David Lisnard est déjà président, et il aimerait bien le rester. Pas de la République, pour celui qui vise l’Elysée, mais de la plus grande association d’élus. On parle ici de la présidence de l’Association des maires de France, l’AMF, présidée depuis 2021 par un certain David Lisnard. La candidature du maire Nouvelle Energie (ex-LR) de Cannes à l’élection présidentielle vient aujourd’hui bousculer l’association d’élus, plutôt habituée à une gestion consensuelle et paritaire, entre droite et gauche.
Fronde qui gronde en interne
C’est la ligne et le ton de David Lisnard qui sont la cause des turbulences, pour ne pas dire de la fronde qui gronde en interne. La double casquette, de candidat à la présidence de l’AMF et de candidat à l’Elysée est reprochée au candidat qui assume une ligne ultralibérale en économie, dure sur les questions régaliennes et qui a appelé Eric Ciotti, allié de Marine Le Pen, à venir le rejoindre. Ce qui commence à faire beaucoup pour les maires de gauche, mais pas seulement.
Dans un courrier, révélé le 21 octobre par Le Monde, André Laignel, actuel premier vice-président PS de l’AMF, et le maire PS de Bourg-en-Bresse, Jean-François Debat, qui va lui succéder dans les instances, demandent à David Lisnard de « faire preuve de retenue dans [ses] propos afin que ceux-ci ne puissent pas créer de confusion entre [son] expression de candidat et celle de l’AMF ». La goutte d’eau est venue des propos du maire de Cannes, qui a lâché « j’m’en fous », sur LCI, au sujet du massacre du 17 octobre 1961, où des dizaines d’Algériens qui manifestaient ont été tués ou blessés par la police. Pointant un « mélange des genres », les deux socialistes évoquent aussi ses propos après l’incendie de la mairie de Limoges.
Marc Fesneau, patron des députés Modem, pointe « des tas de problèmes »
Autre lettre, celle d’une cinquantaine d’élus de la Creuse, de Corrèze et de Haute-Vienne, qui fustigent les propos du candidat au sujet du plateau de Millevaches qui abriterait des « camps d’entraînements terroristes », déclarations faites après les violences du 17 octobre et l’incendie de la mairie de Limoges.
Le centriste Marc Fesneau y va aussi de ses critiques et dénonce également un « mélange des genres ». « Ça pose des tas de problèmes », a estimé le président du groupe Modem de l’Assemblée, invité de la matinale de Public Sénat la semaine dernière. L’AMF est « l’association qui rassemble l’ensemble des maires de France qui vont être chargés d’une lourde tâche : parrainer » les candidats. « Si certains ont du mal à avoir des parrainages, les polémiques vont naître », prédit ce proche de François Bayrou.
Philippe Laurent dénonce « une instrumentalisation de l’AMF, un mélange des genres »
A trois semaines du congrès de l’AMF, prévu du 24 au 26 novembre, les attaques de la gauche et du centre mettent de l’huile sur le feu et pourraient favoriser l’autre candidat, le maire UDI de Sceaux, Philippe Laurent. Déjà candidat en 2021 face au maire du Cannes, David Lisnard l’avait emporté avec 62,3 % des voix.
Il dénonce aujourd’hui « une instrumentalisation de l’AMF, un mélange des genres qui va nuire beaucoup à l’Association des maires de France. On a besoin d’une AMF unie et rassemblée. Le président sortant n’a pas ces caractéristiques », affirme Philippe Laurent à publicsenat.fr.
« On a le sentiment que pour lui, l’AMF est un plan B, ce n’est pas acceptable »
« David Lisnard a intérêt à cliver pour se faire entendre à la présidentielle. Et on a le sentiment que pour lui, l’AMF est un plan B. Ce n’est pas acceptable. Personne ne l’a obligé à être candidat à la présidentielle. Il ne peut pas faire les deux », selon le candidat à la présidence de l’AMF, qui ajoute : « Je pense que l’AMF est en danger, compte tenu des positions clivantes de David Lisnard ».
« Il doit d’un côté rassembler pour l’AMF, et cliver pour la présidentielle, pour se faire connaître. C’est totalement schizophrène », pointe encore du doigt Philippe Laurent. Le maire de Sceaux dénonce aussi « ses prises de position très libérales. On ne l’entend jamais parler des services publics, d’agents, alors qu’un maire gère des services publics. Et il y a eu ce « j’m’en fous ». Un président de l’AMF ne devrait pas dire ça, un président de la République non plus ».
« C’est la tradition, assurer un pilotage transpartisan de l’AMF »
Pour compliquer cette crise interne à l’AMF, il faut avoir en tête qu’il y a deux votes, lors du congrès. Un sur les listes pour le comité directeur et le bureau de l’AMF, soit les instances dirigeantes de l’AMF. Et un autre, uninominal, pour la présidence de l’AMF. Les deux sont décorrélés.
Or pour le premier vote, il n’y a qu’une liste, celle présentée traditionnellement par la droite et la gauche, soit David Lisnard et… Jean-François Debat, entre autres. « C’est la tradition, pour assurer un pilotage transpartisan de l’AMF », nous explique le maire PS de Bourg-en-Bresse. « Je suis chef de file de la gauche et David Lisnard est le chef de file de la droite et du centre, car il a été désigné comme tel par LR, Horizons, l’UDI et le Modem. C’est cette liste qui permet que cette association d’élus locaux continue d’être un lieu où la gauche et la droite de gouvernement travaillent ensemble, fasse des compromis, dialoguent. Je revendique cet accord car il permet de garantir ce fonctionnement transpartisan », explique Jean-François Debat, pour qui les tensions ne remettent pas en cause l’accord.
