Avec 100 000 hectares partis en fumés au cours de l’été, du jamais vu depuis vingt ans, les incendies qui ont ravagé plusieurs forêts françaises laissent derrière eux des dégâts écologiques majeurs et un traumatisme national. Les dégâts économiques, financiers et matériels sont aussi considérables, d’autant qu’il ne s’agit que d’une des facettes d’une saison estivale hors normes.
Selon un premier bilan communiqué par France Assureurs, la fédération des sociétés du secteur, le coût des sinistres est pour le moment évalué à 500 millions d’euros. Il ne s’agit que d’une estimation préliminaire, puisqu’il se base sur les dossiers recensés à la mi-août. Les personnes touchées avaient jusqu’à ce lundi 31 août pour faire leur déclaration auprès de leur assureur.
Des incendies déjà plus de six fois plus coûteux qu’en 2022
A cette heure, France Assureurs recense 25 000 sinistres, dont 21 000 déposés par des particuliers. Cette statistique intègre notamment les frais de relogement pour une partie des 30 000 personnes qui avaient reçu l’ordre d’évacuer. On compte également 3 000 dossiers portés par des entreprises et des professionnels, ainsi que des collectivités territoriales, dont 1 800 dossiers ouverts au titre des pertes d’exploitation. Ce sont les pertes de revenus liées aux arrêts d’activité, évalués à près de 30 millions d’euros.
Ce bilan encore provisoire témoigne de « l’ampleur exceptionnelle des dommages », selon la présidente de la fédération Florence Lustman. Il dépasse considérablement le coût des incendies de la saison 2022, dernier été qui faisait référence en matière de feux de forêt. A l’époque, on comptait 2000 déclarations pour un coût de 80 millions d’euros. Notons au passage que les feux de forêt ne sont pas couverts par le dispositif d’indemnisation des catastrophes naturelles soutenu par l’État.
Sur la seule question des incendies, le préjudice total pour le pays devrait bien supérieur à ce bilan, qui ne porte par définition que sur des biens assurés et les risques couverts. Selon les estimations de l’agence de notation financière Morningstar DBRS, les pertes économiques globales causées par les mégafeux en France pourraient atteindre entre 10 et 15 milliards d’euros.
« Il y a un coût colossal, mais qui est atomisé »
Ce n’est pas le solde de tout compte pour tous les événements climatiques hors normes qui se sont produits depuis la fin du mois de mai. Il faudra tenir compte aussi des conséquences des vagues de chaleur successives, ou de la sécheresse exceptionnelle, sur les secteurs économiques ou bien les particuliers avec les phénomènes de retrait-gonflement des argiles. « De facto, on voit bien que les indicateurs actuels n’embrassent pas la réalité des coûts économiques qui deviennent perceptibles. Il y a un coût colossal, mais qui est atomisé. Il y a plein de choses rarement intégrées dans la comptabilité de la première estimation des dégâts », nous explique Anne-Catherine Husson-Traore, experte en finance durable, et risques environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG), et fondatrice de la société ACT’ors for Sustainability.
Les économistes de la banque éthique néerlandaise Triodos estiment que les vagues de chaleur extrême qui se sont multipliées sur le continent pourraient amputer le PIB de l’Union européenne de 180 milliards d’euros. La France, exposée le plus à ces dômes de chaleur, subirait le contrecoup le plus sévère, avec une perte de PIB de 1,4 point selon la même étude. Cette évaluation prendrait en considération toutes les perturbations et pertes de valeur, que ce soit sur la production d’énergie, les transports de marchandise — deux affectés par le faible niveau des cours d’eau — le tourisme ou encore la perte de productivité, due aux fortes chaleurs.
Une chute de la production agricole qui pèse déjà sur le PIB
L’effondrement de la production agricole, attendu au plus haut depuis des décennies, pèse d’ailleurs d’ores et déjà sur le PIB français, qui a complètement calé au deuxième trimestre. Dans sa publication du 28 août, l’Insee soulignait que ses révisions à la baisse de la richesse produite « s’expliquent par la prise en compte de la situation encore plus dégradée de la production agricole par rapport aux informations disponibles fin juillet ». De mauvais augure pour le troisième trimestre, alors que la France voit s’enchaîner des signaux d’essoufflement de son économie.
