Depuis 25 ans, Bruno Patino observe le monde numérique, les évolutions technologiques et leurs effets sur nos vies, nos usages et notre pensée. Aujourd’hui, dans un essai passionnant Le temps de l’obsolescence humaine, il nous alerte sur le rôle des IA qui s’interposent dans nos relations sociales. Si elles peuvent être un allié puissant, pour le PDG d’Arte, elles peuvent aussi asservir l’homme. Une réactivation de la relation « maître-esclave » qui se ferait à nos dépens.
Selon lui, il est temps d’imposer un cadre à ces usages, une limite, en tous cas de penser l’irruption massive de ces technologies, au risque sinon de rendre l’humanité obsolète.
Le numérique, l’illusion d’un monde meilleur ?
Pour le PDG d’Arte, les débuts de l’internet étaient prometteurs, ainsi « les grands groupes qui menaient la révolution numérique avaient décidé d’embrasser cette utopie multiséculaire du réseau » et défendaient l’utopie de la mise à disposition des connaissances du monde, à tous, pareil à la Bibliothèque d’Alexandrie.
Mais force est de constater, avec le recul, que la révolution numérique a aussi eu des effets négatifs puissants : isolement, baisse de l’attention, surveillance, profilage.
De l’économie de l’attention à l’économie de la relation
Pour l’essayiste, c’est le modèle économique des GAFAM qui ont détricoté la philosophie libertaire : « Le modèle qu’elles ont trouvé tout naturellement à cette époque est celui des médias : la pub, l’économie de l’attention, ce que Patrick Le Lay (ex-PDG de TF1) appellera le temps de cerveau disponible (…) Dans ce modèle, les GAFAM se rendent compte qu’elles ont un double avantage par rapport aux télévisions et radios classiques », estime Bruno Patino, « l’iPhone permet d’être connecté 24h/24 et, grâce aux données, les GAFAM ont des instruments bien plus pertinents pour nous vendre la publicité la plus personnalisée ».
Bruno Patino rappelle qu’« il est logique qu’un acteur économique privé veuille maximiser son chiffre d’affaires et ses bénéfices ». À la différence près que cette fois-ci, « nous sommes la ressource » et que son exploitation n’est que très peu limitée. « Au début, c’étaient les données identitaires, qui êtes-vous ? Avec les réseaux sociaux, c’étaient nos données comportementales, ce que vous faites, ce que vous aimez, les gens avec qui vous êtes en relation… Et maintenant avec les IA, ce sont nos données cognitives, la façon dont on pense, les questions que l’on se pose et même parfois pour un certain nombre de personnes nos vies intimes. Toutes ces données-là rentrent dans le marché ».
Face à ces inquiétudes suscitées par la technologie, Bruno Patino estime que nous devons réguler. Pas réguler au sens de freiner l’innovation ou « suradministrer » comme il est courant de l’entendre dans le débat public, mais au sens noble du rôle du politique et du législateur, pour définir de grands principes philosophiques dans lesquels ce progrès technologique se déploierait au service de l’humain ; comme nous l’avons fait à partir du Moyen Âge pour le corps en considérant la torture et les violences comme absolument illégitimes : « Il va falloir que l’on rentre dans la sacralisation du cerveau », conclut-il.
L’émission est à retrouver en intégralité ici.