Moscow In Pictures
Credit Image :Sergei Savostyanov

Pourquoi le patron de la CIA s’est-il rendu secrètement à Moscou ?

Mardi 25 août, pour la première fois depuis sa prise de fonction en janvier 2025, le directeur de la CIA, John Ratcliffe, s’est rendu à Moscou. Une visite qui suscite beaucoup de spéculations, alors que le Kremlin a qualifié d'"histoires alarmistes" les informations parues dans la presse américaine selon lesquelles il s’agissait de dissuader la Russie d'attaquer l'Otan. Que peut cacher ce déplacement ? Pour Public Sénat, Clément Renault, historien et spécialiste des services de renseignement à l’IRSEM, auteur de la note « Surveiller sans voir : les services de renseignement israéliens et l’échec du 7 octobre », passe en revue les différentes hypothèses.
Steve Jourdin

Temps de lecture :

6 min

Publié le

Mardi, pour la première fois depuis sa prise de fonction en janvier 2025, le directeur de la CIA, John Ratcliffe, s’est rendu à Moscou. Quand le patron de la CIA se déplace lui-même en Russie, qu’est-ce que cela signifie ?

Cela peut signifier plusieurs choses. Les contacts diplomatiques à très haut niveau, y compris entre services de renseignement, existent et se poursuivent à des niveaux classifiés. La dernière visite de ce type remonte à celle de Bill Burns, en novembre 2021. Ces déplacements ne sont donc pas complètement surprenants, mais celui-ci intervient dans un contexte particulier qui contribue forcément à poser des questions.

Est-ce le signe qu’un message est jugé trop sensible pour passer par les canaux diplomatiques ordinaires ?

C’est effectivement la question qui se pose. Il y a peu de doute sur le fait que des échanges existent entre bureaux de liaison et entre services de renseignement. Ces canaux continuent de fonctionner. En revanche, le fait que le directeur de la CIA en personne décide de faire le déplacement est le signe qu’un échange de très haut niveau est apparu nécessaire.

Il faut également regarder la manière dont ce voyage s’est déroulé. Ce n’est pas un déplacement qui s’est fait directement de Washington à Moscou : John Ratcliffe se trouvait auparavant dans les pays baltes. On peut donc se demander dans quelle mesure cette rencontre a été organisée au dernier moment. C’est un élément à prendre en compte.

Passer par Riga avant Moscou, cela fait partie du message envoyé à Moscou ?

Visiblement, son déplacement a été détecté en raison de son vol et du convoi diplomatique qui l’attendait à Moscou. Or il existe évidemment des possibilités de voyager de manière beaucoup plus discrète. Cela conduit à se demander dans quelle mesure la visibilité de ce déplacement peut elle-même participer d’une stratégie de communication.

Le simple fait que nous en discutions aujourd’hui, que des hypothèses circulent et qu’un débat public existe autour des raisons de cette visite peut avoir une utilité. Rendre visible un échange entre services peut aussi constituer, en soi, un outil de dissuasion.

Il n’a manifestement pas rencontré Vladimir Poutine. Est-ce normal ?

Cela paraît assez logique, compte tenu du caractère secret de ces échanges. On est dans des discussions entre responsables de services de renseignement. On ne connaît d’ailleurs pas précisément l’ensemble de ses interlocuteurs. Il a pu rencontrer des responsables des différents services russes.

Certaines rumeurs évoquent une frappe nucléaire que Moscou pourrait envisager contre l’Ukraine. Cette hypothèse vous paraît-elle crédible ?

Cela paraît peu probable. La menace de la dissuasion ou de l’utilisation d’une arme nucléaire tactique fait partie de l’arsenal rhétorique du Kremlin depuis le début du conflit.

Ce qui me semble plus probable, compte tenu du contexte, c’est que ce déplacement soit lié à une évolution du conflit derrière les lignes, au-delà du front lui-même. Cette évolution peut placer les différents acteurs dans la nécessité de dialoguer et de chercher à éviter une escalade.

Pourquoi envoyer John Ratcliffe plutôt qu’un diplomate ou Steve Witkoff ? Que peut-on se dire entre chefs de services de renseignement qu’on ne peut pas se dire entre diplomates ?

Un directeur du renseignement dispose d’une connaissance particulièrement fine des dossiers. Lorsque Bill Burns, l’ancien patron de la CIA, s’était rendu à Moscou en 2021, il s’agissait notamment de mettre sous les yeux des responsables russes des éléments très précis dont disposaient les États-Unis.

