Bernard Tapie dans L'Heure de Vérité sur France 2, le 10 octobre 1993.
Le retour de « L’Heure de Vérité » sur France 2, émission culte des années 1980 : « Elle a été le moment mitterrandien de notre télévision »
Indissociable de la vie politique des années 1980, « L’Heure de Vérité » revient sur France 2, avec Edouard Philippe comme premier invité. Pendant 13 ans, cette émission culte a façonné les grands moments du jeu politique télévisuel français. Mais elle a aussi été pointée du doigt, comme le rappelle Alexis Lévrier, historien de la presse et des médias, pour avoir participé à l’essor de Jean-Marie Le Pen.
C’est un générique qui a marqué des générations de téléspectateurs, et qui s’apprête à faire son retour sur les antennes du service public. Plus de trente ans après sa disparition du petit écran, L’Heure de Vérité, emblématique émission politique des années 1980, revient ce jeudi soir sur France 2. C’est Edouard Philippe, ancien Premier ministre d’Emmanuel Macron et candidat à la présidentielle, qui va essuyer les plâtres de cette résurrection cathodique. Aux manettes : Caroline Roux, accompagnée de cinq journalistes dont Eugénie Bastié, une habituée des plateaux de CNews, et Benjamin Duhamel, qui pilote depuis un an l’interview politique de France inter.
Reste à savoir si cette émission aura autant de succès que son auguste aînée, qui a fait les beaux jours d’Antenne 2- puis de France 2 -, de 1982 à 1995, une longévité quasi-inédite pour un format de ce type. Aujourd’hui, L’Heure de Vérité fait figure de monument télévisuel, et certaines séquences, impliquant notamment Jean-Marie Le Pen, Laurent Fabius ou encore François Mitterrand, sont rentrées dans la mémoire politique collective.
Un générique culte
Imaginée et présentée par François-Henri de Virieu, ancien journaliste au Monde, L’Heure de Vérité suit un principe simple : une interview qui prend la forme d’une discussion à bâtons rompus entre l’invité et trois journalistes, pendant une heure. Cette configuration permet d’embrasser un très grand nombre de sujets, sans tabou. Alain Duhamel, Albert du Roy et Jean-Marie Colombani posent les questions, disposant chacun d’un quart d’heure. Mais d’autres journalistes ont également participé à l’émission, comme Serge July, l’emblématique directeur du journal Libération, Michel Cardoze, Franz-Olivier Giesbert ou encore Christine Clerc. Les spectateurs ont aussi la possibilité d’appeler un standard pour interpeller l’invité.
L’interview est encadrée par deux temps forts, deux moments emblématiques et très scénarisés. D’abord l’arrivée en plateau : une caméra suit l’invité, accompagné de François-Henri de Virieu, depuis les coulisses jusqu’à son fauteuil. Aux enceintes, une volée de percussions menaçantes, un court passage de Live and let die, le morceau composé par Paul McCartney pour le James Bond du même nom, sorti en 1973. « Est-ce que vous avez reconnu cette musique ? », lancera François-Henri de Virieu à Jacques Delors, alors ministre de l’Economie et des Finances, et premier responsable politique reçu dans L’Heure de vérité, le 20 mai 1982.
Dans les colonnes du journal Le Monde, Gérard Colé, ancien conseiller en communication de François Mitterrand, évoque une forme de corrida : « Dès le générique, le taureau est conduit dans l’arène par le matador. C’est un spectacle. Déloyal a priori ». Le président socialiste, d’ailleurs, lors des deux passages qu’il fera dans L’Heure de Vérité, en novembre 1983 puis en octobre 1993 – cette émission ayant été délocalisée dans la bibliothèque de l’Elysée – refusera de se plier à cette entrée aux allures de marche au supplice.
Et puis, à partir de 1986, l’émission se clôt sur la signature d’un livre d’or, usage emprunté à l’ancien régime, manière aussi de sacraliser l’instant passé, de laisser sa « marque ». « En vérité, en vérité je vous le dis, l’Heure viendra : celle des épreuves mais aussi celle des succès », y prophétise Jean-Marie Le Pen, le 27 janvier 1988.
