L’image de l’épouse dévouée, en retrait des caméras, l’air sévère malgré ses tailleurs pastels, le regard souvent dissimulé sous de larges lunettes fumées, lui a longtemps collé à la peau. Mais sans sa détermination, son sens politique affuté et ses réseaux, la carrière politique de son mari n’aurait certainement pas été la même. Bernadette Chirac, épouse de l’ancien président de la République Jacques Chirac, est morte vendredi soir à l’âge de 93 ans. Elle reste à ce jour l’une des seules épouses d’un chef d’Etat français à avoir aussi mené sa propre carrière politique, élue conseillère générale de la Corrèze pendant plus de 36 ans.
Mais les Français se souviendront certainement de la marraine de l’opération Pièces jaunes, qu’elle a su transformer en une importante manifestation populaire. Présence discrète aux côtés de son mari au début du premier septennat, Bernadette Chirac a su s’affirmer au fil des deux mandats présidentiels et apprivoiser des médias pas toujours très avenants à son égard. Après avoir quitté l’Elysée, ses apparitions publiques étaient généralement scrutées de près, car souvent ponctuées d’un bon mot ou de quelques phrases assassines sur la vie politique française. Elle n’était plus apparue devant les caméras depuis novembre 2020, un an après la disparition de son époux.
Un « mariage d’amour et d’ambition »
Bernadette Thérèse Marie Chodron de Courcel est née à Paris le 18 mai 1933 dans une famille bourgeoise, anoblie durant les dernières années du Second Empire, et qui compte de nombreux diplomates et des industriels, associés notamment à la faïencerie de Gien et aux émaux de Briare. L’un de ses cousins, Geoffroy Chodron de Courcel, a été l’aide de camp du général de Gaulle pendant la guerre et un Compagnon de la Libération.
Elevée chez les religieuses, Bernadette compte parmi ses camarades de classe l’humoriste Sylvie Joly. Elle fait la connaissance de Jacques Chirac en 1951, durant ses années d’études à Sciences Po, études qu’elle ne terminera pas – elle repasse, une vingtaine d’années plus tard, une maîtrise en archéologie.
La jeune femme réussit à imposer à sa famille cet échalas d’1,90m à la voix grave, qui distribue à l’occasion « L’Humanité » pour se faire un peu d’argent. « C’était un garçon exceptionnel ! Je ne vous parle pas de la première année où il agitait ses jambes sous la table, mais du fait qu’il soit entré directement à l’ENA, sans année préparatoire, en sortant du diplôme de Sciences Po. Là, je me suis dit : ‘C’est quelqu’un de pas ordinaire’ », a-t-elle raconté dans un entretien au magazine Emile.
Le couple convole en justes noces le 16 mars 1956, « mariage d’amour et d’ambition », dira-t-elle. À partir de cette instant, Bernadette Chirac se met au service de la carrière – fulgurante – de son mari. Chargé de mission auprès du Premier ministre, puis secrétaire d’Etat, il est successivement ministre des Relations avec le Parlement, de l’Agriculture puis de l’Intérieur durant la présidence de Georges Pompidou. Les Chirac nouent des liens d’amitié profonds avec le couple présidentiel. Longtemps après la mort de Georges Pompidou, sa veuve Claude restera une proche de Bernadette Chirac. Ayant permis à Valery Giscard d’Estaing de glaner le soutien des gaullistes pour la présidentielle de 1974, Jacques Chirac est finalement nommé à Matignon.
« J’étais prisonnière des traditions familiales »
Mais derrière cette impressionnante ascension, la vie de famille de Bernadette Chirac connait de nombreux soubresauts. Le couple a eu deux filles, dont l’aînée souffre d’anorexie mentale, un trouble du comportement très mal pris en charge dans les années 1970.
Elle doit par ailleurs supporter les nombreuses incartades conjugales de son époux. Elle confiera des années plus tard, dans un livre d’entretiens, avoir songé au divorce. « J’ai hésité parce que j’avais des enfants et peut-être aussi parce que j’étais prisonnière des traditions familiales. Les conventions faisaient que devant ce genre de situation, on offrait une façade et on tenait le coup […] Il faut trouver le courage de se dire ‘il y a de mauvais passages’. Quelle vie n’en connait pas ? »
Une élue de terrain
Bernadette Chirac est poussée à s’engager en politique par son mari, chargée en quelque sorte de soutenir l’implantation locale de ce dernier en Corrèze, un département historiquement ancré à gauche. Réticente, elle finit par y prendre goût. Elue en 1971 conseillère municipales de Sarran, où les Chirac possèdent un château, elle est deuxième adjointe à partir de 1977 et le restera jusqu’en 2020. En 1973, elle devient conseillère générale de la Corrèze, première femme à siéger à l’Assemblée départementale, réélue sans discontinuer à six reprises.