Ce type de rencontre permet également de discuter de sujets très techniques, comme des échanges d’espions, qui n’ont pas nécessairement vocation à être traités par des envoyés spéciaux. Il faut aussi noter que, si Steve Witkoff a la main sur une partie des négociations côté américain, les services de renseignement et de sécurité occupent une place centrale côté russe dans la conduite du conflit avec l’Ukraine. Que Ratcliffe ait lui aussi besoin d’intervenir paraît donc cohérent.

Selon plusieurs médias américains, Ratcliffe serait notamment venu mettre en garde Moscou contre toute attaque visant un pays de l’OTAN. Si cette information est exacte, faut-il comprendre que les renseignements américains disposent d’éléments particulièrement préoccupants sur les intentions russes ?

C’est une hypothèse. Le problème, c’est que nous savons qu’une visite a eu lieu, mais nous n’en connaissons ni précisément le contenu ni les raisons. Depuis 48 heures, beaucoup de spécialistes avancent donc des hypothèses en essayant de les confronter au contexte actuel. Celle d’un avertissement américain concernant l’OTAN fait partie des possibilités, mais il faut rester prudent.

Pourquoi les services secrets russes et américains continuent-ils à se parler alors que leurs pays s’affrontent indirectement sur plusieurs théâtres ?

Parce que c’est précisément l’une des fonctions des services de renseignement : continuer à se parler lorsque les autres canaux sont coupés. Ils peuvent maintenir un dialogue sur certains dossiers, par exemple le terrorisme. Il existe une véritable diplomatie du renseignement.

C’était déjà le cas pendant la guerre froide : malgré l’affrontement entre les deux blocs, certains contacts subsistaient et des échanges d’espions avaient lieu. L’objectif est justement de conserver des canaux permettant de continuer à dialoguer, y compris entre adversaires.

Il y a aussi l’Iran : Moscou et Washington sont désormais dans des camps opposés et la Russie fournit du renseignement à Téhéran. La mission de Ratcliffe peut-elle consister à négocier avec les Russes une forme de « désescalade entre services » au Moyen-Orient ?

C’est l’un des dossiers prioritaires. Plusieurs sujets ont très bien pu être abordés au cours de cette rencontre. Le soutien que la Russie apporte à l’Iran est évidemment un élément qui pèse dans la balance lorsque plusieurs puissances négocient entre elles sur des dossiers précis.

Il faut aussi garder à l’esprit le contexte des relations entre Washington et Moscou, et les prochaines discussions aux États-Unis autour de nouvelles sanctions contre le Kremlin. Tous ces dossiers peuvent s’entrecroiser dans une négociation de ce niveau.

Partager cet article

Pour aller plus loin

Dans la même thématique

Flooding along Bhotekoshi River causes widespread damage in Nepal
5min

International

Crue meurtrière au Népal : « C’est le genre de phénomène attendu avec le réchauffement climatique »

Le bilan de la crue dévastatrice qui a frappé mercredi le Népal et le Tibet ne cesse de s’alourdir. Alors que les causes exactes de la catastrophe restent encore à déterminer, Vincent Koulinski, hydrologue, docteur-ingénieur en géosciences et spécialiste des risques torrentiels, décrypte pour Public Sénat le scénario le plus probable et les mécanismes à l’origine de cette crue hors norme.

Le

Treasury Secretary Bessent Announces Sanctions on Nations Tied to Iran
7min

International

« Les sanctions américaines touchent davantage la population que les dirigeants du régime iranien » 

La guerre économique monte d’un cran. Ce lundi, lors d’une conférence de presse à Washington, le ministre des Finances américain Scott Bessent a présenté un nouveau train de sanctions contre l’Iran. Celles-ci, dites « secondaires », visent désormais les partenaires économiques du régime islamique, et portent sur l’or, la technologie, les actifs numériques, l’aviation et le transport maritime. Pour Public Sénat, Azadeh Kian, professeure émérite de sociologie à l’université Paris Cité et autrice de « Rethinking Gender, Ethnicity and Religion in Iran » (Bloomsbury, 2025), analyse les conséquences potentielles de ces sanctions sur la société iranienne.

Le

President Trump Hosts Team USA Olympians at White House
4min

International

États-Unis : « Cette guerre en Iran sera le moment où les historiens dateront la fin de l'ère américaine »

Alors qu'Israël a modifié unilatéralement le plan de paix pour Gaza et que l’accord sur le détroit Ormuz n'a pas impliqué les États-Unis, la question de l’influence réelle de Donald Trump sur la situation au Moyen-Orient revient avec insistance. Décryptage de ce recul de l’influence américaine avec Romuald Sciora, chercheur associé et directeur de l’Observatoire politique et géostratégique des États-Unis de l’IRIS.

Le