« Du jamais-vu depuis Disneyland Paris » L’annonce a été pensée pour frapper les esprits. Lundi 24 août, à l’issue de la rencontre entre Emmanuel Macron et le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane, l’Élysée a confirmé un accord avec Qiddiya Investment Company, filiale du fonds souverain saoudien PIF, pour la création de trois parcs à thème dans le Val-d’Oise. Avec un chiffrage annoncé à 6 milliards d’euros. À la clé, selon les chiffres communiqués par l’exécutif, 22 000 emplois directs et 80 000 emplois indirects, mais aussi des logements, des hôtels, des restaurants et de nouvelles infrastructures.
Le chef de l’État revendique une nouvelle fois son intérêt pour l’univers des mangas et assure partager avec Mohammed ben Salmane une passion commune pour Dragon Ball Z. Une proximité culturelle qui aurait contribué à faire émerger le projet lors d’une rencontre à Riyad en décembre 2024. Quelques heures plus tard, Valérie Pécresse, présidente de la région Île-de-France, célébrait-elle aussi l’annonce : « Non, vous ne rêvez pas : Dragon Ball arrive en Île-de-France », lançait-elle dans une vidéo publiée sur les réseaux sociaux. Derrière l’annonce, le projet est toutefois beaucoup plus vaste qu’un simple parc consacré à Son Goku. Et plusieurs de ses contours restent encore à préciser. « Ça fait un an et demi que le gouvernement travaille dessus », confie un élu du Val-d’Oise
Mirapolis, de Gargantua à Son Goku
Le futur complexe doit s’installer sur l’ancien site de Mirapolis, à proximité de Cergy-Pontoise. Ouvert en 1987, le parc avait été conçu comme un grand projet touristique capable de rivaliser avec les principaux parcs européens. Il ne survivra pourtant que quelques années. Sa gigantesque statue de Gargantua est, elle, restée. Pendant des décennies, elle a symbolisé un rêve touristique interrompu et une friche dont le Val-d’Oise n’a jamais véritablement su que faire.
Près de quarante ans après l’ouverture de Mirapolis, le site pourrait donc connaître une seconde vie, à une échelle bien plus importante. Pour le sénateur socialiste Rachid Temal, le choix du Val-d’Oise constitue déjà une reconnaissance de l’attractivité du département. Le territoire était en concurrence avec d’autres sites français et européens. « Nous sommes très heureux et très fiers que le Val-d’Oise ait gagné une compétition », souligne-t-il. Mais l’élu refuse de résumer le projet aux trois parcs annoncés. « Ça ne se résume pas à trois parcs. C’est plus large que ça », insiste-t-il.
Au Sénat, un accueil favorable mais sous conditions
Dans le Val-d’Oise, l’annonce est accueillie favorablement par plusieurs élus, mais avec une même exigence, que le territoire soit associé aux décisions et que les promesses soient traduites en bénéfices concrets pour ses habitants. Chez Les Républicains, Jacqueline Eustache-Brinio se montre enthousiaste. Pour la sénatrice du Val-d’Oise, l’arrivée d’un projet de cette ampleur peut changer durablement l’image du département. Elle compare le bouleversement attendu à celui provoqué par Disneyland en Seine-et-Marne. « Avant l’arrivée du parc, le département n’occupait pas la même place dans l’imaginaire touristique international. On ne parlait pas de la Seine-et-Marne avant Disney », souligne-t-elle en substance, convaincue que le Val-d’Oise peut à son tour gagner en visibilité. « On va enfin pouvoir désenclaver ce territoire », estime-t-elle, convaincue que les retombées sur l’emploi bénéficieront directement aux habitants du Val-d’Oise. Elle se dit favorable au projet, tout en demandant « une large concertation avec les élus locaux et les partenaires économiques ». Mais l’élue appelle elle aussi à la concertation. Le projet, souligne-t-elle, ne verra pas le jour « demain matin » et pourrait prendre une dizaine d’années. Elle réclame donc un travail étroit avec les élus locaux et les partenaires économiques.
« Quel sens pour notre territoire ? »
À gauche, le sénateur communiste du Val-d’Oise Pierre Barros refuse, lui, de se contenter des annonces. Il demande que les élus puissent connaître précisément le projet avant de se prononcer. Face aux « 22 000 emplois » et aux « 6 milliards d’euros », il pose une série de questions très concrètes sur X : « Quel contenu ? Quel périmètre ? Quel modèle économique ? Quels financements publics ? Quel sens pour notre territoire ? Quel intérêt pour la population ? Quel coût écologique ? » Sa demande est simple, savoir précisément ce qui est envisagé avant de se prononcer. « Quand nous mettons-nous tous autour d’une table pour prendre connaissance de la réalité du projet ? », interroge-t-il.
Un projet à construire, pas un « blanc-seing »
Pour Rachid Temal, l’arrivée d’un investisseur capable de mobiliser 6 milliards d’euros constitue une opportunité rare, mais elle ne saurait dispenser les pouvoirs publics de définir leurs priorités. « Il faut être enthousiaste quand les investisseurs sont capables de sortir 6 milliards d’euros », estime-t-il, tout en soulignant que de tels moyens font parfois défaut pour répondre à d’autres besoins du territoire. Pour autant, cet investissement ne peut se faire sans cadre : « Tout ce qui se fera là-bas devra respecter la loi française, bien sûr, notamment les normes environnementales. »
Le sénateur communiste Pierre Barros insiste, l’annonce doit désormais laisser place à une véritable phase de concertation et de travail collectif, afin que les élus puissent pleinement prendre part à la définition du projet. Sur ce point, Jacqueline Eustache-Brinio rejoint l’idée d’une concertation. Elle rappelle que le projet ne verra pas le jour immédiatement et estime qu’il faut « regarder ce genre de projet avec nos yeux de demain ». L’enjeu concerne également les infrastructures. Le développement du site devra être pensé en cohérence avec les transports, notamment le RER A et les projets de desserte du territoire. « On va développer le tramway entre Versailles et Cergy, c’est une vision globale qu’il faut voir c’est un projet d’aménagement, de développement », insiste Rachid Temal. Pour les élus du Val-d’Oise, l’investissement privé doit ainsi pouvoir contribuer à accélérer des aménagements dont les besoins sont déjà identifiés.
Un pari économique et politique encore à préciser
Reste une question centrale : que restera-t-il réellement de l’annonce du 24 août lorsque le projet entrera dans sa phase opérationnelle ? Six milliards d’euros représentent un investissement considérable. Mais entre l’annonce politique, les autorisations administratives, les infrastructures, la question foncière, les licences internationales et la construction effective, le chemin sera long.
Les élus favorables au projet y voient une occasion historique de replacer le Val-d’Oise sur la carte européenne et mondiale du tourisme.
Une chose semble toutefois faire consensus, le territoire de l’ancien Mirapolis pourrait connaître une transformation majeure. Mais avant de voir Son Goku s’installer dans le Val-d’Oise, il faudra encore préciser le projet, obtenir les autorisations nécessaires, régler la question des licences et organiser la concertation locale. Gargantua avait incarné le rêve inachevé d’un parc français. Demain, Son Goku pourrait en devenir le nouveau symbole. À condition, toutefois, que le héros japonais obtienne le droit de s’y installer.