Flooding along Bhotekoshi River causes widespread damage in Nepal
Credit : AP Tolang

Crue meurtrière au Népal : « C’est le genre de phénomène attendu avec le réchauffement climatique »

Le bilan de la crue dévastatrice qui a frappé mercredi le Népal et le Tibet ne cesse de s’alourdir. Alors que les causes exactes de la catastrophe restent encore à déterminer, Vincent Koulinski, hydrologue, docteur-ingénieur en géosciences et spécialiste des risques torrentiels, décrypte pour Public Sénat le scénario le plus probable et les mécanismes à l’origine de cette crue hors norme.
Steve Jourdin

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Dans un premier temps, les autorités chinoises avaient parlé de glissement de terrain. Côté népalais, on évoquait des inondations. Que sait-on aujourd’hui de ce qui s’est vraiment passé ?

Il reste beaucoup d’incertitudes. Le scénario le plus probable est celui d’un glacier qui s’est mis en mouvement avant de s’effondrer sur près de 2000 mètres de dénivelé, puis de se fracasser au pied de la montagne.
Ce qui est contre-intuitif, c’est qu’un tel effondrement puisse libérer instantanément une énorme quantité d’eau. C’est vraisemblablement ce qui s’est produit : cette masse d’eau est partie vers l’aval, a arraché d’immenses quantités de matériaux sur son passage et s’est transformée en lave torrentielle. En hydrologie, on considère qu’un mètre cube d’eau peut générer entre deux et dix mètres cubes de lave torrentielle.

On a beaucoup parlé d’une rupture de lac glaciaire, d’un effondrement de glacier ou encore d’un glissement de terrain : quelle différence entre ces phénomènes ?

A priori, il ne s’agit ni d’un glissement de terrain classique ni d’une rupture de lac glaciaire. Les images disponibles ne montrent aucun lac à l’endroit où le glacier est tombé. Le scénario le plus crédible est donc celui d’un décrochage massif du glacier lui-même, suivi de la libération brutale d’eau et de matériaux.

Le niveau de certains cours d’eau aurait augmenté de plusieurs mètres en quelques dizaines de minutes : comment expliquer une telle vitesse ?

C’est un comportement typique des laves torrentielles. Plus le mélange d’eau, de boue et de blocs rocheux est épais, plus il accélère. Ici, la catastrophe s’est produite dans des gorges très étroites, où il n’existe pratiquement aucun effet d’amortissement durant les premiers kilomètres. Au départ, l’écoulement reste relativement progressif, puis il s’emballe. Visuellement, cela ressemble davantage à une coulée de lave volcanique qu’à une simple inondation.

Est-ce une catastrophe que l’on aurait pu prévoir ?

Ce type de phénomène fait précisément partie des risques attendus avec le changement climatique. Le réchauffement accélère le recul des glaciers et les rend plus instables.

Il existe deux grandes familles de glaciers : les glaciers froids, dont la glace est solidement ancrée au rocher, et les glaciers tempérés, où de l’eau circule entre la glace et le substrat rocheux. Avec le réchauffement, ces équilibres deviennent beaucoup plus fragiles.

Nous ne savons pas avec certitude pourquoi ce glacier précis s’est décroché. Les glaciers sont des milieux naturellement dynamiques : ils avancent, reculent et perdent régulièrement des morceaux. Ici, c’est une portion entière qui s’est détachée. Le changement climatique n’explique donc pas directement l’événement, mais il augmente fortement la probabilité que ce type de décrochage majeur se produise.

L’Himalaya est-il particulièrement vulnérable à ce type de phénomènes ?

Oui, mais il n’est pas le seul. Toutes les grandes chaînes de montagnes sont concernées. L’Himalaya est particulièrement exposé parce qu’il concentre les glaciers les plus hauts du monde, mais un phénomène comparable pourrait parfaitement se produire dans les Alpes.

D’ailleurs, l’an dernier, la Savoie a connu le plus important éboulement depuis un siècle. Ce sont ce que nous appelons des risques émergents : des phénomènes qui existaient déjà, mais dont l’intensité et la fréquence dépassent désormais ce que les écosystèmes ont connu au cours des derniers siècles.
Pour les habitants, ces catastrophes apparaissent souvent comme inédites. En réalité, elles deviennent surtout plus violentes et plus fréquentes.

Comment protéger les populations contre ce genre de phénomène à l’avenir ?

La réponse de fond est claire : réduire les émissions de gaz à effet de serre. C’est la seule manière de limiter l’aggravation du risque. Le GIEC distingue deux limites à l’adaptation. Les limites dures, lorsqu’aucune protection n’est capable de résister à un phénomène : une digue ne sert à rien face à une coulée de trente mètres de hauteur. Et les limites souples, où l’on peut encore agir, mais au prix de choix difficiles : déplacer des populations, renoncer à certaines infrastructures ou transformer profondément des territoires.

Il faut accepter qu’à terme, certains espaces devront être abandonnés. En France, le secteur du Pré de Madame Carle, au pied du glacier Noir, sera inévitablement et progressivement enseveli par les matériaux ; routes et parkings ne pourront plus être entretenus. Même constat dans certaines vallées alpines, où la multiplication des crues rendra l’habitat de plus en plus difficile.

Il n’est pas trop tard pour agir. Nous savons ce qu’il faut faire pour décarboner nos sociétés ; la question est désormais celle de la volonté politique.

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