La piste était très sérieusement évoquée par la diplomatie française en début de semaine en marge de la session de l’Assemblée générale des Nations Unies. Elle est désormais officielle. Lors de son interview jeudi soir à la télévision, Emmanuel Macron a annoncé l’envoi de « moyens militaires » pour « protéger » le site de Yanbu, en Arabie saoudite.
« C’est la discussion que nous avons finalisée avec les Saoudiens. Nous allons envoyer des moyens militaires, c’est-à-dire des soldats, des radars, des systèmes de défense pour protéger ce site, pas nous engager dans quelque conflit, mais protéger ce site », a détaillé le chef de l’Etat. Ce qui n’a pas manqué de faire réagir les oppositions en France, LFI et RN en tête.
L’annonce intervient alors que le royaume fait face depuis plusieurs jours à une résurgence des attaques menées par les Houthis, ces milices chiites basées au Yémen et alliées de l’Iran. Avec le blocus du détroit d’Ormuz, l’Arabie saoudite est devenue essentielle pour palier en partie à la baisse depuis le printemps dans l’approvisionnement mondial en pétrole et produits raffinés.
Yanbu est une ville portuaire saoudienne, située à 850 kilomètres au sud du canal de Suez et à 1400 kilomètres au nord du Bab-el-Mandeb, le détroit qui relie la mer Rouge au golfe d’Aden, autrement dit vers les voies maritimes conduisant à l’Asie.
7 millions de barils par jour
Avec l’arrêt quasiment à zéro du trafic dans le détroit d’Ormuz, Yanbu est devenu un maillon essentiel dans l’architecture énergétique saoudienne, pour rediriger la production à l’export du royaume. « C’est un terminal secondaire d’habitude, qui est devenu un port principal depuis les tensions dans le détroit d’Ormuz. Il a servi d’infrastructure de délestage, avec une capacité au maximum de 7 millions de barils par jour, c’est tout à fait considérable », explique Patrice Geoffron, professeur de sciences économiques à l’université Paris-Dauphine et directeur du Centre de géopolitique de l’énergie et des matières premières (CGEMP). En août, cette voie de contournement permettait donc d’écouler une très grande part de la production destinée à l’export. « Il a même été saturé à certains moments ces derniers mois », ajoute cet universitaire spécialiste des questions énergétiques.
« C’est une voie de contournement essentielle, car les champs pétroliers saoudiens se trouvent à l’est du pays pour la plupart. Ce pipe permet de déboucher en Mer Rouge », décrit Jean-Paul Ghoneim est chercheur associé à l’IRIS (Institut de relations internationales et stratégiques), spécialiste des pays du Golfe.
En temps normal, l’essentiel des hydrocarbures, bruts ou raffinés, partent des grands terminaux présents dans la partie orientale du pays, comme Ras Tanura, sur le Golfe Persique. Yanbu est connu pour être le point d’arrivée de l’oléoduc Est-Ouest, aussi connu sous le nom de Petroline. Cet ouvrage long de 1200 kilomètres, qui traverse toute la péninsule, avait été achevé au début des années 80, peu de temps après le déclenchement de la guerre Iran-Irak, laissant déjà craindre des perturbations dans le passage d’Ormuz.
Les navires saoudiens visés par un blocus
Cet été encore, le pipeline traversant le pays et le terminal de Yanbu jouait son rôle de plan B à plein. « Sur les 20 millions de barils qui transitaient auparavant par Ormuz, on considère que le marché global n’a pas conduit à des prix bien plus élevés précisément parce qu’il a été possible de trouver une solution pour un baril sur deux », note Patrice Geoffron. « Or, ce n’est plus le cas à l’heure actuelle. »
Depuis plusieurs jours, la pression des Houthis sur l’Arabie saoudite, mettant fin à une trêve de quatre ans, s’est traduite immédiatement par un regain de fièvre sur les cours du pétrole. A la mi-septembre, les cours du brut sont repassés au-dessus de 100 dollars le baril, un niveau qui n’avait plus été atteint depuis la fin du mois mai, et l’annonce de négociations à l’époque entre Washington et Téhéran.
Depuis juillet, les Houthis ont décrété un blocus maritime dans la zone pour les navires saoudiens, plusieurs fois ciblés depuis. Le mouvement a également lancé une offensive vers la mer Rouge, pour tenter de prendre le contrôle du détroit de Bab el-Mandeb.
Le 11 septembre, les inquiétudes sont montées d’un cran, alors que l’Arabie saoudite a annoncé la fermeture temporaire de l’oléoduc Est-Ouest, après des attaques de drones tirés d’Irak. Jeudi, l’Arabie saoudite et ses alliés ont intercepté six missiles balistiques tirés par les Houthis depuis le Yémen. Certains visaient Yanbu. Jean-Paul Ghoneim précise que les Houthis ont « développé leur propre industrie balistique ». « Ils ont une technologie avec de l’intelligence artificielle dont ils savent se servir ».
« Avec la menace des Houthis dans le sud de l’Arabie saoudite, dans le détroit de Bab el-Mandeb, interdit aux navires saoudiens, ce sont les exportations vers l’Asie qui sont touchées », souligne Jean-Paul Ghoneim. Les répercussions sont mondiales.
« C’est aussi de la géopolitique »
C’est dans ce contexte que Paris a décidé d’apporter son soutien aux autorités saoudiennes. La France n’est d’ailleurs pas le seul pays à vouloir s’engager militairement dans la région. Le 22 septembre, le Royaume-Uni a annoncé qu’il fournirait un soutien militaire défensif supplémentaire à l’Arabie saoudite. A noter qu’il y a une semaine, un avion italien a été touché lors d’attaques visant une base aérienne en Arabie saoudite.
La protection des infrastructures pétrolières intéresse les alliés de Riyad à plus d’un titre, et pas seulement comme un moyen de tempérer la hausse des prix. « Le message d’Emmanuel Macron est à destination de nos concitoyens, mais c’est aussi de la géopolitique. Donald Trump n’a pas donné suite aux appels à l’aide des Saoudiens, ce qui est une rupture historique par rapport au contrat centennal qui les lie. Cela laisse aussi un espace que la France veut occuper », relève Patrice Geoffron.
De leur côté, les Houthis ont mis en garde Washington contre tout soutien militaire à l’Arabie saoudite ou toute ingérence dans le détroit stratégique de Bab el-Mandeb. A quelques semaines des élections de mi-mandat aux Etats-Unis, c’est donc un nouveau front qui s’ouvre dans une région profondément déstabilisée depuis le début de la guerre contre l’Iran le 28 février. « L’objectif du côté des Houthis n’est pas de gagner la guerre, mais de fragiliser la chaîne logistique du pétrole », analyse Patrice Geoffron.
« Les Etats-Unis ont refusé de s’engager contre les Houthis, malgré les appels du prince hériter Mohammed ben Salmane. Si les choses venaient à s’envenimer, je pense pas qu’ils pourraient rester les bras croisés », se projette l’expert de l’Iris, Jean-Paul Ghoneim. Les prochaines semaines seront cruciales au Moyen-Orient.