Prix du carburant jusqu a 2,74 euros sur l autoroute entre Nice et Cannes
Credit:Syspeo/SIPA/2604191623

Carburants : la France se dirige-t-elle vers une « ère de pénurie énergétique » ?

Ce week-end, le PDG de TotalEnergies, Patrick Pouyanné, a estimé que la France allait entrer « dans une ère de pénurie énergétique » si le blocage du détroit d’Ormuz se prolongeait encore deux mois. Un diagnostic que le chef de l’Etat a fermement contesté. Pour les experts, le risque de pénurie n’est pourtant pas à écarter et pourrait surtout se traduire par une hausse des prix.
Simon Barbarit

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C’est un bras de fer à distance que les Français ont pu observer ce week-end. Vendredi, lors de la World Policy Conference organisée par l’Institut français des relations internationales (Ifri) le patron de TotalEnergies, Patrick Pouyanné a tiré les conséquences du blocage, depuis deux mois du détroit d’Ormuz, cette artère stratégique où transite 20 % du pétole mondial et d’importants volumes de gaz liquéfiés. Depuis le début du conflit entre Israel et l’Iran, seuls quelques navires, en majorité liés à l’Iran, ont emprunté ce couloir stratégique pour les exportations d’hydrocarbures du Golfe.

« Nous avons désormais absorbé tout le surplus (des stocks, ndlr). Si la situation perdure encore deux ou trois mois, nous entrerons dans une ère de pénurie énergétique, comme celle que subissent déjà certains pays asiatiques », a mis en garde Patrick Pouyanné.

Une sentence qui n’a pas été du goût d’Emmanuel Macron. Interrogé sur l’hypothèse d’une pénurie lors d’une conférence de presse dans le cadre de sa visite à Athènes, le chef de l’Etat a considéré que « la pire des choses, dans ces moments-là où il y a des tensions, de l’incertitude géopolitique, c’est que ces tensions soient accrues par des comportements de panique ». « Et bien souvent, la pénurie, on la crée par ces comportements de panique eux-mêmes » […] « Je crois pouvoir vous dire à ce stade que la situation est contrôlée et qu’aujourd’hui, la situation ne nous fait envisager aucune pénurie », a-t-il répondu.

Ce lundi, en déplacement en Ariège, Emmanuel Macron a insisté sur la nécessité de « rouvrir le détroit parce que ça impact l’économie mondiale ». « J’espère que nous arriverons à convaincre les parties prenantes dans les prochains jours ». « Il faut qu’on traite le problème à la racine. Et la racine, c’est de permettre à ces routes de se rouvrir ».

« Le premier indice du manque d’approvisionnement physique, ce sera les prix »

En attendant, dans ce contexte de flambée persistante des prix à la pompe auquel le gouvernement a fait le choix de répondre par des aides ciblées, les mots du patron de TotalEnergies ne vont pas rassurer les Français, qui plus est, à deux mois des vacances d’été. « Il n’est pas faux de dire qu’il n’y a pas de risque de pénurie dans l’immédiat. Mais Patrick Pouyanné parle d’échéance à deux mois. Et si le conflit perdure, il y aura des tensions d’approvisionnement à ce moment-là », explique Philippe Charlez, expert en question énergétique, avant de développer : « Actuellement le baril de Brent se situe entre 95 et 105 dollars. On a un marché inquiet, mais pas plus qu’il y a un mois. Le premier indice du manque d’approvisionnement physique, ce sera les prix. Les premiers touchés seront les pays du Sud-Est asiatique qui, pour des raisons géographiques, achètent en grande quantité le pétrole du Moyen-Orient. Le déficit d’offre va conduire à une augmentation des prix qui pourrait aussi se traduire en pénurie physique, car rien n’interdit à un cargo en partance d’Angola pour aller en Europe, de faire demi-tour. Si, par exemple, les Chinois achètent la cargaison plus chère, le bateau fera demi-tour. Un cargo peut changer 20 fois de propriétaire au cours du voyage », indique Philippe Charlez. Cet ancien cadre chez Total rappelle qu’avant le conflit, 20 millions de barils transitaient chaque jour par le détroit d’Ormuz. « Aujourd’hui 7 millions qui sont exportés par la mer rouge via un oléoduc en Arabie-Saoudite et 2 ou trois millions passent toujours par bateau dans le détroit. On a donc une différence d’une dizaine de barils qui ne satisfait pas le marché ».

