Journée de colère des personnels des EHPAD
Une mobilisation inédite des personnels des maisons de retraite médicalisées était organisée ce mardi en France pour protester conte le manque de moyens. Le profond malaise social exprimé par ces salariés est devenu ces dernières heures un problème politique.

Journée de colère des personnels des EHPAD

Une mobilisation inédite des personnels des maisons de retraite médicalisées était organisée ce mardi en France pour protester conte le manque de moyens. Le profond malaise social exprimé par ces salariés est devenu ces dernières heures un problème politique.
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La colère et le ras-le-bol couvraient depuis des mois, si ce n’est des années, dans les EHPAD (Établissements d'hébergement pour personnes âgées dépendantes), un acronyme devenu synonyme d’un malaise dans la profession. Un mouvement d’action national était organisé ce mardi dans les EHPAD, à l'appel d'une large intersyndicale (CGT, CFDT, FO, Unsa, CFTC, CFE-CGC et SUD). Les organisations représentants les salariés étaient soutenus par l'association des directeurs au service des personnes âgées (AD-PA) mais aussi plusieurs associations de retraités.

Des rassemblements des personnels ont eu lieu dans plusieurs villes de France pour réclamer davantage de moyens, notamment humains, pour assurer leur métier dans de bonnes conditions et afin de mieux prendre en charge les résidents.

« Cela fait très longtemps que la colère gronde »

Mouvements sociaux dans plusieurs EHPAD de France ces derniers mois, comme à Foucherans dans le Jura, questions récurrentes des sénateurs sur les moyens de ces maisons de retraites médicalisées : le malaise était palpable ces derniers mois. « Cela fait très longtemps que la colère gronde, les conditions de travail s’aggravent. Les personnels sont au bout du rouleau », relaye sur notre antenne Philippe Crépel, porte-parole de la CGT Santé action sociale.

EHPAD : « Cela fait très longtemps que la colère gronde » (Philippe Crépel, CGT)
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« Cela fait très longtemps que la colère gronde » (Philippe Crépel, CGT)

Une mission d’information menée sur un temps très réduit au mois d’août, dresse un constat « sans appel » en septembre. Une médicalisation des établissements « insuffisante » et des manques de médecins et de d’infirmiers de nuit. Mais surtout un profond mal-être des personnels, notamment les aides-soignants. Le rapport, dont la rapporteure est la députée LREM Monique Iborra, fait état de conditions de travail « particulièrement préoccupantes d’un point de vue physique » mais aussi « psychologique ».

Dans les activités d’aide et de soins à la personne, le taux d’accidents du travail est trois fois plus élevé que dans les autres secteurs d’activité, selon le dernier bilan de la Cnamts. « C’est le seul secteur d’activité en France où les taux d’arrêt maladie et d’arrêt du travail » augmentent, selon Romain Gizolme, directeur de l'Association des Directeurs au service des Personnes Âgées (AD-PA). « C’est tout un système qu’il convient de revoir. Ce n’est pas propre à ce gouvernement, et au précédent, cela fait 20 ou 30 ans que la France prend du retard ».

« Il faut faire des choix »

Les témoignages des salariés travaillant chaque jour aux côtés des personnes âgées conduisent à une conclusion : les EHPAD manquent de personnel. Selon les derniers chiffres de la Drees (pour l’année 2015), le taux d’encadrement dans les EHPAD atteint 0,57. Autrement dit, en moyenne, pour 7 résidents, il n’y a que 4 personnes pour les prendre en charge. Un ratio très loin de ce que connaissent les autres pays de l’OCDE, et surtout des revendications de certains syndicats, comme la CGT, qui réclame un personnel pour un résident.

Pascale Boistard, l’ancienne secrétaire d'État chargée des Personnes âgées et de l'Autonomie, sous François Hollande, estime sur notre antenne que l’État a désormais un « choix de société à faire » :

« Est-ce que l’on veut considérer que nos anciens ne servent plus à rien dans ce pays, est-ce que l’on considère qu’ils n’ont servi à rien ? Il faut faire des choix. Je connais les contraintes budgétaires de la ministre actuelle, elles ont été presque les mêmes quand on était au pouvoir. Mais maintenant que l’on est à la croisée des chemins, qu’est-ce que l’on fait ? »

EHPAD : « Maintenant que l’on est à la croisée des chemins, qu’est-ce que l’on fait ? » (Pascale Boistard)
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« Maintenant que l’on est à la croisée des chemins, qu’est-ce que l’on fait ? » (Pascale Boistard)

Vives inquiétudes sur la réforme du financement des EHPAD

La réforme de la tarification du secteur, entrée en vigueur en 2017, a sans doute précipité le mouvement de fond qui traverse les EHPAD. Passé sous le précédent quinquennat, le décret en question modifie leur financement en faisant converger progressivement jusqu’en 2023 les budgets des établissements publics (ils représentent 43% du total) avec ceux du privé.

La Fédération hospitalière de France (FFH), qui représente le secteur public principalement touché par le nouveau mode de calcul du degré de dépendance, demande un retrait de cette réforme « aux conséquences néfastes ». La FFH estime que le budget des établissements publics pourrait à terme être amputé de « plus de 200 millions d’euros ».

