Présidentielle : pourquoi y a-t-il eu des accusations d’antisémitisme lors de la marche de Jean-Luc Mélenchon dimanche ?
Une effigie d’Emmanuel Macron brandie durant le rassemblement organisé par le candidat à la présidentielle, dimanche 20 mars, a été perçue sur les réseaux sociaux comme une caricature antisémite. De son côté, LFI invoque une tradition empruntée au carnaval niçois.

Présidentielle : pourquoi y a-t-il eu des accusations d’antisémitisme lors de la marche de Jean-Luc Mélenchon dimanche ?

Une effigie d’Emmanuel Macron brandie durant le rassemblement organisé par le candidat à la présidentielle, dimanche 20 mars, a été perçue sur les réseaux sociaux comme une caricature antisémite. De son côté, LFI invoque une tradition empruntée au carnaval niçois.
Romain David

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Ce dimanche, sous un ciel printanier, les insoumis marchaient « pour la VIe ». Comme avant chacune des deux dernières présidentielles pour lesquelles il a candidaté, Jean-Luc Mélenchon avait invité ses soutiens à défiler entre la place de la Bastille et la place de la République à Paris, pour promouvoir l’une des mesures phares de son programme présidentiel : la mise en place d’une assemblée constituante. Mais dans la foule, un pantin à l’effigie d’Emmanuel Macron a attiré l’attention. À plusieurs reprises, des militants l’ont fait sauter sur un drap tendu. Différentes vidéos de la scène ont circulé sur les réseaux sociaux, faisant aussitôt réagir de nombreux commentateurs, qui y ont vu un acte antisémite. Notamment la journaliste et chroniqueuse Isabelle Saporta : « C’est antisémite. Et c’est dégueulasse », a-t-elle twitté. La raison invoquée : le visage de la marionnette, qui affuble le président de la République d’un nez crochu, rappelant les traits de certaines caricatures antisémites du XIXe et de la première moitié du XXe siècle.

Un masque de farces et attrapes

« Je n’ai pas vu que le nez soit spécialement crochu », a défendu le député LFI Adrien Quatennens, lundi sur LCI. Avant d’évoquer une pratique festive et carnavalesque, telles qu’elles peuvent être reprises lors de certains rassemblements militants : « Vous allez devoir demander à Monsieur Estrosi, maire de Nice, soutien d’Emmanuel Macron, s’il condamne son propre carnaval. Vous savez quelle est cette pratique ? Ça s’appelle le paillassou. C’est une pratique niçoise : vous tendez un drap et vous mettez au centre la responsabilité de vos problèmes », a botté en touche l’élu. Le paillassou est effectivement l’un des personnages traditionnels du carnaval niçois, dont le nom est tiré de l’italien « pagliacco », qui signifie « clown ». « Selon la tradition, il représente les soucis, les mauvaises choses de l’année passée. Donc on l’envoie loin, le plus loin possible, pour passer à autre chose dès janvier et oublier ses malheurs », explique un article de France 3 Provence-Alpes-Côte d’Azur consacré au carnaval.

« Ce n’est pas la première fois qu’une effigie d’Emmanuel Macron remplace le paillassou », observe auprès de Public Sénat Christian Delporte, historien des médias et de l’image, auteur notamment de Charlie Hebdo, la folle histoire d’un journal pas comme les autres. Mais au-delà de la pratique, c’est le visage du pantin qui a interpellé les internautes. Certains ont noté qu’il n’avait pas été façonné par les militants, mais qu’il s’agissait d’un masque en latex, en vente libre sur différents sites internet de farces et attrapes. Il est en effet le premier à apparaître dans les propositions de Google shopping avec les mots-clefs « masque Macron », pour une quinzaine, voire une vingtaine d’euros.

« Les politiciens sont souvent caricaturés de cette manière »

« Le problème, c’est que l’on ne connaît pas l’intention de la personne qui l’a acheté », pointe Christian Delporte. « De nombreuses blagues et charges antisémites passent par le nez. À la fin du XIXe siècle, on estimait qu’il s’agissait d’une particularité physique ethnique, ce qui est faux », explique notre historien. « Mais la présence d’un nez long ou crochu ne suffit pas à qualifier une caricature d’antisémite », précise-t-il. « Le principe de la caricature est de rendre laide la personne visée, en accentuant des éléments de laideur, comme un nez déformé ou proéminent. Les politiciens sont souvent caricaturés de cette manière. C’était régulièrement le cas de Nicolas Sarkozy, sans qu’il s’agisse d’antisémitisme. D’autres éléments de lecture, un contexte particulier, sont nécessaires pour que l’on puisse parler d’antisémitisme. »

« Le nez paraît proéminent, mais j’ai en mémoire des caricatures antisémites anciennes, et je peux vous dire que l’on n’en est pas là », abonde Jean-Yves Camus, le directeur de l’Observatoire des radicalités politiques. « Ce genre de caricature n’est pas digne du débat politique. Mais parler d’antisémitisme me semble un peu fort de café ».