The place to be
Très vite, L’Heure de Vérité devient un rendez-vous cathodique incontournable, qui solennise autant qu’il popularise son sujet. À une époque où, ni la révolution numérique et les réseaux sociaux, ni les chaînes d’information en continu, ne participaient à la multiplication et au morcellement de la parole politique, l’émission créée l’évènement une fois par mois, en prime time. « Même si l’on bascule dans les années 1980 d’une télévision de trois à six chaînes, nous sommes encore dans ce que Jacques Pilhan, conseiller stratégique de François Mitterrand, appelait le télé-centrisme. Les Français ont un rapport quasi religieux à la télévision, marqué par certains temps forts, comme la grande messe du 20 heures. De surcroît, les émissions politiques sont encore rares. Tout concourt à ce qu’une émission comme L’Heure de Vérité participe à la fabrique de l’opinion », décrypte auprès de Public Sénat Alexis Lévrier, historien de la presse et des médias.
Dès le matin de la diffusion, la presse se fait l’écho de la préparation des uns et des autres, pour ce qui s’apparente à une sorte de grand oral. Le lendemain, leur prestation est passée au crible, à partir de 1985 les spectateurs munis d’un Minitel ont même la possibilité de la noter. En un peu plus d’une décennie, toutes les grandes figures politiques de l’époque y défilent, parfois à reculons. De grands bretteurs se montrent mal à l’aise avec l’exercice, à l’image de Jacques Chirac, qui prend soin de faire des réponses particulièrement longues pour limiter le nombre de questions. Pierre Beregovoy affiche pour sa part un sourire crispé lorsque François-Henri de Virieu épingle son bilan et le qualifie, dès les premières secondes de l’émission, de « ministre du malaise social ».
Pour donner le change, les invités prennent le pli de se déplacer avec leurs soutiens, parfois en nombre. Au premier et au deuxième rangs ils font la claque. Pour partie, il s’agit de personnalités du monde de la culture, souvenir lointain d’une époque où acteurs, écrivains et chanteurs engageaient plus facilement leur parole dans le débat public. En 1987, derrière Jacques Chirac, on aperçoit, assis côte à côte, l’actrice Isabelle Adjani et le tennisman Henri Leconte. La même année, Jack Lang ramène avec lui deux monstres sacrés des lettres françaises : Marguerite Duras et Françoise Sagan.
Petites phrases et grands débats
À revoir les archives de l’émission – disponibles sur le site de l’INA -, le ton général des débats détonne avec celui des plateaux actuels. Les échanges sont policés, quand bien même la tension est palpable. Si certaines petites phrases sont passées à la postérité – à l’image du fameux « lui c’est lui et moi c’est moi » du Premier ministre Laurent Fabius à propos de François Mitterrand -, la parole n’est pas encore formatée par les artifices de la communication politique. Le tout donne le sentiment d’un débat entre intellectuels, mené avec exigence mais aussi une certaine décontraction.
« Le niveau culturel était certainement plus élevé qu’aujourd’hui. Aussi bien du côté des invités que des journalistes », relève Alexis Lévrier. « Les politiques avaient en face d’eux des interviewers qui, pour la plupart, étaient des gens de lettres, experts de leur sujet, avec une vraie maîtrise du verbe. De ce point de vue, l’émission s’inscrit dans la grande tradition de la presse politique. Aujourd’hui, sur les plateaux, les journalistes cèdent désormais la place à ce que l’on appelle des éditorialistes, venus exprimer un point de vue, une opinion, ce qui peut alimenter une forme de confusion entre le rôle des uns et des autres. »
Rétrospectivement, certains échanges ont pris une saveur particulière : en 1995, Jacques Chirac promet à Serge July de publier ses comptes de campagne, ceux-là même dont on apprendra, des années plus tard, que le Conseil constitutionnel les avait dans un premier temps invalidés. Interrogé sur son état de santé en 1993, François Mitterrand répond « mieux que la moyenne », alors qu’il suit une chimiothérapie pour un cancer diagnostiqué en 1981.
