La réforme des rythmes scolaires de 2013 porte-t-elle, indirectement, une part de responsabilité dans les difficultés que traverse aujourd’hui le périscolaire ? C’est à cette question qu’à dû répondre Vincent Peillon, ancien ministre de l’Éducation nationale sous François Hollande, auditionné par la commission d’enquête du Sénat consacrée aux violences commises contre des enfants dans les accueils périscolaires.
La rapporteure Agnès Evren a rappelé l’enjeu de ces travaux : « Examiner toute la chaine de protection », du recrutement et de la formation des personnels, jusqu’au recueil de la parole de l’enfant et à la coordination entre collectivités, Education nationale, police et justice. Si elle a précisé que la reforme portée par Vincent Peillon qui consistait à revenir à une semaine de 4 jours et demi à l’école primaire n’était évidemment pas responsable des violences commises par certains adultes, elle a précisé qu’elle avait profondément transformé « le temps de l’enfant et du périscolaire ». Une évolution qui impose, selon elle, de s’interroger sur les conditions dans lesquelles les agents ont alors été recrutés et encadrés.
« La parole se libère »
D’emblée, Vincent Peillon a voulu replacer les violences périscolaires dans une perspective plus large. Ces faits rappelle-t-il « existaient déjà » lorsqu’il a commencé à travailler dans l’éducation, dans les années 80. L’ancien ministre refuse toutefois tout relativisme, l’enjeu, estime-t-il, est désormais de mieux repérer les violences et d’apporter des réponses adaptées. « Il faut faire la part de ce qui est très grave, de ce qui l’est un peu moins et faire attention à ce qui relève de qualification pénale ou d’autres formes de rappel à l’ordre », a-t-il déclaré, en évoquant les évolutions de la société dans son rapport à la violence faites aux enfants. Pour lui, la multiplication récente de signalements témoigne aussi d’une évolution positive : « La parole se délivre. » Comme pour les violences faites aux femmes, davantage de victimes ou de témoins osent aujourd’hui parler, ce qui peut donner l’impression d’une hausse soudaine du phénomène. Mais cette évolution ne dispense pas les pouvoirs publics d’agir. « Nous devons faire toute la lumière sur ces questions et donner des réponses les plus adaptées possible », a insisté l’ancien ministre.
« La France n’a que 144 jours d’école publique à donner à ses enfants »
C’est sur la semaine de quatre jours et demi que l’essentiel de l’audition s’est concentré. Pour Vincent Peillon, le retour de rythme en primaire répondait au constat d’une France qui consacrait trop peu de jours à l’école. « La France n’a que 144 jours d’école publique à donner à ses enfants », a-t-il rappelé. Une situation qu’il juge toujours préoccupante, alors que les résultats scolaires restent marqués par de fortes inégalités sociales selon le dernier classement PISA. Son ambition, explique-t-il, était notamment de « reconquérir le mercredi matin ». Il ne s’agissait pas selon lui, de transformer ce temps en simple succession d’activités périscolaires, mais de remettre dans le giron du service public un temps consacré à l’enfant.
L’ancien locataire de la rue de Grenelle récuse ainsi l’idée selon laquelle la réforme aurait simplement consisté à déplacer des heures d’activités vers les collectivités. Son objectif était de mieux répartir les apprentissages et d’alléger les journées de classe, particulièrement longues pour les élèves de primaire. « Il n’y a pas un pays qui a réussi sa mue éducative sans inscrire une action dans la durée », martèle-t-il.
« Il faut une formation qui doit être continue sur les enfants »
« Vous ne pouvez pas précariser et maltraiter » la personne à laquelle la société confie ses enfants, a lancé Vincent Peillon qui défend une véritable professionnalisation des personnels périscolaires. « Moi je préfère dire des éducateurs. C’est un métier qui suppose de connaitre la psychologie de l’enfant, d’être contrôlé », a-t-il expliqué.
Le BAFA, selon lui, ne peut à lui seul constituer la réponse à la question de la qualification des professionnels. L’enjeu est de construire une véritable filière, avec des perspectives professionnelles et une formation adaptée. « Ces gens-là qui s’occupent des enfants en dehors des enseignants doivent être, bien sûr, contrôlés, mais en contrepartie […] il faut être capable de leur donner un statut, une formation », a-t-il insisté. Une exigence qui vaut, selon lui, également pour les enseignants : « Il faut une formation qui doit être continue sur les enfants, il faut des rappels tout le temps, tout le temps, tout le temps », insiste-t-il.
Deux métiers, un même enfant
L’une des difficultés majeures de la réforme, selon Vincent Peillon, a été la coexistence de deux univers professionnels qui se connaissent mal. « Ce n’est pas la même chose d’être professeur et animateur », a-t-il reconnu. Mais cette différence ne doit pas conduire à une hiérarchie entre les métiers. La réforme avait notamment suscité de fortes tensions chez les enseignants, particulièrement à Paris. Certains craignaient de voir intervenir dans leurs écoles des personnels extérieurs à l’Education nationale. « Nous avons déjà un problème de dignité. Vous nous payez mal, vous nous recrutez n’importe comment ces années et en plus maintenant vous nous prenez pour des animateurs », a résumé l’ancien ministre en rapportant les arguments qui lui étaient alors opposés. Pour autant, il juge indispensable de rapprocher les deux professions. « Chacun à sa place », insiste-t-il mais les professionnels doivent apprendre à travailler ensemble autour du même enfant. Selon lui, les formations des enseignants auraient donc dû davantage intégrer cette dimension, afin que les futurs professeurs comprennent le rôle des éducateurs et la distinction entre les différents temps de l’enfant.
« Ne pas jeter l’opprobre » sur les animateurs
Au terme de son audition, Vincent Peillon a surtout mis en garde les sénateurs contre un écueil, vouloir répondre à la crise en désignant des responsables sans s’attaquer aux failles structurelles. « Votre objectif, c’est retisser la confiance », a-t-il rappelé aux membres de commission. Mais cette confiance, selon lui, ne pourra être restaurée qu’à condition de reconnaître les insuffisances du système et d’y apporter des réponses concrètes. L’ancien ministre ne nie pas les défaillances. Il appelle toutefois à ne pas jeter « l’opprobre » sur l’ensemble des animateurs, des centaines de milliers d’entre eux, rappelle-t-il, « font excellemment leur travail ».
Derrière les violences révélées ces derniers mois, Vincent Peillon voit donc moins la faillite d’un métier que celle d’un système qui n’a pas suffisamment investi dans ceux auxquels il confie les enfants. « Tant qu’on n’aura pas fait ça », conclut-il en substance, il sera difficile d’exiger une protection efficace des enfants.