Du 25 au 28 septembre, la France accueille le souverain pontife, Léon XIV, avec un programme chargé : une déambulation papale au cœur de Paris vendredi, une messe géante place de la Concorde, samedi, suivie d’une grande veillée avec des jeunes au stade de France. Le dimanche, le pape se rendra à Lourdes. Le lundi, il sera à Metz pour une messe à la cathédrale Saint-Étienne et un discours sur l’Europe au centre des congrès Robert Schuman où les chefs d’État et de gouvernement des 26 autres pays de l’Union européenne ont été invités.
Emmanuel Macron va personnellement accueillir le chef de l’Église catholique à l’aéroport d’Orly vendredi matin, avant un entretien à l’Élysée. Dans la salle des fêtes du palais présidentiel, les deux hommes prononceront des discours devant les autorités politiques, le corps diplomatique et la société civile. Mais il n’assistera à aucune des messes papales du voyage. Il sera représenté par le Premier ministre Sébastien Lecornu et son épouse Brigitte Macron. Le chef de l’État s’est probablement souvenu des critiques qui avaient accompagné sa présence à la messe du pape François au stade Vélodrome de Marseille en 2023.
Le chef de l’État enfreindrait-il le principe de laïcité en participant à une messe ?
Sur le plateau de Public Sénat, lundi, la constitutionnaliste Anne-Charlène Bezzina a d’abord rappelé le cadre de la visite de Léon XIV. « Le Vatican étant un état, la visite du pape peut parfois être considérée comme une visite d’État. Accueil militaire, dîner d’État sont alors possibles. Pourtant, ici, il s’agit véritablement d’une visite « apostolique », donc la prudence des institutions de la République est de mise pour éviter toute apparence de reconnaissance officielle d’un culte par la République et ses représentants. On voit comme le terrain est glissant » (…) « Le chef de l’État, comme toute autorité administrative et représentant l’État, doit s’astreindre à la plus grande neutralité religieuse : pas de génuflexion, pas de communion, de baiser de l’anneau papal. La formule du Général est restée : « La République ne communie pas ». »
La possibilité de participer à une messe pour le chef de l’État, « n’est donc pas forcément une atteinte au principe de laïcité », complète Nicolas Hervieu, juriste en droit public et enseignant à Sciences-Po. « Le principe de neutralité lui interdit simplement de donner le sentiment d’avoir une préférence religieuse ».
À noter que plusieurs candidats à l’élection présidentielle ont fait savoir qu’ils participeraient à la messe célébrée samedi. Marine Le Pen et Jordan Bardella (Rassemblement national), Gabriel Attal (Renaissance), Édouard Philippe (Horizons) et Bruno Retailleau (Les Républicains) ont tous confirmé leur présence.
Messe dans l’espace public
Samedi, plus de 600 000 fidèles sont attendus place de la Concorde et sur les Champs-Élysées pour assister à cette messe de Léon XIV, dans la lignée des gigantesques rassemblements ayant marqué les huit visites de Jean-Paul II entre 1980 et 2004. La loi de 1905 sur la séparation de l’Église et de l’État autorise les manifestations extérieures d’un culte, dans le respect de l’ordre public. « La polémique sur un espace parisien bouclé pour la messe illustre moins une contradiction juridique qu’une différence d’interprétation. La neutralité de l’État ne veut pas dire absence du religieux sur le territoire », indique Anne-Charlène Bezzina.
Le cas du régime dérogatoire de Metz
Il y a deux semaines, le tribunal administratif de Strasbourg a débouté des associations laïques qui contestaient une subvention de 250 000 euros de la ville de Metz pour installer des écrans géants lors de la venue du pape, dans la ville.
Soumis au régime concordataire, le principe constitutionnel de laïcité s’applique néanmoins en Alsace-Moselle et implique neutralité de l’État et des collectivités, mais « n’interdit pas, par lui-même, l’octroi (…) de certains financements à des activités ou des équipements dépendant des cultes », a tranché le tribunal administratif.
