Gaëtan Roussel, l’art du déséquilibre

De Louise Attaque à sa carrière en solo, en passant par les collaborations avec Alain Bashung ou Vanessa Paradis, Gaëtan Roussel n’a cessé d’explorer de nouveaux horizons musicaux. Mais trente ans après ses débuts, le chanteur et compositeur cultive toujours le goût de la rencontre et le refus de l’immobilisme. Cette semaine, il est l’invité de Rebecca Fitoussi dans « Un monde, un regard ».
Max Dufeigneux

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« J’t’emmène au vent », « Help Myself », « Léa » ou encore « Je vous trouve un charme fou » : autant de chansons, de sonorités et d’univers qui ont jalonné le parcours de Gaëtan Roussel. Chanteur, compositeur, en groupe comme en solo, pour lui-même ou pour les autres, il a traversé les styles sans jamais se laisser enfermer dans un seul. Un parcours singulier, guidé par une même exigence : continuer à chercher, à apprendre et à se réinventer. Car, pour l’artiste, le succès n’a de sens que s’il laisse encore la place à l’inconnu.

Louise Attaque, trente ans et toujours en mouvement

Près de trente ans après ses débuts, Louise Attaque continue de faire vivre son répertoire tout en explorant de nouvelles voies. Entre parenthèses, retrouvailles et rééditions, le groupe a traversé les époques sans suivre une trajectoire linéaire. Mais Gaëtan Roussel se méfie d’une carrière qui se résumerait à célébrer son propre passé. Il refuse de voir Louise Attaque devenir « un groupe qui souffle des bougies ».

Loin de la nostalgie, il préfère revenir à ce qui a fondé l’aventure : le plaisir de jouer, l’énergie du collectif et les rencontres provoquées par la scène. « Pour nous, la musique a été une occasion d’aller ici et là. On ne composait pas des musiques pour les enregistrer, on les composait pour les jouer, vivre des moments », raconte-t-il.

À ses débuts, Louise Attaque se construit davantage dans les salles de répétition que dans les studios d’enregistrement. Le groupe compose, accumule quelques morceaux, puis part les jouer devant un public, quel qu’il soit. « On jouait dans des studios de répétitions, pas d’enregistrement et, quand on avait un petit répertoire, on partait le jouer. On jouait entre le baby-foot et le flipper, dans des tout petits endroits où on rejouait les mêmes chansons trois fois. »

Dans ces lieux modestes, loin des grandes scènes et des succès à venir, se dessine déjà une certaine conception de la musique : une aventure collective, faite d’essais, de rencontres et de recommencements. Jouer, observer, échanger, puis retourner composer. Pour Gaëtan Roussel, la création ne se nourrit pas seulement de l’inspiration, mais aussi de ce qui se passe autour de soi.

Les autres comme terrain de création

Cette curiosité ne s’est jamais limitée à Louise Attaque. Au fil de sa carrière, Gaëtan Roussel a multiplié les collaborations, prêtant sa plume, sa voix ou ses compositions à des artistes aux univers aussi différents qu’Alain Bashung, Vanessa Paradis ou Louane. Autant d’expériences qui l’ont conduit à déplacer son regard, à sortir de ses habitudes et à interroger sa propre manière de faire de la musique.

Travailler pour les autres, c’est accepter de ne pas être toujours au centre. C’est entrer dans un univers qui n’est pas le sien, en comprendre les codes et chercher comment y apporter quelque chose sans le dénaturer. Un exercice d’écoute autant que de création, qui a aussi nourri son parcours personnel.

Sa rencontre artistique avec Alain Bashung en est une illustration. « Avec Alain Bashung, alors que je l’aidais à faire son disque, je ne savais pas qu’en réalité il m’aidait à faire le mien. » Derrière cette formule, une conviction : les collaborations ne fonctionnent jamais dans un seul sens. Celui qui vient apporter son savoir-faire repart lui aussi transformé par l’expérience.

Cette logique de l’échange demeure au cœur de sa démarche, même après trente ans de carrière, un succès populaire majeur avec Louise Attaque et une place désormais bien installée dans le paysage musical français. Gaëtan Roussel ne considère pas l’expérience comme un aboutissement, encore moins comme une raison de se reposer sur ses acquis.

« Il n’y a pas un seul disque où je ne fais pas l’effort d’aller chercher des artistes que je ne connais pas, ça me paraît essentiel. Je crois que se comparer à l’univers de quelqu’un d’autre, ce n’est pas affaiblir le sien, c’est l’enrichir. Je n’aimerais pas devenir imperméable aux choses, ça passe par comprendre les autres, les écouter. »

Ne jamais se croire arrivé

Chez Gaëtan Roussel, le renouvellement n’est donc pas une posture. Il relève presque d’une discipline : celle de rester disponible à ce qui vient, de ne pas laisser l’expérience se transformer en certitude et de continuer à se confronter à des univers parfois éloignés du sien.

Son parcours en témoigne. De Louise Attaque à ses albums solo, de ses collaborations musicales à ses explorations dans d’autres domaines, notamment l’urbanisme, l’artiste semble suivre une même ligne de conduite : ne jamais réduire son horizon à ce qu’il connaît déjà. Changer de cadre, accepter de ne pas tout maîtriser, se laisser surprendre. Autant de façons de préserver une liberté créative.

Cette démarche suppose aussi d’accepter une part d’incertitude. Car avancer, c’est prendre le risque de ne pas retrouver immédiatement ses repères. Mais pourquoi faudrait-il toujours chercher à les conserver ? « Avancer, c’est du gainage artistique. Pourquoi être en stabilité tout le temps ? Ce qui est intéressant, c’est de se poser des questions. »

Une phrase qui dépasse le seul champ de la musique. Dans un monde où l’expérience est souvent valorisée comme la promesse d’une maîtrise toujours plus grande, Gaëtan Roussel défend une autre idée de la maturité : celle qui consiste à continuer d’apprendre, à écouter ce que l’on ne connaît pas encore et à accepter que ses certitudes puissent évoluer.

Trente ans après les premiers pas de Louise Attaque, le chanteur ne semble donc pas chercher à mesurer le chemin parcouru, mais plutôt à préserver ce qui l’a mis en mouvement. Comme si la véritable réussite ne consistait pas à trouver sa place une fois pour toutes, mais à conserver la curiosité nécessaire pour en explorer d’autres.

Une leçon de musique, sans doute. Mais aussi une certaine manière d’habiter le monde.

Retrouvée l’intégralité de l’émission en rediffusion ici

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