Un dérèglement hors-norme. Le phénomène météorologique El Niño, qui impacte la circulation des vents au niveau mondial et la distribution des pluies, devrait être d’une ampleur inédite cette année, alerte l’ONU ce jeudi 3 septembre. Il « pourrait être plus puissant que tout ce que nous avons observé depuis le début de nos relevés, au point de littéralement dépasser les limites des graphiques que nous utilisons depuis quatre décennies », a déclaré devant la presse à Genève Celeste Saulo, la secrétaire générale de l’Organisation météorologique mondiale (OMM). L’épisode, déjà installé, devrait connaître « son apogée » en fin d’année et se prolonger jusqu’en février de l’année prochaine. Son impact sur le climat européen reste toutefois plus limité par rapport à d’autres territoires.
Comment se forme El Niño ?
El Niño se produit de manière irrégulière, tous les deux à sept ans, et dure plusieurs mois. Sa dernière occurrence remonte aux années 2023-2024. Le phénomène se forme lorsque les alizés, des vents intertropicaux qui soufflent d’est en ouest, faiblissent, voire s’inversent. Dès lors, les eaux chaudes qui sont à la surface de l’océan Pacifique, d’ordinaire transportées vers l’Asie du Sud-Est et le nord de l’Australie, vont avoir tendance à se concentrer sur la partie ouest du bassin océanique, c’est-à-dire au large du Pérou.
Pourquoi appelle-t-on ce phénomène El Niño ?
D’après le site de Météo-France, ce bouleversement océanique et climatique doit son nom aux pêcheurs péruviens. Dès la fin du XIXe siècle, ils avaient remarqué que les eaux trop chaudes du Pacifique, certaines années, nuisaient à leur activité puisque les poissons ne trouvaient plus le plancton, prolifique dans les eaux froides, nécessaire à leur alimentation.
Le phénomène étant plus prégnant au mois de décembre, ils l’ont baptisé « le petit garçon », – « El Niño » en espagnol -, en référence à la période de Noël et à la naissance du Christ. Il faudra attendre les années 1960, et notamment les travaux du météorologue norvégien Jacob Bjerknes, pour comprendre que ce qui était perçu comme un phénomène local avait en réalité des répercussions bien plus larges.
À noter que le mécanisme inverse existe aussi, associé cette fois à un renforcement des alizés provoquant un refroidissement anormal des eaux du Pacifique. Il a été baptisé La Niña, « la petite fille ».
Quelles sont les conséquences climatiques d’El Niño ?
Les températures élevées du Pacifique provoquent des chutes de pluie importantes. Si bien que les années où El Niño sévit, les précipitations sont davantage concentrées sur le centre et l’ouest de l’océan Pacifique, plutôt que sur l’Asie du Sud-Est. Pour la côte ouest de l’Amérique du Sud, l’Amérique centrale et le sud des Etats-Unis, ce sont des années plus humides, parfois marquées par des inondations. Inversement, le nord de l’Australie et l’Indonésie peuvent connaître des épisodes de sécheresse.
Les territoires ultramarins de ces différentes régions sont en première ligne. La Guadeloupe, les Îles du Nord, la Guyane, la Réunion et la Martinique connaissent généralement des températures plus chaudes et des précipitations excédentaires. En revanche, la Nouvelle-Calédonie est plutôt menacée par un risque de sécheresse. En Polynésie, l’impact d’El Nino varie selon les archipels, parfois combiné à d’autres phénomènes locaux. Par exemple, il aurait tendance à favoriser la formation de cyclones dans la région des Marquises.
À quoi faut-il s’attendre pour la fin d’année et 2027 ?
L’intensité de El Niño se mesure en fonction de l’écart des températures mesurées en surface, dans les régions marines concernées, par rapport aux normales saisonnières. Ces températures étaient en augmentation de 1,5 °C entre mai et juillet 2026, et de 2,0 °C en juillet. Les relevés réalisés entre fin juillet et mi-août font désormais état d’un écart de 2,2 à 2,6 °C par rapport aux normales saisonnières, relève l’OMM. « Cet El Niño s’est solidement installé et va conserver une très forte intensité, quasi exceptionnelle. S’il maintient sa trajectoire, ce sera le phénomène El Niño le plus puissant depuis le début de nos relevés, il y a quarante ans », relève Celeste Saulo.
Effondrement des productions agricoles, mégafeux, perturbations de la mousson, inondations… Le panel des situations de crise qui peuvent être liées à El Niño est d’autant plus large dans un contexte de dérèglement climatique, déjà marqué par des phénomènes extrêmes. Toutefois, il est impossible d’anticiper leur manifestation sur une échelle de temps couvrant plusieurs mois. « Le mercure continue de grimper et nous nous trouvons dans une zone à hauts risques où les phénomènes météorologiques extrêmes deviennent la nouvelle norme », a commenté le secrétaire général de l’ONU, António Guterres, dans un communiqué.
Une étude publiée en août 2011 dans la revue Nature évoque une augmentation du risque de conflits armés dans les pays tropicaux déstabilisés par les événements climatiques liés à El Niño.
L’Europe et la France seront-elles impactées ?
El Niño « augmente les probabilités » d’observer des températures moyennes plus élevées à l’échelle mondiale, et donc d’avoir des années 2026 et 2027 globalement plus chaudes, souligne Météo-France. « Rappelons qu’en 2024, c’est l’influence d’El Niño, mais également de l’ensemble des bassins océaniques, qui avait contribué, en plus du réchauffement climatique, à atteindre des niveaux inédits de température depuis le début des mesures, dépassant le seuil symbolique de + 1,5 °C depuis la période pré-industrielle 1850-1900 », souligne le centre de prévision.
Une partie de la France est entrée mercredi dans un nouvel épisode caniculaire, après un été dantesque, déjà marqué par cinq vagues de chaleur dont au moins une d’une intensité inédite. Toutefois, cette séquence est davantage imputable au seul réchauffement climatique plutôt qu’à El Niño, dont les effets directs, au-delà des zones équatoriales et Pacifique, se font sentir en toute fin d’année chez nous, et de manière moins marquée.
Le phénomène ne permet pas non plus de présumer d’un hiver particulièrement rigoureux dans l’hémisphère nord, comme le prétendent les contenus alarmistes qui ont fleuri sur les réseaux sociaux ces derniers mois, arguant d’une déstabilisation du vortex polaire. « On ne va pas parler d’épisode glacial à ces horizons-là […] C’est parfaitement illusoire de vouloir anticiper sur ce type d’événements aussi longtemps à l’avance », rappelle auprès de TF1 Lauriane Batté, climatologue chez Météo-France.
En revanche, les effets qu’aura El Niño dans les territoires les plus exposés, notamment sur la pêche, les récoltes et l’industrie, sont susceptibles d’avoir des conséquences indirectes sur nos chaînes d’approvisionnement et nos économies.