dernier moment les parcours pour nous empêcher d’y aller ». Or, « la liberté de manifester est une liberté fondamentale et le gouvernement doit la respecter. S’il veut que les manifestations s’arrêtent, il doit répondre aux revendications », poursuit la secrétaire générale de la CGT.
Pour certains manifestants, le droit de manifester est clairement en danger : « C’est pour ça que les gens continuent de se mobiliser. Il y a un tournant sécuritaire très inquiétant de la part du gouvernement », déclare Donatien, ingénieur dans une entreprise privée. « A 6 mois de l’élection présidentielle, on veut montrer qu’on est là pour défendre notre état de droit. On vient défendre notre droit de manifester qui est en danger », poursuit Frédéric.
« On ne va pas s’arrêter, samedi c’est l’acte IV des gilets jaunes »
La foule était si massive à place de la République que les manifestants ont été longuement bloqués à l’intersection du boulevard voltaire, le temps que le cortège avance. « Une chose est certaine aujourd’hui, c’est le message de la rue au gouvernement et au patronat : rien ne nous arrêtera. La seule chose qui nous arrêtera sera des réponses à nos revendications », explique Sophie Binet. De son côté, la présidente de la CFE-CGC Christelle Thieffinne espère être entendue par le gouvernement et sera « à l’écoute de leur retour avant de décider quoi que ce soit pour la suite du mouvement ».
A Ivry-sur-Seine, Clémence et Pauline sont déterminées à poursuivre la mobilisation : « Dès demain sur notre commune des collègues seront mobilisés pour expliquer un peu ce qui s’est passé aujourd’hui et faire en sorte que le mouvement continue. On espère sincèrement que l’intersyndicale décidera ce soir d’une nouvelle date de mobilisation ». Les lycéens semblent eux aussi vouloir poursuivre le mouvement : « On ne va pas s’arrêter, samedi c’est l’acte IV des gilets jaunes », explique Marame, élève au lycée Darius Milhaud au Kremlin-Bicêtre.