Mise en scène de l’affrontement
Si L’Heure de Vérité n’a pas inventé la politique spectacle, déjà à l’œuvre la décennie précédente, elle participe au renouvellement du genre et l’emmène un cran plus loin. « Il faut se souvenir que la télévision des années 1970 construit déjà des temps forts politiques. Vous avez des moments très marquants dans Cartes sur table (1977 -1981), je repense aux affrontements entre Georges Marchais et Jean-Pierre Elkabbach, ou à François Mitterrand qui annonce, sans avoir prévenu ses équipes, qu’il souhaite supprimer la peine de mort. Mais cette émission reste surtout associée aux années Giscard. Avec l’arrivée de la gauche au pouvoir, il fallait du neuf. De ce point de vue, L’Heure de Vérité a été le moment mitterrandien de notre télévision, même si le format, dans ses grandes lignes, est à peu près resté le même », pointe Alexis Lévrier.
Le décor a changé, très vite la table de Cartes sur table, qui structurait l’espace, opposant journalistes et politiques, et que l’on retrouve encore dans les premiers numéros de L’Heure de Vérité, disparait. Le plateau reprend la disposition d’un théâtre, avec un public en demi-cercle sur des gradins, face à la scène. Les journalistes ne sont plus les mêmes, le personnel politique, lui aussi, se renouvelle, et de nouveaux visages font leur apparition. « Bernard Tapie et Jean-Marie Le Pen, notamment, doivent beaucoup à L’Heure de Vérité. Et vice-versa, parce qu’ils étaient certainement plus télégéniques et plus radicaux que leurs prédécesseurs des années 1970 », observe Alexis Lévrier.
Jean-Marie Le Pen, showman politique
C’est dans L’Heure de Vérité que le dirigeant du Front national donne sa première grande interview télévisée, le 13 février 1984. Il avait adressé une lettre au président de la République pour s’émouvoir du manque de considération du service public à l’égard de son mouvement. Jean-Marie Le Pen reviendra à huit reprises, ce qui en fait l’une des personnalités les plus invités (Valéry Giscard d’Estaing et Raymond Barre cumulent chacun 10 passages). Lui-même, d’ailleurs, s’est qualifié de « recordman de L’Heure de Vérité ».
Véritable bête de scène, il joue la provocation à chacune de ses apparitions. Lors de son premier passage, il se lève pour marquer une minute de silence en hommage aux victimes du communisme. Quatre ans plus tard, évoquant l’épidémie de sida, il parle du« sidaïque qui est une espèce de lépreux », et assure que les malades sont« extrêmement contagieux par leurs larmes, leurs salives », ce que les connaissances médicales de l’époque infirment déjà depuis plusieurs années.
Pour certains commentateurs, l’essor de l’extrême droite dans les années 1980 est indissociable d’une première forme de normalisation, alimentée par les passages de Jean-Marie Le Pen dans L’Heure de Vérité. « Lorsqu’il est invité pour la première fois, il n’a même pas pu se présenter à l’élection présidentielle de 1981, parce qu’il n’a pas eu les signatures. Sept ans plus tard, il approche les 15% », observe Alexis Lévrier. Le rôle joué par François Mitterrand dans cette mise en avant médiatique a souvent été pointé du doigt, le socialiste ayant cherché à contrarier la progression de la droite classique avant les élections législatives de 1986. « La seule chose certaine, c’est que Mitterrand avait fait savoir à la Haute Autorité de la communication audiovisuelle qu’il était très attentif au fait que tous les courants politiques soient représentés. Mais, à ma connaissance, il n’y a eu aucune demande de l’Elysée pour que nous l’invitions », s’est défendu Albert du Roy auprès du Monde.
Apparue au début des années 1980, avec l’arrivée de socialistes à l’Elysée, l’émission est finalement déprogrammée quelques semaines après le retour de la droite au pouvoir, en 1995. C’est Élisabeth Badinter qui a eu les honneurs du dernier numéro. Pour Alexis Lévrier, le retour de L’Heure de Vérité sur nos écrans marque une « certaine nostalgie » de la part d’un audiovisuel public en perte de vitesse face aux réseaux sociaux et aux plateformes de VOD, vis-à-vis d’une époque où la télévision était encore toute puissante sur l’opinion publique. Il ajoute : « J’y vois aussi une maladresse » dans un contexte politique très polarisé avant l’élection présidentielle. « Car il est indéniable que cette émission reste aussi associée à un moment particulier dans la fabrique médiatique de l’extrême droite. »
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