Un sénateur du groupe PS, où la question a été évoquée en réunion, ajoute de son côté « que l’accord ne peut pas, techniquement, être mis en cause. On est coincé par les délais ». Les listes devaient en effet être déposées avant le 10 septembre. Le même ajoute que « si le PS sort de la liste, c’est fini, on n’aura plus de place au bureau de l’AMF ».
« Nous ne soutenons pas David Lisnard pour la présidence », affirme le socialiste Jean-François Debat
L’enjeu se porte donc sur la tête de l’association d’élus. « La question qui se pose, c’est l’autre élection, pour la présidence de l’AMF. Et l’accord que nous avons passé ne s’étend pas à la présidence. C’est-à-dire que nous ne soutenons pas de candidat. Et donc, nous ne soutenons pas David Lisnard pour la présidence. Chaque maire, qu’il soit de gauche ou de droite, fera son choix », avance Jean-François Debat. Le futur premier vice-président PS de l’AMF ajoute :
Certains maires PS ont déjà appelé à voter pour Philippe Laurent, que ce soit Emmanuel Grégoire à Paris, selon le Canard Enchaîné, ou Stéphane Le Foll au Mans. Pour Jean-François Debat, David Lisnard « doit prendre garde à ce que ses propos n’amènent pas l’AMF au cœur du débat présidentiel », car « le congrès de l’AMF ne peut pas devenir un temps de la présidentielle ».
« Ce sont ceux qui créent la polémique qui veulent importer la présidentielle dans l’association », pointe l’entourage de David Lisnard
Contacté par publicsenat.fr, l’entourage de David Lisnard rétorque qu’« il n’y a aucune incompatibilité entre la fonction de président de l’AMF et la candidature à la présidence de la république. Tout est calé, comme ce fut le cas dans le passé lorsque François Baroin a dirigé les élections pour l’UMP pour les législatives ou qu’il était pressenti comme candidat à la présidentielle », fait-on remarquer, estimant que « les choses sont simples. Et ce sont ceux qui créent ou tentent de créer la polémique qui veulent importer la présidentielle dans l’association. Mais l’association est transpartisane et fonctionne très bien ».
Pour le sénateur Nouvelle Energie de Haute-Savoie, Cyril Pellevat, « il faut distinguer les deux élections ». « A l’AMF, il a prouvé qu’il était l’homme du consensus. Il a un excellent bilan. Ce n’est pas incompatible avec la présidentielle » soutient le sénateur.
« Si David Lisnard est réélu, évidemment, il se mettra en retrait comme ça a été calé il y a plusieurs mois »
Reste que si le maire de Cannes est réélu, l’ambiance risque d’être compliquée au sein des instances de l’AMF. « La concomitance des deux ne pourra pas durer jusqu’à la présidentielle », prévient un membre influent de l’AMF, « et si David Lisnard est réélu, la question de la suite devra forcément être discutée dans le cadre des instances élues », avance-t-on.
Mais du côté du président de l’AMF, on assure qu’il prendra du champ, s’il est reconduit à la tête de l’association. « Si David Lisnard est réélu président des maires de France, évidemment, il se mettra en retrait comme ça a été calé il y a plusieurs mois déjà avec l’association et il y aura une direction collégiale temporaire », assure l’entourage de David Lisnard. « C’est un général qui abandonne son armée, une fois nommé. Ça ne va pas », rétorque Philippe Laurent.
« Bruno Retailleau s’était engagé à le soutenir, on ne va pas essayer de le faire battre »
Reste à voir si le challenger du maire de Cannes a ses chances dans ce contexte. Avec une question : que fera Bruno Retailleau, candidat LR à la présidentielle, à qui David Lisnard fait de l’ombre ? Pourrait-il être tenté de faire voter en sous-main pour le maire de Sceaux ? Ça ne semble pas en prendre le chemin.
« Bruno Retailleau s’était engagé à le soutenir. On ne va pas essayer de le faire battre », nous assure l’entourage du président des LR. D’autant que l’efficacité serait incertaine, dans un scrutin où beaucoup de maires sans étiquette votent. « Il ne s’agit pas de tout mélanger. David Lisnard discute avec Bruno Retailleau. On est à un stade où il n’y a aucune raison d’entrer dans ce genre de logique », confirme un sénateur fidèle de l’ancien ministre de l’Intérieur, qui « pense qu’il sera réélu ».
D’autant que l’équipe de Bruno Retailleau pourrait y voir en réalité son intérêt… « Certains pensent qu’il doit être absolument réélu à la tête de l’AMF, car ce n’est pas compatible avec sa campagne clivante, radicale. Il sera rattrapé par la patrouille, à chaque fois. Ce n’est pas terrible d’avoir des pétitions de maires. Donc certains disent, laissez-le être réélu, ça va être une épine dans son pied », confie un soutien de Bruno Retailleau.
« On avait un jeu totalement fermé, mais la dernière séquence le réouvre un peu »
Philippe Laurent, lui, veut maintenant croire en ses chances. « Même chez certains LR, ça prend aussi », assure le maire UDI de Sceaux, qui « fait campagne » activement. Un élu de gauche « pense qu’on avait un jeu totalement fermé. Mais maintenant, la dernière séquence le réouvre un peu ». Cyril Pellevat croit lui en une réélection à la tête de l’AMF de David Lisnard. Pour le sénateur, elle pourrait même « être un formidable booster de campagne » pour la présidentielle, mais à condition de faire un beau score. S’il est mal réélu, le signal ne serait pas idéal pour la campagne de David Lisnard.