Bernadette Chirac partage son temps entre un rôle de représentation liées aux fonctions de son mari, élu maire de Paris en 1977, puis renommé Premier ministre pendant la première cohabitation, et l’exercice de ses mandats locaux. Sur le terrain, elle s’investit dans la défense des intérêts ruraux, avec le maintien des services de proximité et des industries locales. Elle lutte pour le désenclavement de son territoire, ayant été l’une des promotrices de la ligne à grande vitesse Poitiers-Limoges. En 1987, elle obtient avec Jacques Chirac que le Tour de France marque étape à Chaumeil, alors plus petite ville à accueillir les coureurs de la Grande Boucle. Son investissement et sa pugnacité feront dire au sénateur Bernard Murat qu’elle est le « meilleur homme politique de la Corrèze ».
La Première dame
Pour Jacques Chirac, la consécration arrive en 1995, lorsqu’il accède enfin à la présidence de la République après trois candidatures, au terme d’une campagne fratricide contre Edouard Balladur. Mais les premières années à l’Elysée ont été difficiles pour Bernadette Chirac. Sa fille cadette, Claude, toute puissante conseillère en communication de son père, règne sur le 55 de la rue du Faubourg-Saint-Honoré. Bernadette semble reléguée à un simple rôle de figuration. Dans Les Guignols de l’info, sa marionnette fige un peu plus chaque soir l’image d’une vielle dame bigote, agrippée à son sac à main. Le chef de l’Etat n’est pas toujours tendre non plus à son égard, la qualifiant de « tortue » dans une interview télévisée en 2000. Le surnom restera.
Et pourtant, sa mue a déjà commencé. Nommée présidente de la Fondation Hôpitaux de Paris-Hôpitaux de France, elle décuple sa notoriété avec l’opération Pièces jaunes, consacrée aux enfants hospitalisés. Elle s’entoure de personnalités appréciées des Français, comme le judoka David Douillet ou la chanteuse Lorie. Coté look : une nouvelle coupe de cheveux, des tailleurs griffés Chanel ou Dior, et les robes du soir de Jean-Louis Scherrer en font une ambassadrice inattendue du luxe à la française. Cette période d’affirmation de soi, où elle remodèle son image publique, a été racontée avec humour – et une bonne dose de fiction – dans le film de Léa Domenach, Bernadette, sorti en 2023 et pour lequel Catherine Deneuve prête ses traits à l’ex-Première dame.
À l’Elysée, Bernadette Chirac use aussi de son carnet d’adresses et de ses contacts pour aider au rayonnement de la Corrèze : une visite de la First Lady Hillary Clinton en 1997, ou encore un concert de Johnny Hallyday devant 25 000 personnes en 2004. En 2008, elle va jusqu’à interpeller Rachida Dati, alors garde des Sceaux, pour obtenir le maintien du tribunal de grande instance de Tulle, dont la suppression est prévue par la réforme de la carte judiciaire.
Instinct politique
Coté politique : Bernadette Chirac marque son opposition à la dissolution de 1997, dont elle pressent le désastre politique. Durant la campagne de réélection, en 2002, elle est la caution conservatrice de son époux auprès des électeurs de droite. Surtout, elle est l’une des seules à l’avertir sur la possible accession de Jean-Marie Le Pen au second tour de la présidentielle, un flair qu’elle doit à son expérience du terrain et aux contacts qu’elle a su nouer avec les Français.
Sous le second mandat, la droite va devoir composer avec son influence. Elle prépare activement la succession de son mari en cherchant à imposer Nicolas Sarkozy, quand d’autres verraient plutôt Dominique de Villepin ou Jean-Pierre Raffarin. Les relations entre le chef de l’Etat et l’ancien maire de Neuilly sont restées glaciales depuis que ce dernier a rallié Edouard Balladur. « S’il le faut, je le tuerai de mes propres mains », avait même promis Bernadette Chirac à l’époque. Elle finit par mettre sa rancune de côté, et ira jusqu’à développer une relation quasi-filiale avec le futur locataire de l’Elysée. « J’ai eu des moments difficiles dans ma vie… Et il me parlait comme il aurait parlé à sa mère. »
La vie d’après
À sa manière, Bernadette Chirac a fini par devenir un animal politique. « Ça n’a rien de désobligeant, d’être comparée à une tortue… Elle a gagné par rapport au lièvre », avait précisé Jacques Chirac.
Après le départ de l’Elysée, alors que son mari, affaibli par la maladie, se retire peu à peu de la vie publique, Bernadette Chirac reste particulièrement active. Elle prend part à la campagne de 2012 de Nicolas Sarkozy, et s’affiche en 2014 aux côtés de Nathalie Kosciuszko-Morizet pour les municipales à Paris. Elle multiplie les interviews, fait notamment savoir son opposition au Mariage pour tous, mais refuse de participer aux manifestations. Son dernier combat politique, c’est en Corrèze qu’elle l’a mené, en 2015, lorsqu’elle se mobilise contre la suppression de son canton, sacrifié par un redécoupage électoral. En vain, elle en gardera rancune au président François Hollande, un autre Corrézien d’adoption.