Propos sur les femmes voilées : Jean-Louis Masson peut-il être sanctionné ?
Après les propos polémiques tenus par Jean-Louis Masson lors de l’examen de la proposition de loi sur la neutralité religieuse des accompagnants scolaires, de nombreux parlementaires déplorent « l’image préjudiciable » donnée au Sénat. Peut-il, pour autant, faire l’objet d’une sanction ?

Propos sur les femmes voilées : Jean-Louis Masson peut-il être sanctionné ?

Après les propos polémiques tenus par Jean-Louis Masson lors de l’examen de la proposition de loi sur la neutralité religieuse des accompagnants scolaires, de nombreux parlementaires déplorent « l’image préjudiciable » donnée au Sénat. Peut-il, pour autant, faire l’objet d’une sanction ?
Public Sénat

Temps de lecture :

7 min

Publié le

Mis à jour le

« Vous lui faites bien trop d’honneur à parler de lui comme ça ». Deux jours après l’examen de la proposition de loi LR sur la neutralité religieuse des accompagnants scolaires, au grand regret de l’ensemble des sénateurs, ce ne sont pas les 4H30 de débat que les Français ont retenu, mais les interventions sulfureuses du sénateur, Jean-Louis Masson.

« Ça m’a fait mal au ventre d’entendre ça »

Depuis mardi, les vidéos de ses prises de parole, où il compare les accompagnatrices scolaires voilées « à des sorcières d’Halloween », dépassent allègrement le million de vues sur les réseaux sociaux. Une publicité dont le Sénat se serait bien passé. « Il nous a fait beaucoup de tort. Ses propos étaient très choquants il a vraiment fait un discours de bistrot. Ça m’a fait mal au ventre d’entendre ça » confie le sénateur LR, Michel Raison, membre du bureau du Sénat.

De quoi kidnapper l’enjeu du texte adopté mardi soir ? « Mais pas du tout. On a travaillé pendant des heures. On a adopté un texte extrêmement important. Et tout le monde ne parle plus que de ce type ou des femmes voilées qu’avaient fait venir Samia Ghali (voir notre article NDLR). Ces gens font du cinéma. Ils s’auto-alimentent. Mais Le Sénat, c’est autre chose que ça » veut croire Jacqueline Eustache-Brinio, l’auteure de la proposition de loi, elle aussi passablement agacée par la nouvelle renommée de Jean-Louis Masson. Il n’empêche, mercredi après-midi, en marge des questions d’actualité, c’est bien lui qui enchaînait les interviews face caméra en salle des conférences.

Une scène relativement inhabituelle pour ce proche de Nicolas Dupont-Aignan, ancien député RPR, élu au Sénat la première fois à la tête de la liste « Moselle Avenir » en 2001, et réélu depuis en 2011 et 2017.

David Assouline saisit le bureau du Sénat

Face au tollé de ces vidéos devenues virales, le vice-président PS du Sénat, David Assouline a décidé de saisir le bureau de la Haute assemblée qui se réunira jeudi prochain. « Une parole du Sénat » pour les condamner « est absolument nécessaire et pédagogique » juge-t-il.

« Ne pas réagir, quelque part c’est cautionner. Nous avons besoin d’une expression claire pour condamner ces propos. Il n’est pas trop tard pour le faire. Il y a une forme d’escalade xénophobe qui s’installe dans ce pays y compris dans l’enceinte du Sénat. C’est dangereux. La radicalisation n’est pas uniquement là où on dit qu’elle est » approuve Éric Bocquet sénateur communiste et membre du bureau du Sénat.

« Le président Larcher trouvera la bonne mesure »

Questeur du Sénat et donc membre lui aussi du bureau, le sénateur centriste Vincent Capo-Canellas considère également que « cette situation est préjudiciable à l’image du Sénat ». « Il faut bien sûr tenir compte de la liberté de parole d’un parlementaire dans l’hémicycle. Mais il y a un certain nombre de valeurs qui sont celles du Sénat, de l’écoute et du respect de chacun. Le président Larcher trouvera la bonne mesure » assure-t-il.

Réaction de Vincent Capo-Canellas aux propos de Jean-Louis Masson
00:26

« Jamais de sanction prononcée à l'égard de propos tenus en séance publique par un sénateur »

Il ne serait question, pour autant, de prononcer une sanction à l’encontre de Jean-Louis Masson. En effet, contacté par publicsenat.fr, le Sénat confirme que jusqu’à présent, « le bureau du Sénat n'a jamais prononcé de sanction à l'égard de propos tenus en séance publique par un sénateur ». Dans sa décision du 5 juillet 2018, le Conseil constitutionnel a rappelé, que « le règlement du Sénat ne saurait avoir pour objet ou pour effet de porter atteinte à la liberté d'opinion et de vote des sénateurs ».

En effet comme l’explique, Benjamin Morel, maître de conférences en Droit public à l'Université Paris II Panthéon-Assas, l’article 26 de la Constitution fixe une irresponsabilité pénale pour les propos tenus par un parlementaire dans l’exercice de son mandat. « Ce principe date de la Révolution française pour que les élus n’aient pas peur de parler dans un hémicycle. Il assure la séparation des pouvoirs et la liberté du débat public ».