Durant la campagne présidentielle de 2017, Les Républicains avaient retiré de leurs réseaux sociaux, après avoir déclenché une vive polémique, une caricature du candidat Macron intitulée « la vérité sur la galaxie Macron », et reprenant cette fois plusieurs clichés propres à l’imaginaire antisémite des années 1930. Outre le nez crochu, le fondateur d’En Marche ! y apparaissait avec un haut-de-forme, semblable à ceux portés dans les milieux d’affaires jusqu’à la veille de la Première Guerre mondiale, se servant d’une faucille comme d’un coupe-cigare. L’image prétendait dénoncer ses relations avec différents responsables politiques et hommes d’affaires. Auprès du Monde, l’historien spécialiste de l’extrême droite, Nicolas Lebourg, avait relevé une « représentation du complot judéo-capitalistique, profondément ancrée à l’extrême droite ». D’autant qu’Emmanuel Macron a travaillé comme banquier d’affaires chez Rothschild & Cie, un nom qui sert régulièrement de bouc émissaire dans les discours antisémites.

Commémoration des attentats de Mohammed Merah

Par ailleurs, la manifestation de dimanche est venue se télescoper à un autre évènement : la commémoration à Toulouse, par Emmanuel Macron et le président israélien Isaac Herzog, des dix ans des attentats perpétrés par Mohammed Merah. Un hasard du calendrier également relevé par de nombreux internautes, d’autant que Jean-Luc Mélenchon, dans sa prise de parole, n’a pas évoqué cet anniversaire. « Il est malsain de transformer Macron en pantin, même si cela fait plaisir à certains. Enfin c’est misérable et racoleur de faire des procès d’antisémitisme à tout va le jour anniversaire du massacre de l’école Omar Hatorah. LFI n’est pas une formation politique antisémite », a défendu sur Twitter l’avocat Jean-Pierre Mignard, ancienne figure du PS qui a soutenu Emmanuel Macron en 2017. « Il faut se méfier des surinterprétations », renchérit Christian Delporte. « Il y avait peut-être des antisémites dans la manifestation de dimanche, pour autant, il me paraît excessif de qualifier la France insoumise d’antisémite. »

Invité lundi de « Bonjour chez Vous », la matinale de Public Sénat, le député LFI Éric Coquerel a assuré que sa famille politique avait participé à des événements commémoratifs au cours de la semaine écoulée – les attaques perpétrées par Mohammed Merah s’étant déroulées du 11 au 19 mars 2012. « Le chef de l’Etat a décidé d’une commémoration dans laquelle certaines personnes n’ont pas été invitées, dont nous, ce que je trouve un peu curieux quand on veut l’unité du pays pour dénoncer les crimes antisémites », a-t-il pointé. « Jean-Luc Mélenchon, y compris quand c’est arrivé en 2012, a toujours dénoncé de manière absolument ferme et évidente les crimes antisémites de Merah, comme il a dénoncé les attentats antisémites qui ont suivi. […] Il y a d’autres moments dans cette campagne où Jean-Luc Mélenchon a dénoncé clairement les dérives, les attentats et les crimes antisémites. Gare à tous ceux qui utilisent ça à des fins politiciennes, ça ne rend service à personne », a ajouté l’élu.

Des accusations récurrentes ?

Jean-Luc Mélenchon a fait face à plusieurs reprises à des accusations d’antisémitisme. Le 13 décembre 2019, le fondateur de la France insoumise avait attaqué dans un post de blog les « oukases arrogants des communautaristes du Conseil représentatif des institutions juives de France » commentant la défaite du candidat travailliste Jeremy Corbyn aux élections britanniques. Le CRIF avait alors dénoncé des « propos inadmissibles ». En octobre dernier, c’est une phrase sur Éric Zemmour qui a soulevé une vague d’indignation, Jean-Luc Mélenchon ayant estimé sur le plateau de BFM TV que le polémiste d’extrême droite « ne dev [ait] pas être antisémite […] parce qu’il reproduit des traditions liées au judaïsme ». « On m’attribue depuis que j’aurais situé l’origine des idées d’extrême droite de Zemmour dans le judaïsme. C’est une stupidité ! », a-t-il par la suite désamorcé dans un long texte posté sur Facebook. Avant de déplorer une attaque récurrente, « sans fondement, sans argument, à tout propos et surtout hors de propos. Jusqu’à la nausée ».

« Je pense que Jean-Luc Mélenchon a commis une erreur en ne parlant pas des attentats de Toulouse dans son discours de dimanche », estime encore Jean-Yves Camus. « Certes, il y a eu une ambiguïté de sa part quand il a participé à une manifestation contre l’islamophobie à l'appel du CCIF en 2019. Qu’il y ait des militants LFI qui ne portent pas une grande tendresse envers Israël est indéniable. Mais ici, l’antisémitisme ne peut pas servir d’argument politique pour discréditer un mouvement social qui s’appuie sur un vide à gauche. »

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