« La visite du Pape en France du 25 au 28 septembre 2026 constitue un évènement de portée internationale, lequel va attirer une affluence exceptionnelle de visiteurs, et est susceptible de générer des retombées importantes pour la collectivité en termes de rayonnement culturel et de retombées économiques », a justifié la juge des référés.
« Une fois que le pape sera parti, ces écrans géants vont représenter un avantage quasiment nul pour les contribuables », s’agace le sénateur communiste Pierre Ouzoulias, fervent défenseur de la fin du régime concordataire.
« La loi de 1905 ne s’applique pas à Metz et il y a une plus grande tolérance vis-à-vis de l’immixtion du public dans la sphère religieuse que sur le reste du territoire. Mais faut quand même être prudent sur l’interprétation de cette décision et attendre le recours au fond. », précise Nicolas Hervieu.
« L’Alsace-Moselle n’est pas dans le régime juridique de la loi de 1905 mais pour autant le tribunal administratif va tout de suite chercher un autre argument qui est celui de l’intérêt général : les retombées économiques. Quid de Lourdes ? Quid de Paris ? Où le régime juridique n’est pas le même. On voit que les institutions sont dans une grande circonspection pour organiser cet évènement sans soutenir religieusement cette manifestation », note Anne-Charlène Bezzina.
Journée banalisée dans les établissements privés sous contrats
C’est l’aspect le plus polémique de la visite papale. Le Secrétariat général de l’Enseignement catholique (Sgec), dirigé par Guillaume Prévost, invite les établissements privés à banaliser la journée du 25 septembre. Il s’agirait d’une Journée « des communautés éducatives » organisée dans les établissements à l’occasion du discours du Saint-Père à l’Unesco dédié à l’éducation et à la culture, vendredi. « L’Enseignement catholique assume pleinement cette initiative qui s’inscrit dans sa mission chrétienne et dans le projet éducatif porté par ses établissements », peut-on lire dans un communiqué publié mardi.
« On touche ici un sujet majeur qui n’est pas juridiquement tranché. C’est l’articulation entre le principe du service public de l’éducation avec le respect du caractère propre des établissements privés », note Nicolas Hervieu.
Conformément aux contrats d’association prévus par la loi Debré de 1959, les établissements privés gardent « leur caractère propre » (un projet d’établissement fondé sur la religion catholique par exemple), mais doivent respecter les programmes scolaires et garantir de l’accueil des élèves sans distinction d’origine, de croyance et d’opinion, et respecter leur liberté de conscience. Cette notion de caractère propre est régulièrement l’objet de débats, notamment d’âpres débats au Sénat (lire notre article).
Bien conscient du caractère inflammable de son initiative, le Secrétariat général de l’Enseignement catholique précise, dans son communiqué, que chaque établissement « est libre de s’en saisir ou non ; s’il l’organise, tous les élèves sont tenus d’y participer et les enseignants d’y apporter leur concours dans le strict respect de la liberté de conscience de chacun ».
« S’agit-il de l’obligation pour les élèves de suivre cet enseignement en lien avec la venue du pape ou s’agit-il d’une obligation d’assiduité ? Les élèves des établissements privés sous contrats bénéficient des mêmes droits fondamentaux que les autres. Leur liberté de conscience doit leur permettre de se soustraire à cette journée. Et les établissements privés doivent respecter les programmes scolaires. Il pourrait donc y avoir des contentieux qui seront tranchés au cas par cas », explique Nicolas Hervieu.
Interrogé par franceinfo, l’ancien ministre de l’Éducation, Jean-Michel Blanquer ne voit rien à redire à cette initiative du Sgec « à condition de respecter les programmes scolaires et de ne pas supprimer des heures de cours financées par l’État ».
Pierre Ouzoulias voit, lui, dans cette initiative, « la traduction de la volonté de reconquête de l’engagement confessionnel ». « Si Guillaume Prévost souhaite que l’enseignement catholique affirme sa dimension prosélyte, il doit le faire sans les financements publics ».
Arrivé à la tête du Sgec en 2025, Guillaume Prévost avait défendu « un projet éducatif chrétien », et l’autorisation pour les enseignants de faire une prière avec leurs élèves.