Les répercussions du conflit au Moyen Orient atteignent désormais les politiques monétaires. Comme le pressentaient de nombreux économistes, la Banque centrale européenne a bien relevé ses taux ce jeudi. Elle est la première parmi les grandes institutions monétaires monétaires mondiales à resserrer la vis, face à la reprise de l’inflation et l’incertitude engendrées par le conflit au Moyen-Orient.
Son taux de dépôt, le taux de référence, augmente de 0,25 point, à 2,25 %. Ce niveau n’a pas été modifié depuis juillet 2025. Il s’agit également de la première hausse depuis 2023.
Pourquoi cette décision ?
C’est le rythme de la progression des prix à la consommation qui amène la BCE à prendre cette décision. Dans sa politique de stabilité des prix, elle s’est fixée un objectif d’inflation à 2 %. Or, l’inflation mesurée ces dernières semaines est bien supérieure à ce seuil. En mai, l’inflation annuelle de la zone euro s’est établie à 3,2 %, en hausse par rapport aux 3 % estimés en avril, selon Eurostat, l’office statistique de l’Union européenne. Conséquence du « choc énergétique majeur » lié à la fermeture du détroit d’Ormuz et aux tirs dans la région, la hausse des prix de l’énergie et des services s’est accélérée en ce début d’été.
La BCE a été motivée sur de nouvelles projections à moyen terme. La normalisation de l’inflation n’est pas pour demain. Les prévisions d’inflation ont été relevées pour 2026 et 2027, à 3 % et 2,3%. Elle est attendue à 2 % en 2028.
Il s’agit d’un choc « qui dure plus longtemps que ce à quoi s’attendaient les experts géopolitiques et dont nous commençons à voir l’extension à l’ensemble de l’économie », a développé la présidente de la BCE Christine Lagarde, lors d’une conférence de presse organisée ce 11 juin. La décision de remonter les taux a été prise « à l’unanimité » du Conseil des gouverneurs, et « sans réserve ».
Les taux directeurs de la BCE influent sur le niveau des taux auxquels les banques se financent à court terme. Et par ricochet, sur le coût global du crédit pour les ménages et les entreprises. Dit autrement, emprunter devient plus cher, et ce relèvement, même s’il est contenu à l’heure actuelle, devrait peser sur les crédits immobiliers (ce qu’on a vu de 2022 à 2024), les prêts aux entreprises, ou encore les crédits à la consommation. Ce mouvement pourrait donc avoir un effet sur les dépenses des ménages et les investissements, avec l’espoir de diminuer la pression sur les prix. L’ancien président de la BCE, Jean-Claude Trichet, avait coutume de dire que la stabilité des prix était une condition de la croissance.
Quels sont les risques ?
Des d’intérêts plus élevés au niveau d’une banque centrale ont tendance à restreindre l’accès au crédit. Ils peuvent faire pression à la baisse sur les prix de l’immobilier, ou les actifs comme les actions. La remontée des taux peut aussi risquer de pénaliser une économie de la zone euro déjà essoufflée.
« Ce n’est pas comme si nous étions dans un environnement où la croissance est absente ou sérieusement menacée », a assuré Christine Lagarde. La BCE abaisse légèrement sa prévision de croissance de mars d’un dixième de point de pourcentage pour 2026, à 0,8 %.
Ses perspectives pour l’année prochaine sont aussi revues à la baisse. En 2027, la croissance devrait aussi être moins élevée, à 1,2% au lieu de 1,3%.
Le communiqué n’a pas donné d’indication claire pour la suite. Le Conseil des gouverneurs « surveillera de près la situation et suivra une approche s’appuyant sur les données pour définir, réunion par réunion, l’orientation appropriée de la politique monétaire ».
Un timing qui interpelle certains économistes
Soucieuse de ne pas répéter réagir aussi tardivement qu’en 2022 face à la poussée d’inflation liée à l’invasion russe en Ukraine, la BCE a cherché à éviter toute critique a posteriori de son calendrier. Elle devait « envoyer le signal aux marchés financiers, mais aussi aux entreprises et aux ménages, que l’institution surveille de près la dynamique de l’inflation », expliquait avant la réunion Dirk Schumacher, chef économiste à la banque publique allemande KfW.
Sa rapidité contraste avec l’attitude d’autres grandes banques centrales occidentales, également confrontées à un net regain d’inflation et qui semblent se donner de temps avant d’intervenir. Aux Etats-Unis par exemple, l’indice des prix à la production a une nouvelle fois bondi, à +6,5 % sur un an en mai, au plus haut depuis novembre 2022.
Nombre d’économistes ont jugé le moment mal choisi pour de nouveau durcir la politique monétaire en zone euro, après un recul de 0,2 % du PIB au premier trimestre, selon Eurostat.
Cette décision « risque d’amplifier la contraction de l’activité» tout en s’avérant « inefficace pour baisser l’inflation » qui repose sur une hausse des prix de l’énergie importée, estime Eric Dor, directeur des études économiques à l’IESEG School of Management.
« Même si le blocage du détroit d’Ormuz devait être levé dans un avenir proche, une nouvelle hausse des taux directeurs au cours de l’année resterait appropriée. Mais cela devrait ensuite s’arrêter là », selon Ulrich Kater, économiste chez la banque allemande DekaBank.