« La Coupe du Monde n’est pas un produit » a réagi le premier ministre britannique Andy Burnham après l’annonce de la FIFA de créer une société chargée de gérer les activités commerciales de la fédération internationale de football et d’en céder des actions à des fonds d’investissement privés. D’abord annoncés par l’instance mondiale le 27 juillet, les contours du projet ont été précisés par le président de la FIFA, Gianni Infantino, dans une lettre adressée aux fédérations mardi 28 et à travers plusieurs vidéos de communication publiées sur les réseaux sociaux mercredi 29 juillet.
Concrètement, le projet tel qu’il est présenté reposerait sur la création d’une entreprise nommée FIFA Forward Enterprise gérant les activités liées à la diffusion, au sponsoring ou à la vente de billets des compétitions organisées par la FIFA. Les dirigeants de la FIFA envisagent de céder 20 % des parts de la société pour un montant avoisinant les 4,2 milliards de dollars.
La proximité avec le cas français
« Cela rappelle ce qu’il s’est passé au niveau de la ligue française de football, à ceci prêt que la Ligue 1 était dans une situation financière très critique, ce qui n’est pas le cas de la FIFA », note le sénateur Laurent Lafon (Union centriste), co-auteur avec Michel Savin (LR) d’une proposition de loi récemment adoptée sur la gouvernance du football français.
Les deux sénateurs avaient d’abord engagé une mission d’information sur le financement du football français et sur la création d’une société commerciale par la ligue de football français afin de vendre une partie de son capital à un fonds d’investissement luxembourgeois (CVC). En cédant 13 % des parts de la société commerciale, les acteurs du football français ont récupéré une manne financière conséquente visant à soutenir les clubs professionnels français, enlisés dans une crise des revenus liés aux droits TV. La proposition de loi de Michel Savin et de Laurent Lafon a alors permis d’encadrer le recours à ces sociétés commerciales en limitant l’influence du fonds d’investissement sur les décisions sportives ainsi qu’en encadrant la répartition des revenus liés aux droits TV. Une étape majeure, saluée par la quasi-totalité des acteurs du sport français, bien éloignés du projet porté par la FIFA. En effet, la FIFA a enregistré des résultats record avec 15 milliards de dollars sur la période 2023-2026, soit le double des recettes engrangées sur le cycle 2019-2022.
Porter à 10 milliards le fonds de développement du football
Selon le président de la FIFA, la création de cette société doit permettre de lever de nouveaux fonds pour financer le développement du football à travers le monde et porter à 10 milliards de dollars le financement du développement du football dans les quatre prochaines années. Dans sa lettre adressée aux fédérations, Gianni Infantino a évoqué un délai courant jusqu’au 19 septembre dans lequel il espère recueillir le soutien des fédérations. Le suisse insiste sur un argument susceptible de convaincre une large partie des 211 fédérations, les sommes versées par la FIFA aux fédérations pourraient quadrupler par rapport à la précédente période pour atteindre 40 millions de dollars.
« Actuellement, et contrairement au cas français, rien ne justifie la création d’une société commerciale par la FIFA, c’est un projet qui risque de totalement transformer l’équilibre de la compétition en ouvrant la voie à l’implication d’acteurs privés. La crainte, c’est aussi que le président de la FIFA utilise ce fonds de développement pour renforcer ses soutiens en vue de sa réélection », explique Michel Savin.
Des investisseurs proches de Donald Trump
Par ailleurs, les contours de l’opération inquiètent les différentes instances du football, notamment européen. En effet, alors que le président de la FIFA a mis en scène sa proximité avec Donald Trump lors de la Coupe du monde 2026, les parts de la future société commerciale de la FIFA pourraient être acquises par un proche du président américain. Selon les informations du New York Times, la société Thrive Eternal, gérée par Joshua Kushner, frère du gendre de Donald Trump, Jared Kushner, pourrait acquérir une partie du capital mis en vente.
« Ce sont régulièrement des décisions qui servent d’abord ceux qui montent l’opération, qui touchent des commissions et qui à l’arrivée représentent peu d’intérêt pour le football en lui-même », rappelle Laurent Lafon évoquant le cas du président de la LFP, Vincent Labrune, qui avait touché une commission de 600 000 euros après la conclusion du contrat entre la société commerciale et le fonds d’investissement.
Appels à la mobilisation
« Il faut réagir, la France doit se mobiliser, la FIFA n’appartient pas à une seule personne. Le président de la fédération française, Philippe Diallo, doit obtenir des garanties sur les retombées financières et s’assurer qu’elles bénéficient à tous », juge Michel Savin. Ce jeudi 30 juillet, la ministre des Sports, Marina Ferrari a publié un communiqué s’inquiétant du lancement d’un tel projet sans consultation préalable ni « transparence ». « L’annonce de la FIFA d’ouvrir ses activités commerciales à des investisseurs privés constitue un tournant majeur qui soulève de très graves interrogations sur la gouvernance et l’avenir du football mondial », écrit la ministre. Une position partagée par le président de la FFF qui a également exprimé ses interrogations dans un communiqué.
« Il y a eu beaucoup de réactions dans le domaine sportif comme dans le domaine politique chez les Européens, mais est ce que cela suffira face à un projet aussi cynique ? » s’interroge Laurent Lafon. La confédération européenne, l’UEFA, a décidé de contre-attaquer en menaçant de boycotter les compétitions de la FIFA, dont la Coupe du monde, en cas d’aboutissement du projet. Une menace qui, si elle était mise à exécution, serait lourde de conséquences puisque les pays européens ont remporté cinq des six dernières Coupe du monde.