Emmanuel Macron, à la recherche de sa gauche perdue
Par petites touches, le chef de l’Etat montre que le « en même temps » existe toujours, contrairement à l’idée répandue qu’il ne mènerait qu’une politique de droite. C’est aussi sa capacité à mobiliser la gauche en sa faveur, en cas de second tour face à Marine Le Pen, qui se joue.

Emmanuel Macron, à la recherche de sa gauche perdue

Par petites touches, le chef de l’Etat montre que le « en même temps » existe toujours, contrairement à l’idée répandue qu’il ne mènerait qu’une politique de droite. C’est aussi sa capacité à mobiliser la gauche en sa faveur, en cas de second tour face à Marine Le Pen, qui se joue.
Public Sénat

Temps de lecture :

9 min

Publié le

Mis à jour le

C’est une question lancinante, qui revient tel un hoquet, depuis des mois. Emmanuel Macron doit-il infléchir sa ligne politique avec des mesures plus sociales ? Après avoir aspiré une partie de l’électorat de droite, doit-il remuscler sa jambe gauche ? Au milieu de la gestion de la crise sanitaire, qui sature le débat public, les dernières mesures du gouvernement semblent dessiner une volonté de montrer que le « en même temps » existe toujours : plan de 3,3 milliards d’euros en faveur des quartiers populaires, nouvelle filière, présentée hier, pour assurer plus de mixité dans la haute fonction publique (lire notre article) et lancement ce vendredi, comme l’avait promis Emmanuel Macron lors d’un entretien à Brut en décembre, d’une plateforme de signalement des discriminations, gérée la Défenseure des droits. Bref, la jambe gauche bouge encore.

Un choix de communication perlée voulue par l’exécutif. « On fera des expressions multiples », confie un haut responsable de la majorité présidentielle. Deux options se présentaient : soit faire un grand plan, mais « l’effet choc dure 24 heures ». Soit jouer sur « l’effet teasing et faire durer ». Option retenue. De quoi occuper le terrain médiatique régulièrement. Des petites touches, façon impressionniste, histoire de changer la perception d’ensemble du tableau. Mais ce plan est fragile car tributaire du sanitaire. « Le problème, c’est qu’il n’y a rien d’autre que le covid qui imprime », lâche le même responsable macroniste.

« Problème d’incarnation »

Le 12 mars dernier, au début de la crise du coronavirus, le chef de l’Etat avait surpris son monde par un discours à forte tonalité de gauche. « Des biens et des services doivent être placés en dehors des lois du marché », avait soutenu Emmanuel Macron, annonçant des « décisions de rupture » à venir. Des espoirs finalement déçus, surtout pour l’aile gauche, quelque peu échaudée.

Près d’un an après, l’exécutif assure ne pas avoir oublié la question sociale. La crise est passée par là. Pour le gouvernement, elle passe par « l’égalité des chances ». « C’est le Président qui a demandé, lors du séminaire de rentrée en janvier, un plan d’action sur l’égalité des chances », explique un dirigeant de la majorité. « Il faut sans cesse renforcer les mesures pour l’égalité des chances et contre les discriminations car elles sont essentielles à l’équilibre de notre politique, le fameux « en même temps », a défendu le porte-parole du gouvernement, Gabriel Attal, dans un entretien au Monde.

Mais encore faut-il remarquer les mesures estampillées de gauche. Ce n’est pas toujours le cas. « On a un problème d’incarnation depuis le début du quinquennat. Pénicaud, Borne, ne sont pas des voix fortes », lâche un fidèle du chef de l’Etat. De son côté, l’aile gauche de la majorité présidentielle pousse malgré tout depuis des mois, pour des mesures plus sociales. Dans le JDD, le député LREM Pierre Person, avec 14 de ses collègues, en a remis une couche. Il a appelé l’exécutif à « un effort global et massif » pour l’égalité des chances, demandant la relance du projet de revenu universel d’activité.

« Un pays qui fonctionnarise 20 millions de personnes pendant un an, est-ce un pays de droite ? »

« Beaucoup d’annonces ont été faites. Beaucoup arriveront prochainement », souligne pour sa part Xavier Iacovelli, vice-président du groupe RDPI (LREM) du Sénat et secrétaire général de Territoires de progrès, qui rassemble une partie de l’aile gauche macroniste. Il « pense notamment à la question des enfants placés ou les travailleurs précaires », dossiers sur lesquels il travaille.