Dans ce marché mondial, la France qui, comme le veut le slogan, « n’a pas de pétrole mais à des idées », n’a pas non plus des moyens illimités. Le coût des nouvelles aides sur le carburant et du prolongement de certaines mesures de soutien est estimé par le gouvernement à 180 millions d’euros en mai, après 150 millions d’euros en avril.

La guerre au Moyen-Orient a déjà coûté 6 milliards d’euros à l’économie française, en majorité (3,6 milliards d’euros) en raison de l’augmentation de la charge de la dette. Pour ne pas donner l’impression d’être dans l’immobilisme, le Premier ministre, Sébastien Lecornu cible, depuis plusieurs jours, les marges des distributeurs, en agitant la menace d’un décret visant à les plafonner. Un document de l’exécutif, révélé par franceinfo samedi, indique que les distributeurs ont augmenté leurs marges brutes depuis le début de la guerre au Moyen-Orient. Le ministre des PME et du pouvoir d’achat, Serge Papin, avait pourtant estimé, jeudi, que les distributeurs « jouaient le jeu » sur le prix du carburant, suite au plan exceptionnel de 500 contrôles des prix aux stations-service.

« Les distributeurs n’ont pas abusé »

« La marge brute des distributeurs qui inclut les frais de transports entre les raffineries et la pompe à essence, les frais inhérents des stations, ou encore le financement des certificats d’économie d’énergie (CEE), environ 16 centimes par litres en ce moment, a augmenté. Mais la marge de distribution nette a, elle, un peu baissé. Les distributeurs n’ont pas abusé. Au contraire ils ont plutôt eu tendance à baisser leurs marges. On accuse Total d’avoir augmenté ses prix, alors qu’ils les ont bloqués. Sur le raffinage et le prix du pétrole, les prix ont augmenté mais pas la distribution » estime Philippe Charlez.

Jacques Percebois, économiste spécialiste des énergies et professeur émérite à l’Université de Montpellier, ajoute : « L’Etat ne pourrait agir de toute façon que sur les raffineurs français et ne pourrait rien faire sur la marge des raffineurs étrangers. Le gouvernement va devoir faire un choix politique. Il pourrait, notamment suspendre de façon provisoire le financement des CEE. C’est un arbitrage qui consiste à se mettre à dos soit les écologistes, soit les agriculteurs et les taxis ».

Supprimer les certificats d’économie d’énergie (CEE), qui servent à subventionner des travaux de rénovation énergétique, est justement la piste avancée par les distributeurs. Elle a été catégoriquement rejetée par Sébastien Lecornu. « Suspendre les CEE, c’est suspendre la subvention pour les Français. […] C’est mettre un énorme plan social sur l’ensemble des entreprises de bâtiment de ce pays », a-t-il répondu.

L’électrification : la réponse à long terme du gouvernement

« Les principaux distributeurs de carburants du pays veulent tout faire pour réduire le prix car la dépendance des énergies fossiles fait partie de leur business. L’approche du gouvernement c’est de garder un signal prix sur les énergies fossiles pour montrer que cette dépendance coûte cher », note Andreas Rüdinger, chercheur au programme énergie-climat de IDDRI, (Institut du Développement Durable et des Relations Internationales). « Le produit de la CEE n’est pas une taxe, ça ne va pas directement dans les caisses de l’Etat, c’est une obligation faite à l’ensemble des fournisseurs énergie, c’est donc techniquement compliqué de suspendre le dispositif. Le gouvernement a fait le choix de saisir l’opportunité d’une bonne crise. Il doit tenir bon. Et ce n’est pas simple car plus les prix augmentent, plus les capacités d’investissement des entreprises et des ménages dans des équipements électrifiés, sont contractées. C’est à la fois plus nécessaire que jamais et beaucoup plus dure d’augmenter les investissements. L’électrification du pays, c’est avant tout un gigantesque plan d’investissement », ajoute-t-il. Jeudi dernier, en lien avec la troisième programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE) présentée en février, le gouvernement a dévoilé une série de mesures destinées à compléter son plan d’électrification pour réduire la part des énergies fossiles dans la consommation en la réduisant de 60 % en 2023 à 40 % en 2030. Des mesures de soutien à l’électrification de nos usages dans les transports, le bâtiment, l’industrie et le numérique. « Il ne s’agit pas d’opposer le court terme et le long terme », a assuré le Premier ministre. Mais à un an d’une élection présidentielle, le court terme pourrait bien prendre le dessus.

 

 

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