Avec plus de 115 000 hectares touchés par des incendies, la France connaît déjà l’une des pires saisons de son histoire. Au-delà de l’ampleur des feux de Gironde qui ont déjà déplacé plus de 220 000 personnes, la récurrence de ces feux à travers le territoire interpelle. Concrètement, la multiplication du risque incendie et l’augmentation de la probabilité d’être confronté à des feux qui ne peuvent être contenus figurent parmi les risques identifiés par le GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat). Des risques qui sont amenés à peser sur l’ensemble du continent européen et notamment sur le pourtour méditerranéen, particulièrement exposé.
Les données compilées dans le dernier rapport du GIEC s’arrêtent à 2019 mais évoquent déjà un risque d’augmentation des incendies en cas de suivi de la trajectoire actuelle, c’est-à-dire une augmentation d’1,5°C par rapport au niveau de l’ère préindustrielle. Dans les scénarios retenant un réchauffement plus intense, entre 2 °C et 3 °C, les experts du GIEC soulignent une intensification du risque pour l’intégralité des régions d’Europe.
Explications avec Philippe Drobinski, climatologue, Directeur de Recherche au CNRS, auteur du prochain rapport du GIEC. Entretien.
La situation que l’on connaît actuellement avec une augmentation du risque incendie faisait-elle partie des risques pointés par le dernier rapport du GIEC ?
Ce qui se passe n’est pas une surprise pour les climatologues, le GIEC dit que le risque incendie devrait augmenter dans tous les pays européens y compris pour les pays d’Europe du nord pour lesquels les incendies n’étaient pas une problématique avant. L’année 2026 illustre précisément ces scénarios et les limites de l’adaptation si le réchauffement climatique est trop important.
Comment le réchauffement climatique crée les conditions favorisant la multiplication des incendies dans les pays européens ?
Les experts du GIEC et du MedECC (Réseau d’experts méditerranéens sur le changement climatique et environnemental) convergent sur un diagnostic central, le réchauffement climatique n’est pas la cause directe, mais crée les conditions d’une propagation de plus en plus forte des incendies. L’élévation des températures joue un rôle majeur, l’augmentation des sécheresses agricoles et écologiques, l’assèchement de la végétation et l’allongement des périodes chaudes étirent la durée des feux et sont des facteurs de renforcement de l’aléa climatique. Le MedECC insiste tout particulièrement sur le recul de la disponibilité en eau qui est absolument centrale pour comprendre l’augmentation des risques.
Face à une augmentation du risque, le renforcement des capacités de prévention et de lutte contre les incendies peut-il suffire ?
L’un des paradoxes soulignés par le GIEC, c’est que malgré l’augmentation des aléas, les surfaces brûlées ont diminué. C’est notamment lié à une amélioration de la prévention, des moyens de surveillance et la mise en œuvre de politiques publiques capables de réduire le risque. Les moyens de prévention et de surveillance se sont considérablement améliorés avec le recours aux drones et l’utilisation des images satellites. Mais cette compensation a des limites et des feux extrêmes peuvent dépasser des capacités d’extinction, c’est exactement ce que l’on observe cette année. On constate que les feux sont extrêmement difficiles à éteindre et avec un risque qui se propage sur l’ensemble du territoire. L’un des scénarios possibles est la multiplication d’incendies extrêmes, c’est exactement ce que l’on vit et ce que pointe le GIEC. Dans ces circonstances, on touche aux limites des capacités de compensation. Selon les scénarios de réchauffement global allant de 1,5 °C à 3 °C, le MedECC estime qu’il pourrait y avoir entre 34 % et 100 % de surfaces brûlées supplémentaires dans le nord du bassin méditerranéen.
Quelles sont les pistes présentées par le GIEC pour limiter les risques liés aux incendies ?
On sait gérer l’urgence, mais on n’a pas planifié une véritable adaptation au risque incendie. On ne peut pas juste renforcer les moyens de lutte contre les incendies, car on touche rapidement les limites de nos capacités. En termes d’adaptation, plusieurs actions permettent de réduire la quantité et la continuité du combustible. Pour cela, il faut mettre en place une gestion active des paysages qui passe par la généralisation du débroussaillement dans certaines zones, l’élimination des rémanents forestiers comme les brindilles qui favorisent la propagation du feu. Ensuite, le retour d’une activité pastorale favorise la lutte contre les incendies. Ces pâturages doivent être intégrés dans une mosaïque paysagère alternant forêts et pâturages afin de limiter les zones de propagation des incendies. Enfin, il faut adapter la gestion forestière, les forêts monocultures sont propices à la propagation. Dans le cas de la Gironde, ces pins sont associés à une activité économique ce qui explique aussi cette monoculture, très dense alors qu’il faut favoriser des compositions mixtes. Il faut évidemment adapter la gestion forestière en fonction du climat que l’on connaîtra à la fin du siècle, ce qui peut remettre en question certaines activités économiques.
Cela implique également une remise en cause profonde de nos schémas de pensée, notamment en termes d’urbanisme ?
Il est aussi possible d’agir sur l’urbanisme et de le penser en fonction de ce risque. Cette maîtrise de l’urbanisation implique de réaliser des cartographies pour évaluer le risque futur, de limiter les habitations dans les zones à risque et les massifs, d’améliorer la résistance au feu des bâtiments, de garantir les voies d’accès ou encore de protéger des infrastructures clés comme les réseaux électriques. La question de l’attractivité et l’habitabilité de certains territoires va se poser. Concrètement, il y a actuellement cinq priorités pour atténuer les risques : réduire le réchauffement climatique, renforcer la prévention pour diminuer le nombre de départs de feu, réduire la combustibilité des paysages, réduire l’exposition en maîtrisant l’urbanisme et préparer les territoires aux feux extrêmes qui ne pourront pas être éteints.