Face au procès sur le manque de mesures sociales, la macronie répond depuis longtemps : dédoublement des classes de CP et de CE1 en éducation prioritaire et prise en charge à 100 % des lunettes pour les plus démunis. « La deuxième jambe de notre projet, axé sur le « protéger », est mise en place depuis 2017 », assure Gabriel Attal. Des critiques qui énervent passablement certains, comme le président du groupe RDPI du Sénat, François Patriat :

Je ne vois pas en quoi aujourd’hui le Président serait obligé de mettre un coup de barre à gauche. Il prend des mesures qu’aucun gouvernement de gauche n’a prises avant lui.

« Ce procès sur la jambe gauche est invalidé par les faits et mensonger. Un pays qui fonctionnarise 20 millions de personnes pendant un an, est-ce un pays de droite ? », demande un autre parlementaire LREM, en référence au chômage partiel largement mis en place face à la crise du covid. Dit encore plus directement – et crûment – par un responsable de la majorité, ça donne : « Notre budget est un putain de budget de gauche ».

« Je pense que le Président marche sur ses deux jambes. C’est à son aile gauche, dont je fais partie, de désormais mettre en avant toutes les mesures d’accompagnement pour les plus fragiles » soutient Xavier Iacovelli. Le sénateur LREM des Hauts-de-Seine évoque les « annonces d’Elisabeth Borne d’une nouvelle aide pour soutenir les jeunes diplômés à la recherche d’un premier emploi, qui pourront conserver une partie de leur bourse d’étude pendant quatre mois » ou le « plan un jeune, une solution ».

« Emmanuel Macron reparle à Julien Dray »

Reste que certains signes montrent la volonté d’ajuster les choses. « Emmanuel Macron a commencé à reprendre langue – ce n’est pas pour rien – avec quelques amis de gauche qui l’entouraient à l’époque de la présidentielle de 2017. Je pense à Julien Dray, avec qui il reparle » affirme sur le plateau de Public Sénat Yves Derai, rédacteur en chef de Forbes France. Regardez :

Yves Derai (Forbes) : « Emmanuel Macron reparle à Julien Dray »
02:25

Voir quelques barons noirs pour préparer une élection, ça n’engage à rien et ça ne fait pas de mal. « Il commence à y avoir de nouveau des visiteurs du soir de gauche, avec qui il discute et qui l’ont alerté sur les questions écologiques, sociales et d’égalité des chances. Ce sont des questions qui touchent le peuple de gauche » ajoute Yves Derai.

« On a une fragilité sur le sujet des étudiants »

Au-delà de la gauche, c’est aussi la question de la jeunesse et des étudiants, en précarité et en détresse pour certains, qui est sur la table. « On a une fragilité sur le sujet. On a un angle mort, ce sont les étudiants qui avaient un petit job avec contrat précaire. On ne les traite pas » reconnaît un membre du premier cercle macroniste. Emmanuel Macron a bien saisi le problème et s’est déplacé sur le thème des étudiants le 21 janvier, à l’université de Paris-Saclay. Il y a affirmé qu’ils pourraient retourner en cours un jour par semaine et a annoncé la généralisation de deux repas par jour à 1 euro. Sans oublier le « chèque psy ». Mais sûrement pas suffisant. « Avec la crise qui continue, on refera une allocation exceptionnelle. C’est dans l’air. Je ne vois pas comment faire sans une aide ponctuelle », lâche un responsable de La République En Marche.

Derrière le sujet de la jeunesse, c’est la campagne de 2022 qui se dessine en filigrane. Un fidèle évoque plus largement « la société du care » comme thème à creuser pour les mois à venir. « 2022 se jouera sur la question de l’avenir et sur l’idée de renouveler ce qu’on a porté en 2017 : l’émancipation individuelle » dit-il. « La priorité de 2022 ne doit pas être l’identité ou la sécurité. Ce doit être la reconstruction, le fait de se relancer, de prendre soin, avec la problématique très actuelle du "care" », confirme un député LREM qui plaide pour des mesures plus écolos et sociales. Mais le même soulève une difficulté : « Quand on prend toutes les petites phrases d’Emmanuel Macron, c’est difficile de porter un projet sur l’attention aux autres… »

« Le Président pense qu’il faut continuer à faire travailler la poutre »

La crainte qui monte chez les soutiens d’Emmanuel Macron, à 14 mois de la présidentielle, est que les électeurs de gauche, qui ont voté pour lui en 2017, fassent cruellement défaut en cas de second tour face à Marine Le Pen en 2022. Un risque qu’admet un proche du chef de l’Etat :

Il y a un électorat qui considère que Macron/Le Pen, c’est la même chose. Donc il y a un sujet.

