Alors que le régime verrouille toujours le détroit d’Ormuz, Washington a annoncé lundi vouloir « couper toutes les ressources économiques » de l’Iran. Après plusieurs décennies de sanctions, à quoi ressemble aujourd’hui la société iranienne ?
Les annonces de Donald Trump et de ses ministres ont déjà fait augmenter le prix du dollar en Iran par rapport à la monnaie nationale. Aujourd’hui, le dollar coûte 200 000 tomans, contre 190 000 il y a encore quelques jours. Or, lorsque le dollar augmente, cela signifie que l’ensemble des produits et des denrées augmentent.
Le salaire moyen d’un ouvrier est aujourd’hui équivalent à 86 dollars par mois, soit trois fois moins qu’il y a dix ans. Le pouvoir d’achat de toute la population a énormément diminué en dix ans. Tout le monde parle aujourd’hui de la cherté de la vie, de l’impossibilité pour beaucoup de familles de manger à leur faim. La viande est devenue un produit de luxe : un kilo coûte environ un million de tomans (environ 4,20 €, ndlr.), pour une famille c’est énorme ! Tous les produits importés ont également beaucoup augmenté.
L’inflation atteint désormais 66 % sur un an et le rial (10 tomans) continue de s’effondrer. Les États-Unis présentent ces sanctions comme un moyen d’asphyxier le régime. Dans la vie quotidienne, qui en supporte réellement le coût : le pouvoir ou la population iranienne ?
Les sanctions touchent davantage la population que les dirigeants, qui savent comment les contourner et comment survivre malgré elles. La pénurie de médicaments, notamment, va s’accentuer. Le régime surveille les conséquences des sanctions de très près.
Prenez l’essence par exemple. Le gouvernement n’en augmente pas le prix, mais il est en train de réduire la quantité à laquelle chaque famille a droit chaque mois. Ceux qui voudront dépasser ce quota devront payer le prix réel. Il faut savoir que l’Iran exporte du pétrole mais importe de l’essence et la paie très cher. Pourtant, à la pompe, un litre ne coûte que 1 500 tomans (moins d’un centime d’euro, ndlr.), presque rien. Le gouvernement est dans une impasse : il ne peut pas augmenter brutalement le prix sans risquer de provoquer une révolte. Il a donc décidé de rationner l’essence.
Le nouveau train de sanctions ne devrait pas toucher directement l’Iran mais ses partenaires commerciaux. Quel effet cela pourrait-il avoir sur le pays ?
Il y a certains individus et certaines sociétés qui vont être plus lourdement sanctionnés par les Américains, notamment ceux qui participent à la vente et au transport du pétrole iranien.
Les Émirats arabes unis ont cédé aux menaces américaines. Beaucoup de marchandises entraient en Iran depuis Dubaï. Désormais cela ne sera plus possible. Cela va augmenter le prix de l’ensemble de ces produits importés, par exemple les téléviseurs et les téléphones portables.
Certaines personnalités du régime pourraient aussi faire les frais des nouvelles sanctions. L’un des fils de M. Shamkhani (un conseiller du Guide Suprême qui a été tué récemment, ndlr.) possède par exemple des navires qui transportent le pétrole iranien. Sa famille s’est énormément enrichie. Des personnes comme celles-là sont susceptibles d’être touchées par les sanctions si la Chine refuse d’acheter leur pétrole.
L’Iran possédait une importante classe moyenne urbaine, éduquée et relativement ouverte sur le monde. Avec des années d’inflation et de sanctions, assiste-t-on aujourd’hui à son déclassement, voire à sa disparition ?
Les universités iraniennes continuent à produire des élites. Chaque année, 246 000 ingénieurs sortent des universités du pays, ce qui place l’Iran au troisième rang mondial en la matière. Mais la qualité de l’enseignement a baissé et cela risque de continuer. Si le Parlement adopte un projet de loi actuellement en discussion, il ne sera par exemple plus possible d’envoyer des étudiants en Occident.
Beaucoup d’étudiants qui sortent des universités restent au chômage et, du fait de la guerre, la situation ne fait que se dégrader. Le chômage augmente parmi les classes moyennes éduquées. Certains tentent de quitter l’Iran, mais les pays occidentaux leur ont largement fermé leurs portes. Ils se trouvent aujourd’hui dans une impasse.
Face à la crise économique, le gouvernement ne fait rien d’autre qu’imprimer de la monnaie, ce qui contribue à augmenter l’inflation. Des petits boulots permettent à certains jeunes de survivre. On voit ainsi des étudiants en master ou en doctorat devenir chauffeurs de taxi.
Malgré l’inflation, l’effondrement de la monnaie et les difficultés quotidiennes, on n’assiste pas à une reprise de la contestation du régime. Pourquoi l’appauvrissement ne se transforme-t-il pas en révolte politique durable ?
Cela a été le cas en décembre 2025 et en janvier 2026, lorsque des milliers d’Iraniens sont descendus dans la rue. Le mouvement a commencé au bazar de Téhéran, avec des commerçants qui protestaient contre la hausse du dollar, avant que des pans entiers de la population ne rejoignent la révolte pour dénoncer le coût de la vie.
Il y a eu des dizaines de milliers de morts et les emprisonnements continuent. Aujourd’hui, il suffit de dire quelque chose sur les réseaux sociaux pour risquer d’être arrêté et accusé d’espionnage. Il est interdit aux Iraniens de discuter avec des étrangers, voire avec des Iraniens de la diaspora. Le Parlement tente actuellement de durcir encore la législation et, à ce rythme, le régime se rapproche de la Corée du Nord. Les exécutions d’opposants continuent. Le régime fait tout pour empêcher les Iraniens contestataires de descendre à nouveau dans la rue.
Tout dépendra de la durée des sanctions américaines. Combien de temps peut-on accepter de vivre dans une telle misère malgré la répression ?
Washington a annoncé que les frappes pourraient se poursuivre. Comment cette offensive est-elle perçue par la population iranienne ?
Les gens sont résignés. Ils se sentent impuissants face aux bombardements. Il y a à peine un mois, un sondage a fuité selon lequel 80 % de la population souhaiterait un changement politique. Les gens en ont assez, ils veulent un changement de cap, précisément ce que le régime ne fait pas. Il y a un très fort mécontentement à l’encontre du régime. On observe en définitive que les bombardements américains n’ont pas produit d’union nationale autour de lui.
Le gouvernement iranien affirme disposer d’un « plan sur deux ans » pour résister aux nouvelles sanctions américaines. Pensez-vous que la société iranienne soit capable de tenir ?
Les dirigeants disent avoir placé des milliards de dollars là où les États-Unis ne peuvent pas les atteindre, probablement en Russie ou en Chine. En tout cas dans des pays qui ne sont pas des alliés des Américains. Avec cet argent, le gouvernement affirme pouvoir continuer à alimenter le marché iranien afin d’éviter un effondrement de l’économie. Mais les économistes estiment que, si la situation se poursuit ainsi, les conséquences économiques pourraient devenir irréversibles.
Dans la vie quotidienne, les Iraniens ont beaucoup de mal à joindre les deux bouts. Les personnes malades ont du mal à trouver des médicaments. Les sanctions américaines ne pourront pas durer des années, sous peine de voir la société s’effondrer.