Une guerre qui devait être éclair. Le 28 février dernier, les Etats-Unis et Israël lançaient une vaste campagne aérienne contre l’Iran. La mort du guide suprême, Ali Khamenei, et de plusieurs hauts responsables du régime devait, selon Washington et Jérusalem, accélérer la chute de la République islamique. Six mois plus tard, le scénario ne s’est pas produit. Le régime est toujours en place. Il a perdu plusieurs de ses cadres militaires et politiques, ainsi qu’une partie de ses infrastructures, mais son appareil sécuritaire a résisté. « Les Américains et les Israéliens ont sous-estimé cette capacité de résistance, aussi bien militairement que diplomatiquement », estime Azadeh Kian, professeure de sociologie politique à l’Université Paris Cité.
La disparition d’Ali Khamenei, Guide suprême de la République islamique d’Iran, lors des frappes du 28 février, n’a pas entraîné de vide politique durable. Le pouvoir s’est rapidement réorganisé autour de Mojtaba Khamenei, désigné comme nouveau Guide suprême à la suite de la mort de son père, mais aussi autour des institutions militaire et sécuritaire de la République islamique et des Gardiens de la révolution. « Malgré les dissensions bien réelles qui traversent le régime, ses différentes composantes s’accordent sur un point : préserver le pouvoir », souligne la chercheuse.
D’Ormuz à la crise mondiale
La réponse iranienne a rapidement dépassé les frontières du pays. Téhéran a ciblé des installations américaines dans la région et plusieurs alliés de Washington dans le Golfe. Puis l’Iran a fermé le détroit d’Ormuz, passage stratégique pour les exportations mondiales d’hydrocarbures. Pour Azadeh Kian, cette décision a changé la nature du conflit : « Ils ont régionalisé le conflit dans un premier temps en attaquant les bases militaires américaines. Dans un deuxième temps, en fermant le détroit d’Ormuz, ils l’ont internationalisé. »
La fermeture du détroit a provoqué une forte hausse des prix de l’énergie et renchéri le coût du transport maritime. En Europe, la France, l’Italie, l’Espagne et les Pays-Bas figurent parmi les économies les plus exposées à la hausse de la facture énergétique. Aux Etats-Unis, le prix de l’essence est lui aussi devenu un problème politique à l’approche des élections de mi-mandat de novembre. Après avoir promis à plusieurs reprises une guerre de courte durée, Donald Trump se retrouve confronté au coût économique et militaire d’un conflit qui s’installe.
Les sanctions n’ont pas fait tomber le régime
Washington mise désormais davantage sur la pression économique. Mais après quatre décennies de sanctions, l’Iran a développé des réseaux lui permettant d’en contourner une partie, notamment grâce à ses échanges avec la Chine, qui reste un débouché essentiel pour son pétrole.
« Depuis 1995, l’Iran fait l’objet de sanctions américaines qui n’ont jamais été levées et chaque président des Etats-Unis en a ajouté de nouvelles. Cela n’a pas fonctionné. Ils ont donc, à l’évidence, appris à les contourner », souligne la sociologue Azadeh Kian.
Pour la population, en revanche, les conséquences sont lourdes. L’inflation, la dépréciation du rial, les pénuries de médicaments et la hausse des prix alimentaires fragilisent encore davantage les ménages. « Des produits comme la viande et les œufs ont été exclus de l’alimentation de nombreux Iraniens parce qu’ils sont devenus trop chers », explique-t-elle. « Il y a aussi une pénurie de médicaments, dont le prix a parfois été multiplié par dix. » Dans ce contexte économique déjà difficile, la guerre offre au pouvoir iranien un nouvel argument pour renforcer la répression et justifier un contrôle accru de la population.
Le nucléaire et la diplomatie dans l’impasse
La question nucléaire reste au cœur des discussions. Washington réclame notamment des garanties concernant les capacités d’enrichissement de l’Iran, tandis que Téhéran exige la levée des sanctions et la fin du blocus.
Le protocole d’accord conclu en juin au château de Versailles entre Donald Trump et le président iranien, Massoud Pezeshkian, a finalement volé en éclats dès le mois de juillet. Depuis, les deux camps s’accusent mutuellement. « Ils avaient réussi à imposer un protocole d’accord aux États-Unis qui était au profit du régime islamique d’Iran. Donald Trump l’a signé à Versailles, mais il s’est rendu compte que ce n’était pas dans l’intérêt des États-Unis », estime la chercheuse.
Pour Azadeh Kian, Téhéran cherche à préserver une ouverture vers la négociation tout en résistant à la pression américaine : « Leur but est d’affaiblir davantage la position américaine pour dire ‘on n’est pas jusqu’au-boutistes, on peut négocier’. » Mais malgré cette volonté affichée de maintenir un canal de dialogue, la diplomatie reste aujourd’hui dans l’impasse.
Une société iranienne fragilisée
Le bilan humain et économique est lourd. Environ 3 500 civils auraient été tués en Iran, selon les chiffres évoqués par Azadeh Kian. Des infrastructures et des sites industriels ont été détruits, laissant une partie de la population sans emploi. « Les infrastructures, ça va prendre plusieurs décennies pour les reconstruire », estime-t-elle, évoquant « au moins vingt ans » pour retrouver le niveau économique d’avant-guerre.
Mais la principale conséquence politique pourrait être ailleurs, la guerre n’a pas créé les conditions d’une transition démocratique. Elle a plutôt affaibli une société civile déjà éprouvée. « Je ne vois pas qui peut renverser le régime islamique », estime Azadeh Kian. « Il n’y a pas d’alternative politique non plus. »
Une sortie de crise encore lointaine
Six mois après le début du conflit, ni Washington ni Téhéran ne semblent en mesure d’imposer pleinement leur volonté. Les États-Unis ont démontré leur supériorité militaire, sans toutefois parvenir à provoquer la chute du régime iranien. De son côté, malgré des pertes considérables, l’Iran conserve des capacités de résistance et dispose toujours d’un levier stratégique majeur avec le détroit d’Ormuz. Pour Azadeh Kian, la guerre a surtout révélé les limites d’une stratégie fondée sur la force. « L’empire américain a pris un coup important. C’était une erreur, cette guerre », estime-t-elle. Selon elle, le conflit n’a pas non plus fragilisé le pouvoir iranien comme certains pouvaient l’espérer : « Cette guerre a montré que les régimes dictatoriaux, s’ils tiennent tête, restent en place. Je ne vois pas le régime islamique se fragiliser. Il est encore plus dictatorial et corrompu. »
Dans ce contexte, une sortie de crise durable passerait avant tout par la reprise du dialogue entre les deux pays : « La seule façon, c’est la paix avec les États-Unis, le renforcement de la société civile. Et c’est là qu’on pourra penser à une alternative », explique la chercheuse. Pour elle, « il faut que l’Iran et les États-Unis se parlent de nouveau afin de parvenir à un accord ».
Six mois après les premières frappes, le conflit reste donc sans véritable vainqueur. Le régime iranien a été affaibli, mais il tient. Et tandis que le détroit d’Ormuz continue de peser sur l’économie mondiale, la perspective d’une paix durable demeure incertaine.