La macronie ne doit pas marcher sur une seule jambe, au risque de tomber. « Il ne faut pas négliger le socle social-démocrate », continue le même proche, « mais le Président pense qu’il faut continuer à faire travailler la poutre ». Autrement dit, l’analyse du coup de barre à gauche ne semble pas partagé par Emmanuel Macron, qui entend continuer à siphonner la droite. Sous couvert d’anonymat, un député LREM fait d’ailleurs du chef de l’Etat son candidat : « La stratégie de la macronie, c’est que l’électorat de gauche n’irait pas voter Le Pen. Donc on parle à la droite. Aujourd’hui, l’électeur de gauche ne reviendra pas. Et l’électeur de droite sera confronté à une primaire au premier tour entre Emmanuel Macron et Xavier Bertrand. Avec le risque de se retrouver très bas ». Une vision que tempère cependant Xavier Iacovelli : « Je ne pense pas que les électeurs de gauche bouderont un rendez-vous pour le second tour face au risque du RN. C’est un électorat responsable ».

Un dirigeant de la majorité note une autre « difficulté pour 2022. Car le dépassement politique, c’est l’ADN politique du chef de l’Etat. Or généralement, un Président fait du dépassement politique son thème de deuxième campagne ». Il voit ainsi l’une de ses cartes déjà jouée. La martingale du « en même temps » ne peut pas fonctionner deux fois. Pour Emmanuel Macron, l’un des enjeux du scrutin de 2022 sera aussi de ne pas se laisser prendre à son propre piège.

Partager cet article

Dans la même thématique

Emmanuel Macron, à la recherche de sa gauche perdue
4min

Politique

« On surmonte nos rancœurs » : Agnès Evren (LR) défend un mariage de raison entre Rachida Dati et Pierre-Yves Bournazel pour battre la gauche à Paris

À Paris, la fusion des listes entre Rachida Dati et Pierre-Yves Bournazel relève davantage du réalisme politique face à l’avance de la gauche que d’un rapprochement sincère et naturel. Il a fallu surmonter « une forme d’inimitié » entre les deux candidats, reconnait la vice-présidente de LR et sénatrice de la capitale Agnès Evren, qui compte aussi sur les reports de voix des électeurs de Sarah Knafo.

Le

Emmanuel Macron, à la recherche de sa gauche perdue
5min

Politique

Municipales à Montpellier : sécurité, gestion des déchets, transports… Que retenir du débat d’entre deux tours ?