« Il ne s’agit pas de sanctionner le contenu des propos, mais de mettre fin à un trouble de la séance »

En ce qui concerne les sanctions disciplinaires, elles sont basées sur l’article 33 du règlement du Sénat selon lequel, « toute attaque personnelle, toute manifestation ou interruption troublant l'ordre sont interdites ». Elles sont au nombre de quatre (article 92 du règlement du Sénat) : le rappel à l'ordre, le rappel à l'ordre avec inscription au procès-verbal, la censure, la censure avec exclusion temporaire. « Il ne s’agit pas de sanctionner le contenu des propos, mais de mettre fin à un trouble de la séance, c’est ce qui arrive par exemple dans le cas d’invectives ou d’attaques personnelles entre élus » précise Benjamin Morel. Ces sanctions relèvent du président de séance, au moment du trouble constaté, et non du bureau du Sénat.

Le précédent de 2015

Si le grand public a découvert, cette semaine, les outrances de Jean-Louis Masson, il n’en est pourtant pas à son premier « coup d’éclat ». Entre autres exemples, octobre 2015, lors du vote solennel du projet de loi sur le droit des étrangers en France. Le sénateur de Moselle avait profité des explications de votes pour se livrer à une diatribe anti-immigrés dans un hémicycle quasi-plein (comme nous le rapportions ici). « L’immigration d’aujourd’hui, ce sont les terroristes de demain ! » avait-il conclu sous une bronca des sénateurs, et les applaudissements des deux représentants du FN, Stéphane Ravier et David Rachline.

Toutefois, à cette époque, cette intervention avait donné lieu à plusieurs rappels au règlement. L’ancien président du groupe PS, Didier Guillaume avait demandé au président du Sénat, Gérard Larcher, de vérifier si les propos de son collègue étaient « dans le champ de la République ». Puis l’ancien président du groupe écologiste, Jean-Vincent Placé, l’ancien secrétaire national du Parti communiste, Pierre Laurent et l’actuel président de la commission des lois, Philippe Bas avaient, eux aussi, fait un rappel au règlement.(voir la vidéo ci-dessous)

Réactions de Didier Guillaume (PS), Pierre Laurent (PCF), Jean-Vincent Placé (Ecologistes !) et Philippe Bas (LR) aux propos de Jean-Louis Masson
05:43

Mardi, Jean-Louis Masson a pu comparer à trois reprises les femmes voilées à des « sorcières d’Halloween » sans susciter de rappel au règlement, même si plusieurs protestations se sont fait entendre dans les rangs. « Tout le monde voyait venir cette séance avec une certaine inquiétude. Mais le président de séance n’est pas un censeur. Vous imaginez si la séance avait été suspendue ? Il n’attendait que ça » confie un sénateur.

Partager cet article

Dans la même thématique

Paris: Seance questions au gouvernement Assemblee nationale
8min

Politique

Travail le 1er mai : une réforme quasi enterrée, que ses défenseurs cherchent à réanimer

Face au risque de censure et sous la pression des syndicats, le gouvernement a repoussé sine die la proposition de loi sénatoriale sur le travail le 1er mai, tout en ouvrant des discussions. Une décision dénoncée par Gabriel Attal chez Renaissance. Côté LR, Bruno Retailleau propose aux présidents de l’Assemblée et du Sénat de convoquer eux-mêmes la commission mixte paritaire, pour relancer le processus parlementaire. Si Gérard Larcher « était prêt à étudier » la question, l’idée serait en « stand by » face aux hésitations de Yaël Braun-Pivet.

Le

Propos sur les femmes voilées : Jean-Louis Masson peut-il être sanctionné ?
3min

Politique

Au nom du « soutien au peuple Vénézuélien », Gérard Larcher reçoit au Sénat la Prix Nobel de la paix et opposante María Corina Machado

Au lendemain de sa rencontre avec Emmanuel Macron, la lauréate du Prix Nobel de la paix María Corina Machado, figure de l’opposition vénézuélienne, est reçue mardi 14 avril par le président du Sénat Gérard Larcher. L’occasion d’échanger sur « les perspectives d’une transition pacifique et démocratique » au Venezuela plus de trois mois après la capture du président Maduro par les États-Unis.

Le

Propos sur les femmes voilées : Jean-Louis Masson peut-il être sanctionné ?
3min

Politique

Après son arrivée chez Grasset, relié à Vincent Bolloré, Boualem Sansal assure ne « pas du tout » se rapprocher de l’extrême-droite 

Invité de la matinale de Public Sénat ce mardi 14 avril, Boualem Sansal est revenu sur son récent départ de Gallimard, son éditeur historique, vers Grasset, relié au milliardaire conservateur Vincent Bolloré. Interrogé sur ce choix et sur d’hypothétiques liens avec l’extrême-droite, l’écrivain franco-algérien assure ne « pas du tout » se rapprocher de ce camp politique et dit « picorer » ses idées « à droite » et « à gauche ».

Le

36071660134
5min

Politique

« La République a besoin de votre voix » : au Sénat, collégiens et lycéens dissertent sur la liberté d’expression lors d’un concours d’éloquence

Plusieurs dizaines de collégiens et lycéens, principalement originaires de Seine-Saint-Denis, se sont affrontés lors de la 8ème édition du Concours d'éloquence de la jeunesse, lundi 13 avril, au Sénat. L’occasion de philosopher sur les limites de la liberté d’expression et d’ « affirmer sa place dans la société », comme les y a invités le sénateur Ahmed Laouedj.

Le