Trente ans après les accords de Matignon signés par leurs pères, Isabelle Lafleur, élue Les Républicains Calédoniens au Congrès, et Emmanuel...
Nouvelle-Calédonie: Emmanuel Tjibaou et Isabelle Lafleur, deux visions différentes du destin commun
Trente ans après les accords de Matignon signés par leurs pères, Isabelle Lafleur, élue Les Républicains Calédoniens au Congrès, et Emmanuel...
Par Cécile AZZARO
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Trente ans après les accords de Matignon signés par leurs pères, Isabelle Lafleur, élue Les Républicains Calédoniens au Congrès, et Emmanuel Tjibaou, directeur du Centre culturel Tjibaou, témoignent dans des entretiens croisés à l'AFP de deux visions différentes du destin commun de la Nouvelle-Calédonie.
En 1988, le leader indépendantiste kanak Jean-Marie Tjibaou signait avec le loyaliste Jacques Lafleur les accords de Matignon, mettant un terme à plusieurs années de quasi-guerre civile en Nouvelle-Calédonie.
Après le référendum sur l'indépendance qui a vu dimanche la victoire plus serrée que prévu des pro-France (56,7%), Emmanuel Tjibaou, fils de l'indépendantiste assassiné en 1989, estime que le destin commun n'existe "que par défaut", quand Isabelle Lafleur, fille du loyaliste décédé en 2010, ne veut pas "balayer" ce qui a été accompli.
QUESTION: Quelle est votre analyse du référendum?
Emmanuel Tjibaou: "Mon ressenti le jour du vote, c'était une forme de fierté que des gens s'expriment partout. Les lignes ont bougé en faveur des indépendantistes. C'est lié à une forme de lassitude, d'avoir toujours les mêmes personnes au pouvoir et de voir que les idées n'ont pas beaucoup évolué. Les gens se rendent compte qu'il y a d'autres enjeux qui ne se limitent pas à la sécurité et la préservation des acquis."
Isabelle Lafleur: "Le sentiment est mitigé. On a tous été trompés par les sondages (qui annonçaient une large victoire du Non, ndlr). Nous avons cru qu'on avait réussi à convaincre pas mal de monde. Mais le vote indépendantistes reste identitaire. Il ne faut non plus se cacher que des Calédoniens non kanak ont voté pour l'indépendance. J'ai moi-même été surprise de voir, en allant sur les réseaux sociaux, que des jeunes blancs avaient voté pour l'indépendance."
Q: Le résultat du scrutin met en évidence un clivage politique et ethnique net. L'idée d'un destin commun a-t-elle échoué?
E. Tjibaou: "C'est l'échec des gens qui sont au pouvoir. Le destin commun n'existe que par défaut parce qu'on est sur une même île. Les Kanak renonceront à l'indépendance le jour où les Calédoniens feront le deuil de l'histoire coloniale. Ce deuil n'est possible que si ces mécanismes de pouvoir ont été transformés, au profit de plus de justice, d'égalité, de partage du pouvoir économique. On ne peut pas se projeter sereinement sur un futur, si déjà le présent on ne le partage pas."
Isabelle Lafleur, élue Les Républicains Calédoniens au Congrès, et le Premier ministre français Edouard Philippe à Nouméa le 2 décembre 2017
AFP/Archives
I. Lafleur: "Non, parce que pendant trente ans, on a vécu sans se poser de questions, en paix. On ne peut pas balayer d'un revers de main tout ce qui a été fait, tout le développement de la Nouvelle-Calédonie au cours de ces trente ans. Mais le problème majeur, à l'origine de la vie chère, c'est la situation économique. Elle est aujourd'hui catastrophique et l'urgence est de redonner confiance aux entreprises. Que les politiciens arrêtent de faire de la politique politicienne, même si je suis un peu pessimiste sur les six prochains mois, compte tenu des élections provinciales de mai 2019."
Q: Comment voyez-vous l'avenir?
E. Tjibaou: "L'avenir, c'est discuter, essayer d'éclairer les consciences. Je n'ai pas de crainte sur le fait que le pays va mûrir. Le plus difficile c'est de transformer les mentalités, changer les comportements de racisme. Ce qui n'a pas été fait, c'est de comprendre qu'ici on est en Nouvelle-Calédonie. On est peut-être en France, mais on n'est pas forcément obligé de réfléchir comme des Français. Il faut réfléchir en tant que Calédoniens, en tant qu'insulaires, en tant que partie prenante de la Mélanésie."
I. Lafleur: "La possibilité d'un deuxième et d'un troisième référendum est inscrite dans l'accord de Nouméa (1998). Si on ne peut pas y échapper, on n'y échappera pas. Mais ça va être un coup fatal pour l'économie. On est un pays riche qui a le niveau de vie le plus élevé de la zone Pacifique. Les gens qui ont de l'argent s'en sortiront toujours mais pas les autres. On n'est absolument pas prêt pour l'indépendance, ce serait de la folie."
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