Toutes catégories d’EHPAD confondues, le ministère de la Santé affirme que la réforme, s’il n’y avait pas de mesures de compensation, créerait 80% de gagnants et 10% de perdants (le reste n’étant pas affecté).

La réponse du gouvernement jugée insuffisante

C’est le 25 janvier que la ministre de la Santé est montée au créneau. Face aux critiques montantes sur la dégradation des conditions de travail, Agnès Buzyn a notamment appelé à « arrêter l’Ehpad bashing ». « La majorité des établissements et des personnels font un super travail et offrent un très bon service », a-t-elle ajouté au Parisien.

Agnès Buzyn, en rappelant que 110 millions d’euros supplémentaires ont été mobilisés dans le dernier projet de loi de finances de la Sécurité sociale, a annoncé une nouvelle enveloppe de 50 millions d’euros pour les EHPAD. Elle a notamment pris un « engagement » : « qu’aucun établissement ne soit pénalisé » et que la réforme de la tarification « se passe en douceur ».

Cette rallonge budgétaire de dernière minute est loin du compte pour les partenaires sociaux. « Quand on nous parle de 100, 150 millions d’euros, on est quand même très très loin des besoins », a réagi sur Public Sénat Philippe Crépel, porte-parole de la CGT Santé action sociale. « Aujourd’hui il manque peut-être 100.000 personnes dans les EHPAD pour s’occuper des personnes âgées »

« Il manque peut-être 100.000 personnes dans les EHPAD pour s’occuper des personnes âgées » (Philippe Crépel, CGT)
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« Il manque peut-être 100.000 personnes dans les EHPAD pour s’occuper des personnes âgées » (Philippe Crépel, CGT)

Même sentiment chez ce représentant des directions d’EHPAD. « Parler de 50 millions d’euros, ce n’est absolument pas à la hauteur des enjeux », s’est indigné Romain Gizolme, directeur de l'Association des Directeurs au service des Personnes Âgées (AD-PA), sur Public Sénat. Pour lui, « l’État manque de considération ».

EHPAD : « L’État manque de considération » (Romain Gizolme, AD-PA)
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« Les annonces sont très tardives et attives. [...] Elles sont extrêmement inquiétantes », juge Romain Gizolme (AD-PA)

Le directeur de l’AD-PA rappelle que le Conseil économique, social et environnemental (Cese) avait préconisé en 2011 une « piste de financement acceptable pour l’ensemble de la société ». « La question est de savoir si on le met réellement en œuvre ».

Les membres du Cese ont majoritairement recommandé deux mesures : l’instauration d’une taxe sur l’ensemble des mutations à titre gratuit (dans le cadre de succession et de donations) et un alignement du taux plein de la CSG des retraités sur celui des actifs. Montant global attendu pour les deux pistes : 3,2 milliards d’euros. « Au regard du budget de la Sécu, ce n’est franchement pas énorme », estime Romain Gizolme.

EHPAD : « Aujourd'hui, ce sont les prémices d'une lame de fond » (Pascale Boistard)
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Le nombre des plus de 85 ans va quadrupler en France d'ici à 2050. « S'il n'y a pas un sursaut, cela va devenir plus qu'explosif. Aujourd'hui, ce sont les prémices d'une lame de fond » (Pascale Boistard)

Large soutien politique au mouvement

Le mouvement inédit ces personnels des maisons de retraite a reçu le soutien de nombreuses familles politiques, des communistes et la France insoumise au Front national, en passant par les Républicains et le Parti socialiste.

La situation des EHPAD a d’ailleurs occupé une large partie des questions d’actualité au gouvernement cet après-midi à l’Assemblée nationale, avec pas moins de cinq interventions des groupes LR, PS, MoDem, France insoumise et des Constructifs. Le député (LR) Damien Abad dénonce une « situation apocalyptique ».

Le député François Ruffin (France insoumise) fait le parallèle entre la rallonge accordée aux EHPAD et les réformes fiscales de l’automne et interpelle la ministre. « Pour les pauvres, c’est en millions. Pour les riches, c’est en milliards. Sortez le carnet de chèque ! »

Même les élus proches du groupe LREM se sont joints à l’inquiétude générale. « C’est un système qu’il faut revoir. Ce n’est pas un cri de colère que je pousse mais un cri d’alarme », s’exclame la députée (MoDem) Sarah El Haïry. « Ils sont à bout de souffle », relaye la députée constructive Agnès Firmin Le Bodo, qui réclame un moratoire sur le décret réformant la tarification des EHPAD.

Au cours de ses réponses, la ministre de la Santé rappelle les engagements financiers de l’État et cherche à se montrer rassurante. « La réforme sera maintenue, et l’État l’accompagnera », assure-t-elle, instant sur l’arrivée d’un médiateur pour être à l’écoute des établissements les plus en difficulté et suivre les effets de la réforme sur le terrain.

Agnès Buzyn a surtout voulu replacer son action dans un temps plus loin. « Je souhaite réfléchir à une réponse de long terme » pour que le système soit « pérenne, efficient ». « C’est le plan que je proposerai cette année », a-t-elle déclaré dans l’hémicycle. Ses réponses suffiront-elles à dissiper le malaise croissant dans les EHPAD ? Les syndicats ont demandé à être reçus par la ministre.

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