Promesse de campagne emblématique en 2017, le Pass Culture avait rapidement été expérimenté dans cinq, puis quatorze départements, avant d’être généralisé en 2021. L’idée était de démocratiser l’accès des jeunes à la culture en créditant 500 euros sur une application « Pass Culture », à laquelle auraient accès tous les jeunes de 18 ans. En 2022, le dispositif est élargi pour les jeunes âgés de 15 à 17 ans, qui disposent d’une somme moins importante (jusqu’à 50 euros pour les jeunes de 17 ans). Cet argent pouvait être utilisé à leur guise par les lycéens pour acheter des places de concert ou de théâtre, mais aussi des biens culturels – des livres, mais aussi des BD ou des mangas, ce qui n’avait pas manqué de faire réagir.
Diminution du budget du pass culture
« Que vous soyez ciné, romans, mangas, jeux vidéo, théâtre, rap, métal ou tout ça à la fois, nous avons créé pour vous le Pass culture », avait résumé Emmanuel Macron sur ses réseaux sociaux au moment de la généralisation du dispositif en mai 2021. Le Président de la République s’était personnellement investi sur cette promesse de campagne de 2017, fortement identifiée par le grand public, et qui a connu un succès certain auprès des lycéens. « Près de 5 millions de jeunes en ont bénéficié, et l’on compte 3 millions d’utilisateurs actifs. Le pass Culture est dans la poche de 91 % des jeunes de 18 ans ou plus, contre 84 % en 2024. Et 40 % des bénéficiaires vivent en zone rurale ou en quartiers prioritaires politique de la Ville », s’est félicitée Laurence Tison-Vuillaume, actuelle présidente du Pass Culture, dans le Dauphiné libéré le 30 juin dernier.
Pourtant, le calibrage budgétaire de la mesure est critiqué depuis de nombreuses années. En 2022, cette « part individuelle » du Pass Culture a d’ailleurs été complétée par une « part collective », destinée à financer les sorties culturelles des enseignants. Cette part collective était une première façon de répondre aux critiques, en répartissant ce budget de manière plus uniforme socialement entre les collégiens et les lycéens, tout en leur donnant accès à des sorties culturelles choisies par les enseignants.
En 2024, plusieurs rapports remettent en cause l’efficacité du dispositif. L’Inspection générale des affaires culturelles (IGAC) note dans son rapport de mai 2024 : « La capacité du pass Culture à atteindre ses objectifs de service public ne peut être démontrée : l’intensification des pratiques culturelles des bénéficiaires du dispositif semble établie, mais son caractère durable apparaît incertain ; la diversification de ces pratiques est impossible à démontrer. Dans ces conditions, faute de pouvoir établir que l’utilisation du pass Culture favorise la réduction des écarts de pratiques culturelles entre milieux sociaux, l’existence d’effets d’aubaine ne peut être exclue. »
Même constat de la Cour des comptes quelques mois plus tard : « Ce réel succès en termes de couverture globale ne saurait toutefois occulter le fait que le pass Culture n’a que partiellement réussi à toucher les jeunes les moins familiers des pratiques culturelles, ce qui pourrait entretenir un effet d’aubaine pour les jeunes disposant d’un capital culturel plus élevé. » Dans le rapport des crédits de la mission Culture dans le budget 2026, les sénateurs Vincent Eblé (PS) et Didier Rambaud (RDPI) résument cette montée en charge du Pass Culture et sa transformation progressive :
Dans un contexte budgétaire contraint, la Cour des comptes appelait en 2024 l’exécutif à prendre « des arbitrages » pour « mettre un terme à la croissance non maîtrisée des crédits budgétaires du Pass Culture. » En 2025, le gouvernement réforme le Pass Culture, en excluant les jeunes de 15 et 16 ans du dispositif (qui touchaient avant la réforme 20 et 30 euros) et en réduisant l’enveloppe destinée aux jeunes de 17 ans (de 50 à 30 euros), ainsi qu’aux jeunes de 18 ans (de 300 euros à 150 euros + 50 euros sous conditions).
« De façon regrettable, la réforme mise en place par décret en février 2025 prend le contre-pied des propositions de réformes du Sénat et de la Cour. Loin d’axer davantage le dispositif sur les jeunes de 15 à 17 ans, comme le préconisaient l’ensemble des acteurs, la réforme concentre l’essentiel du dispositif sur les jeunes âgés de 18 ans et plus », regrettent Vincent Eblé et Didier Rambaud dans leur rapport, rappelant que l’arrêté fixant les conditions de la bonification pour passer à 200 euros n’avait pas encore été publié.
Polémique autour des rémunérations des dirigeants
Un bilan d’autant plus contrasté pour ce dispositif personnellement poussé par Emmanuel Macron, que son déploiement a été entaché de polémiques concernant le mode de gouvernance. Le choix d’une SAS (société par action simplifiée) par Françoise Nyssen, ministre de la Culture de l’époque, s’inscrivait dans la ligne du premier quinquennat d’Emmanuel Macron en misant sur une « start-up d’Etat », possédée à 70 % par l’Etat et 30 % par la Caisse des Dépôts.
Mais dès 2019, des révélations de Mediapart sur les rémunérations des dirigeants de la SAS viennent fragiliser ce modèle (170 000 euros pour le président Damien Cuier, 6 000 euros mensuels pour un tiers-temps pour son conseiller Éric Garandeau, dont la société a par ailleurs été rémunérée à hauteur de 651 600 euros entre septembre 2018 et mai 2019 – avec un taux journalier de 3 000 euros hors taxe). La mission de Garandeau Consulting était de mettre sur pied la forme juridique définitive du Pass Culture ainsi que de trouver des financements privés qui avaient vocation à devenir majoritaires – d’où le choix d’une SAS.
Or ce choix n’a suscité aucun financement privé substantiel, et la réforme de 2025 a même transformé la SAS Pass Culture en opérateur de l’Etat. « Demandée depuis plusieurs années par le Parlement et recommandée par de nombreux rapports publics à des fins de transparence et de contrôle budgétaires, la transformation de la SAS pass Culture en opérateur de l’État interviendra au 1er janvier 2026. […] Son statut juridique (établissement industriel et commercial ou établissement administratif) n’est pas encore fixé, le ministère attendant les résultats d’une étude préalable », détaille la sénatrice Karine Daniel (PS) dans son rapport pour avis sur le budget de la culture de 2026.
Dix ans plus tard, la promesse de campagne de 2017 a du plomb dans l’aile. D’une part, sur le fond, le calibrage du dispositif n’a pas convaincu et le Pass Culture tel que décrit par Emmanuel Macron est progressivement intégré dans une sorte de budget sorties culturelles à disposition des enseignants. D’autre part, sur la gouvernance, le Pass Culture était censé devenir l’étendard de la Start-Up Nation en inaugurant une structure hybride capable de mobiliser des fonds privés. Quatre ans après sa généralisation, il a été réintégré comme opérateur de l’Etat, après plusieurs scandales sur la rémunération de ses dirigeants et aucun retour sur investissement du côté du privé.