La réalité du réchauffement climatique se fait ressentir avec une intensité extrême en ce début d’été en France. Après une vague de chaleur historique la semaine dernière, plusieurs incendies ravagent des massifs forestiers dans tout le pays et annoncent une saison estivale éprouvante en matière de lutte contre les feux. Le département de l’Aude est frappé par un feu de forêt déclaré hier après-midi à Pouzols-Minervois et qui a déjà parcouru 900 hectares, attisé par le vent. A une cinquantaine de kilomètres au nord de Marseille, deux incendies démarrés mercredi ont été fixés après « de longues heures de lutte », ont annoncé ce jeudi les pompiers des Bouches-du-Rhône. La situation est également critique près de Perpignan jeudi après-midi, entraînant l’évacuation de campings à Canet-en-Roussillon et Sainte-Marie-la-Mer et engageant plus de 200 pompiers.
Une urgence au programme du comité interministériel de crise sur la canicule, piloté par le Premier ministre Sébastien Lecornu, aujourd’hui à Marseille. Ces feux de forêts “arrivent deux à trois semaines en amont des périodes habituelles et ils vont nous donner du fil à retordre en matière d’endurance ». Il y a déjà eu « 8.700 hectares brûlés dont 1.200 hier », ajoute-t-il, précisant que « 2.000 sapeurs pompiers sont mobilisés hier et aujourd’hui ». Dans ce contexte, une question se pose : Notre pays dispose-t-il de moyens suffisants pour lutter contre ces incendies ?
Une meilleure prise en compte du risque incendie
En premier lieu, on peut dire que la cartographie du risque incendies s’est agrandie. Aujourd’hui 52 départements sont classés à risque, sous la surveillance de la Direction générale de la sécurité civile, de Météo France et de l’Office national des Forêts. Après les feux de forêts qui ont ravagé le sud-ouest à l’été 2022, et la loi de 2023 pour prévenir les incendies, “il y a eu une vraie prise de conscience sur tout le territoire et on a demandé aux préfets de caractériser les massifs forestiers à risque, en coopération avec les acteurs de terrain et les pompiers. On a pu trouver des massifs vulnérables aux incendies dans des régions qui ne le sont pas. Par exemple, ces derniers mois, le risque a été étendu en Essonne et en Seine-et-Marne à des massifs qu’on n’avait pas identifiés jusque-là”, explique Anne -Catherine Loisier, sénatrice centriste et auteure d’un rapport en 2022 sur la prévention des feux de forêts, interrogée le 16 juin dernier dans l’émission Sens Public sur Public Sénat.
Une détection précoce des départs de feux
La détection des départs de feux a également progressé via l’utilisation de drones et de caméras dotés d’intelligence artificielle. “Ces outils technologiques sont vraiment précieux pour nous”, explique le colonel Jérôme Boulanger, porte-parole de la Sécurité civile, interrogé également dans l’émission Sens Public. “Il fût un temps où il y avait des tours de guet dans les massifs forestiers. Mais l’œil mécanique est plus efficace que l’œil humain et permet de gagner du temps. Cela s’inscrit dans la doctrine française qui est basée sur la détection précoce et la lutte contre les feux de forêts naissants. C’est pourquoi 90% des feux de forêts ne dépassent pas 1 hectare en surface brûlée. Dès qu’il y a un départ de feu, on envoie un maximum d’avions bombardiers et de moyens terrestres.”
12 Canadairs et 8 Dash
Au niveau aérien, la sécurité civile s’appuie sur une quarantaine d’aéronefs. “La flotte aérienne française est composée de 12 Canadairs, mais aussi de 8 Dash qui sont capables de larguer 10 tonnes d’eau d’un coup. Nous louons 10 hélicoptères qui permettent d’opérer des frappes plus ciblées dont 6 bombardiers d’eau et 4 plus légers, sans oublier des petits avions bombardiers d’eau, les Air Tractors”, précise le colonel Jérôme Boulanger.
Des moyens aériens qui sont insuffisants selon le sénateur communiste des Bouches-du-Rhône Jérémy Bacchi, “au regard du nombre de départements à risque qui ne cesse de grandir. Nous devons avoir une réflexion de souveraineté industrielle sur la production de ces avions (les Canadair sont produits aujourd’hui par l’entreprise canadienne De Havilland après dix ans d’arrêt de la production). Nous avons par exemple à Istres, dans mon département, une entreprise qui produit de nouveaux modèles de bombardiers d’eau.” 4 Canadairs ont été commandés par la France et sont attendus dans les prochaines années.
Pour la sénatrice écologiste de Gironde, Monique de Marco, ces moyens aériens basés à Nîmes sont trop concentrés sur le sud-est de la France. “C’est un système centralisé qui retarde les interventions dans le sud-ouest. Après les incendies terribles de 2022, Gérald Darmanin, à l’époque ministre de l’Intérieur, avait pris l’engagement d’étudier la création d’une base de Canadairs dans le sud-ouest. Mais cette promesse n’a pas été tenue. A la place, nous avons obtenu un avion Dash mais ce n’est pas suffisant surtout en cas d’incendies multiples. En 2022, le feu touchait deux lieux différents, La Teste de Buch dans le Bassin d’Arcachon, et Landiras dans les Landes. Dans cette configuration, nos moyens sont insuffisants.”
3500 hommes et 700 engins spécialisés
Au niveau terrestre, 51 colonnes de sapeurs-pompiers et sauveteurs sont mobilisables sur le territoire national, soit 3500 hommes, ainsi que 700 engins spécialisés. “Il faut saluer le travail de nos pompiers et leur accorder une reconnaissance supplémentaire de leur engagement au péril de leur vie, que ce soit au niveau salarial mais aussi pour leurs droits à la retraite”, estime Jérémy Bacchi.
Des renforts européens sont mobilisables en cas de grave crise
A ces moyens français, s’ajoute la solidarité des 26 autres Etats-membres de l’Union européenne. Si la France est dépassée par l’ampleur d’un incendie, elle peut demander des moyens supplémentaires de sécurité civile à d’autres Etats-membres, des renforts qui seront financés à hauteur de 75% par l’Union européenne, dans le cadre du mécanisme européen de protection civile. Si les moyens des pays européens sont saturés, l’Union européenne peut déclencher la réserve stratégique et financer à 100% l’achat de matériel supplémentaire pour lutter contre les incendies et notamment des avions bombardiers d’eau. Le système satellitaire européen Copernicus est également crucial pour cartographier les départs de feu 24h sur 24.
L’enjeu de la prévention : une responsabilité collective
Alors que 9 feux de forêts sur 10 sont d’origine humaine, et que 80% démarrent à 50 mètres d’une habitation, la responsabilité collective et citoyenne apparaît essentielle dans la prévention de ces incendies. “Il faut rappeler l’importance de débroussailler aux alentours de son habitation pour se protéger d’un feu venant de l’extérieur mais aussi pour limiter la propagation d’un feu dont on pourrait être soi-même la cause”, explique Anne-Catherine Loisier. La loi de 2023 renforce les obligations légales de débroussaillement de la part des propriétaires forestiers mais aussi de maisons individuelles avec jardins.
Le travail de pédagogie face à l’incivilité doit se poursuivre. “Je suis effaré de voir des touristes se promener dans des massifs forestiers qui sont fermés pour risque incendie, et je suis en colère quand je vois des mégots de cigarettes jetés au bord des routes”, confie le sénateur des Bouches-du-Rhône.
“Les feux que nous préférons sont ceux qui ne démarrent pas”, répètent souvent les sapeurs-pompiers.