Ces effets sur la productivité et la production devraient aussi peser sur le Trésor public. Les recettes fiscales ne seront probablement pas au niveau de ce qui aurait pu être encaissé, sans ces vagues de chaleur meurtrières et destructrices. Du côté des dépenses, l’Etat va devoir mettre la main au portefeuille pour venir en aide aux populations et entreprises sinistrées, même si pour le moment les montants annoncés restent modestes au regard des dégâts. Le chômage partiel a aussi été mobilisé. A la mi-août, le Premier ministre promettait de « sortir l’artillerie lourde ». L’ensemble des dispositifs annoncés représente pour l’heure un effort de 100 millions d’euros. Les conséquences de cet été devraient aussi s’étaler sur le prochain budget, avec on imagine des débats qui ne manqueront pas de relever le niveau des moyens fléchés à la Sécurité civile.
Du côté des collectivités territoriales, l’estimation des dégâts concernant les équipements est elle aussi en cours d’inventaire. « Les communes sont en pleine expertise avec les assureurs. Et il y a des territoires où les feux ne sont pas arrêtés », nous indique-t-on à l’Association des maires de France (AMF). Il est possible que les épisodes climatiques de ces dernières semaines fassent resurgir la problématique des communes sans solution d’assurance.
Plus largement, les récentes catastrophes pourraient aussi poser la question du modèle assurantiel et de sa capacité à absorber de ce type de choc qui pourrait se répéter à une fréquence de plus en plus élevée avec le réchauffement climatique. Autre manière de le dire : qui va payer. Le 15 juin, le premier rapport de l’Observatoire de l’assurabilité, créé afin de mesurer l’impact du dérèglement climatique sur l’accès aux contrats de dommages aux biens, signalait des anomalies de couverture dans plus de 900 communes, avec recul de la concurrence dans ces zones.
« Un vrai risque que des assureurs se retirent des zones les plus exposées »
Le directeur général de la Maif, Pascal Demurger, a lui plaidé ce 28 août pour « une régulation », une « mutualisation » entre assureurs de certaines régions qui risquent autrement de se retrouver non-assurables « si on laisse juste le marché faire ». « Il y a un vrai risque que des assureurs se retirent des zones les plus exposées parce qu’elles ne sont pas rentables », avait-il mis en garde sur TF1.
« Il y a déjà des communes qui n’arrivent pas à assurer un certain nombre d’équipements, et cela va s’accélérer », souligne Anne-Catherine Husson-Traore. « On a tous été surpris par cet été. Personne ne s’attendait à voir aussi vite une telle combinaison d’événements. Il y a besoin d’une révolution copernicienne des assurances, d’avoir des scénarios prospectifs, où l’on puisse interroger cet effet cocktail, ce qu’on ne mesure pas aujourd’hui dans nos indicateurs. »
Rappelons que les vagues de chaleur, la sécheresse et les incendies sont loin d’être les seules calamités de l’année. Cette fin d’été s’accompagne d’orages violents localement, marqués par de la grêle ou des tornades, comme dans l’Aude. Il faut aussi se remettre en mémoire quel type d’hiver a affronté le pays, celui d’inondations majeures. Le coût des dommages liés aux tempêtes des 12 et 19 février, notamment dans l’Ouest et le sud-ouest de la France, était estimé à l’époque à 1,2 milliard d’euros par France Assureurs et la Caisse centrale de réassurance (CCR). En 2022, le total des sinistres des évènements climatiques, année marquée par des incendies majeurs, représentant 10,3 milliards d’euros, bien supérieur à la moyenne de 5,3 milliards d’euros sur la période 2020-2025.
En 2015, à la veille des accords de Paris, Henri de Castries, alors président d’Axa, premier assureur mondial, expliquait qu’un « monde à +2 °C pourrait encore être assurable » mais qu’un « monde à 4 °C ne le serait certainement plus ». Plus de dix ans plus tard, le réchauffement qui prend le chemin de +1,5 °C dans la prochaine décennie, montre que ces questions pourraient se poser plus tôt que prévu.