Au XXIe siècle, l’extrême droite allemande n’a jamais été aussi proche de gouverner une région. En vue des élections régionales organisées à l’est de l’Allemagne, le 6 septembre en Saxe-Anhalt et le 20 septembre à Berlin et au Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, le parti AFD (Alternative für Deutschland ce qui signifie “Alternative pour l’Allemagne”) caracole en tête des sondages. Dans le Lander de Saxe-Anhalt, à deux jours du scrutin, l’AFD créditée de 41% d’intentions de vote, loin devant la CDU du chancelier de centre-droit Friedrich Merz (23%), a de fortes chances d’obtenir la majorité absolue des sièges (car les listes en-dessous de 5% des voix n’ont pas d’élus).
« Certains membres de l’AFD ont une admiration pour le IIIe Reich »
“Une victoire de l’AFD dimanche serait une rupture dans l’histoire de l’Allemagne moderne”, estime Daniel Freund, eurodéputé allemand écologiste. “L’extrême droite arriverait au pouvoir dans une région pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale. “Ce serait un séisme politique, avec une charge symbolique très forte”, analyse Ronan le Gleut, sénateur LR des Français établis hors de France, vivant à Berlin et président du groupe d’amitié France-Allemagne au Sénat. “Une victoire de l’AFD en Saxe-Anhalt inquiète beaucoup de monde en Allemagne car certains membres de ce parti ont une admiration pour le IIIe Reich et ont tenu des propos inacceptables par le passé. Par exemple, ils veulent en finir avec la transparence sur l’histoire de l’Allemagne nazie.”
L’eurodéputé allemand rappelle que “l’AFD est un parti classé comme extrémiste. Ses membres souhaitent abolir l’ordre démocratique et restreindre les libertés fondamentales. Ils s’opposent à toute sorte d’immigration. Pour Ronan Le Gleut, “l’AFD se donne une image moderne, mais parle de remigration”, c’est-à-dire d’expulser des Allemands d’origine étrangère.
Un membre de l’AFD pourrait devenir le 3e personnage de l’Etat
Les Lander allemands ayant davantage de pouvoir que les régions françaises, la conquête d’un Lander par l’AFD aurait des conséquences politiques. Le parti d’extrême droite gagnerait des sièges au Bundesrat, la Chambre haute du Parlement qui représente les régions (l’équivalent du Sénat) dont l’accord est nécessaire pour faire passer la moitié des lois fédérales. L’AFD tenterait alors de ralentir les réformes du gouvernement Merz. “Le hasard fait que c’est que la Saxe-Anhalt qui détient actuellement la présidence du Bundesrat. Un membre d’extrême droite pourrait donc prendre bientôt la tête de l’une des chambres du Parlement et devenir le 3e personnage de l’Etat”, explique Daniel Freund.
Dans ce scénario, ce poste prestigieux serait occupé par Ulrich Siegmund, 35 ans, tête de liste de l’AFD pour l’élection de Saxe-Anhalt, très populaire sur les réseaux sociaux. Les Lander détenant les compétences de l’éducation et de la culture, Ulrich Siegmund a promis s’il remporte ce scrutin d' »interdire l’affichage officiel du drapeau arc-en-ciel (symbole des personnes LGBT+) dans les écoles ».
Il pense également modifier les programmes d’histoire dans les écoles, trop centrés à son goût sur la culpabilité de l’Allemagne du IIIe Reich. Selon le journal der Spiegel, certains de ses collaborateurs ont d’ailleurs été très proches de la mouvance d’extrême droite radicale et néonazie.
“Les subventions publiques pour financer des lieux de mémoire de la région comme les camps de concentration pourraient être remises en question”, estime Ronan Le Gleut. “Sur le plan de la sécurité, si l’AFD gouverne une région, ce parti pro russe aurait accès à un grand nombre d’informations sensibles délivrées par les services de renseignement allemands et certains secrets d’Etat”, s’inquiète Daniel Freund.
Les raisons de cette montée de l’AFD
Comment expliquer cette montée de l’AFD depuis des années dans l’opinion publique allemande ? Dans sa campagne électorale en Saxe-Anahlt, Ulrich Siegmund surfe sur une nostalgie de l’Allemagne de l’Est (RDA), qu’on appelle Ostalgie, et souhaite capitaliser sur le sentiment d’injustice de ses électeurs qui s’estiment traités en citoyens de seconde zone par leurs compatriotes de l’ouest, considérés comme étant privilégiés, et face aux immigrés prétendument favorisés.
“Selon les experts, ce succès de l’AFD s’explique par une frustration issue de la réunification de l’Allemagne qui ne s’est pas bien passée pour tout le monde. En Allemagne de l’Est, les jeunes qualifiés quittent la région”, déplore l’élu allemand. Dans son programme, “ce parti s’est radicalisé ces dix dernières années en prônant une sortie de l’euro et de l’Union européenne, alors même que les autres partis eurosceptiques au sein de l’UE ont fait le chemin inverse et ont abandonné ce type de proposition depuis le Brexit.”
Le Rassemblement national de Marine Le Pen a d’ailleurs rompu son alliance avec l’AFD en 2024.