A Montpellier, c’est une triangulaire qui opposera, dimanche prochain, le maire sortant socialiste Michaël Delafosse, en tête avec 33,41 % au premier tour, la candidate LFI, Nathalie Oziol, deuxième avec 15,36 % et le candidat indépendant, Mohed Altrad (11,31 % des voix). Si dans de nombreuses grandes villes de France, comme Lyon, Toulouse, Nantes… LFI et le reste de la gauche se sont unis au deuxième tour des élections municipales, dans l’Hérault, il n’en a pas été question, tant les deux gauches semblent irréconciliables. Pas d’union à gauche Lors du débat organisé Public Sénat, France Télévisions ICI Occitanie et la radio ICI Hérault organisaient, les protagonistes ont rappelé leur position. « Je constate que depuis que j’ai l’honneur d’être maire de Montpellier, LFI pilonne l’ensemble des mesures que nous portons et met plus d’énergie dans la critique de l’action d’un maire de gauche que contre l’extrême droite », a justifié Michaël Delafosse qui précise, néanmoins, n’avoir eu qu’un adversaire lors de cette campagne : c’est l’extrême droite. Nathalie Oziol a estimé que l’absence de l’extrême droite au second tour à Montpellier, c’était grâce à la France Insoumise. Dans cette configuration, l’union de la gauche n’était pas nécessaire car le choix des électeurs, selon elle, résidait entre le « système socialiste en place » et les Insoumis. L’homme d’affaires, milliardaire, propriétaire du club de rugby local, Mohed Altrad qui, contrairement à 2020, n’a pas fait d’alliance pour le second tour avec l’humoriste Rémi Gaillard et une autre candidate de gauche Alenka Doulain, s’est présenté comme un homme qui n’était pas politique mais qu’il s’éloignerait « le plus possible » de son entreprise s’il était élu. Transports Michael Delafausse a défendu la mesure phare de son mandat, la gratuité des transports, financée par le versement mobilité, même si un rapport de la Cour des comptes a jugé la mesure coûteuse et peu efficace pour inciter les Montpelliérains à ne pas prendre leur voiture. Nathalie Oziol soutient la mesure mais la considère mal appliquée. « Des trams et des bus ont diminué en fréquence. Nous n’avons pas vérifié si le maillage territorial était suffisant », a-t-elle reproché. Autre dossier, le COM (le Contournement Ouest de Montpellier), une voie qui doit relier deux autoroutes pour désengorger la circulation en centre-ville, dont les travaux doivent démarrer cette année, est contesté par les adversaires du maire sortant. « Le COM permettra de contourner Montpellier plutôt que d’envoyer tout le trafic vers l’avenue de la Liberté. C’est financé par les péages », a défendu Michaël Delafosse. « Hors de question. C’est notre A69 à nous. C’est une aberration environnementale, les arbres coupés… C’est une 10 voix qui va passer sous les fenêtres des Montpelliérains », a dénoncé la candidate LFI. Mohed Altrad s’y est montré lui favorable mais à condition que le COM ne soit pas payant pour les Montpelliérains. Sécurité En ce qui concerne la police municipale, Nathalie Oziol, a défendu son désarmement. « Il faut que la police municipale devienne une police de proximité qui fasse le lien avec les habitants ». Prenant l’exemple de la ville de Béziers, la mesure phare de Mohed Altrad est celle d’un couvre-feu au moins de 16 ans à partir de 22h, mais aussi doubler les effectifs de la police municipale et renforcer la vidéoprotection. Le maire sortant a défendu l’armement de la police municipale, la création d’une police des transports, le recrutement de 100 agents supplémentaires et le doublement des caméras de surveillance. Traitement des déchets La validation par le conseil de la Métropole de Montpellier d’une unité de valorisation énergétique par combustibles solides de récupération (CSR) est l’autre dossier chaud de l’élection. « C’est de la folie, c’est la pollution, c’est le cancer […] C’est une technologie expérimentale. Comme toute technologie récente, on a besoin de temps pour l’expérimenter », a dénoncé Mohed Altrad. Nathalie Oziol regrette qu’il n’y ait pas d’autres solutions envisagées. « Ce que nous proposons, c’est une convention populaire sur toute la gestion des déchets. L’objectif que nous devons viser, c’est l’objectif zéro déchet ». Michaël Delafosse a rappelé que le CSR était une solution préconisée par l’Ademe (Agence de l’Environnement et de la Maîtrise de l’Énergie). « Il nous faut continuer à mieux collecter les biodéchets comme le verre », a-t-il ajouté. Pour conclure sur les défis de la nouvelle mandature, comme l’augmentation de la population dans la ville, en moyenne 8 000 habitants par an, Nathalie Oziol a estimé que rien n’a été fait pour accueillir les gens ». Mohed Altrad a aussi jugé que la ville n’était pas à la hauteur des autres villes de taille similaire. Il propose de mieux gérer l’argent public en économisant 25 % de ce qu’il considère comme du « gaspillage ». Mickaël Delafosse s’engage à construire 1 000 nouveaux logements étudiants dans le secteur d’Agropolis et des logements pour seniors mais aussi le développement des BRS (bail réel et solidaire) qui ne permette à personne en logement sociaux d’accéder à la propriété ou encore poursuivre l’encadrement des loyers et la lutte contre Airbnb.  

Le

FRA – LR RETAILLEAU – ELECTION MUNICIPALES 2026
8min

Politique

Municipales : en lâchant Christian Estrosi à Nice, Bruno Retailleau enflamme toute la droite, avec 2027 en ligne de mire

À quelques jours du second tour des municipales à Nice, Bruno Retailleau, le patron des LR, a déclenché une crise ouverte au sein de sa propre famille politique et du bloc central, en refusant de soutenir le maire sortant Christian Estrosi face à Éric Ciotti, allié du RN. Plus largement, le psychodrame azuréen fragilise l'accord national passé avec Horizons, mais révèle aussi les fractures d’une droite à la recherche de sa boussole stratégique pour 2027.

Le

Paris : Sarah Knafo – Meeting au Dome de Paris
6min

Politique

Municipales : le retrait calculé de Sarah Knafo recompose le jeu à Paris

Qualifiée de justesse pour le second tour des municipales parisiennes avec 10,4 % des voix, la candidate Reconquête, Sarah Knafo, a finalement choisi de se retirer « pour Paris », sans toutefois donner de consigne de vote, mais « pour battre la gauche ». Une décision présentée comme un « choix de responsabilité », mais qui soulève autant de questions stratégiques que politiques.

Le