« Il se passe quelque chose ». Si vous êtes habitués des réseaux sociaux, vous êtes peut-être tombés sur le slogan. Ce quelque chose, c’est David Lisnard, maire de Cannes et candidat à l’élection présidentielle. Parfois moquée, la formule, par une viralité boostée par ses soutiens, semble devenue une prophétie autoréalisatrice. L’ancien LR, qui a sa propre écurie, avec Nouvelle Energie, est très actif sur les réseaux, au point de voir son nombre total de followers s’envoler, surtout sur Instagram, avec 602.000 personnes. Il en compte 221.000 sur X, 136.000 sur Facebook et 131.000 sur TikTok. Tous ses concurrents ne peuvent en dire autant, du moins sur le premier réseau social.
« Lors de la campagne des sénatoriales, le seul nom qui revenait en boucle était celui de David Lisnard »
Ignoré, pour ne pas dire snobé par les sondeurs pendant plusieurs mois, David Lisnard est maintenant testé depuis quelques semaines. Au grand dam de Bruno Retailleau, candidat des LR. Car David Lisnard fait jeu égal avec lui dans plusieurs sondages, voire dépasse le sénateur de Vendée, comme dans la dernière étude Cluster 17 pour Politico, où David Lisnard est à 8 % quand Bruno Retailleau est à 7 %, où à 6,5 % contre 5,5 % dans l’enquête Ipsos-BVA-Cési École d’ingénieurs pour Le Parisien. En confiance, le candidat Nouvelle Energie vient de proposer sur C-News à Eric Ciotti de le « rejoindre » et de « se séparer du Rassemblement national ». Alors, se passe-t-il réellement quelque chose ? Celui qui est aussi président de l’Association des maires de France (AMF) peut-il créer la dynamique et troubler le jeu ? Ou bien n’est-ce qu’une bulle ?
Pour les soutiens de David Lisnard, la réponse est évidemment « oui ». « Il se passe quelque chose, car au niveau du terrain, lors de la campagne des sénatoriales, en septembre, le seul nom qui revenait en boucle était celui de David Lisnard. Il a un discours qui parle à l’ensemble des élus, sur les agences, la complexité normative, les finances des collectivités. Et je vois énormément de personnes qui viennent vers nous, spontanément, notamment du monde de l’entreprise, qui n’ont pas de carte politique, ou des déçus de LR », soutient le sénateur Nouvelle Energie de la Haute-Savoie, Cyril Pellevat, qui fait partie des sénateurs élus avec le soutien du mouvement lors des dernières sénatoriales. Ce membre du groupe centriste l’assure :
« Nous avons la volonté de créer un cercle des parlementaires autour de David Lisnard », annonce le sénateur Cyril Pellevat
Si la tentative de créer un nouveau groupe mêlant sénateurs Nouvelle Energie et indépendants a échoué en septembre, la volonté de se structurer demeure, dans une forme d’intergroupe qui mêlerait députés et sénateurs.
« Nous avons la volonté de créer un cercle des parlementaires autour de David Lisnard. On est en train de le constituer. Et on en a de plus en plus de parlementaires qui nous rejoignent », explique Cyril Pellevat. « C’est la volonté de réunir ceux, issus de différents groupes, qui sont proches de David Lisnard. Il faut une caisse de résonance au niveau législatif, sur certains projets qu’il porte », ajoute le sénateur de Haute-Savoie.
« Avant, il était mis sur la touche. Aujourd’hui, on l’invite dans les débats »
Une sénatrice de droite confirme le mouvement : « David Lisnard, personne ne le connaît, mais tout le monde en parle. C’est incroyable », lâche cette sénatrice qui l’apprécie. « Hier soir, j’étais avec des jeunes de 30 ans qui me parlaient de lui. Et même chez des personnes plus âgées », ajoute cette élue. Le congrès de l’Association des maires de France, en novembre, va lui donner une fenêtre d’exposition. « La séquence de l’AMF va le booster », juge un sénateur LR. Même si sa ligne politique crée de plus en plus de tensions au sein des instances de l’association d’élus. Le président du groupe Modem de l’Assemblée, Marc Fesneau, invité de la matinale de Public Sénat, dénonce quant à lui un « mélange des genres », entre présidentielle et AMF.
Reste que le maire de Cannes commencerait à se faire un nom. « Il souffrait d’un manque de notoriété. Il n’a été ni parlementaire, ni ministre, et président de l’AMF, ce n’est pas très exposé. C’était un peu l’outsider des candidats de droite, il ne pouvait que progresser », remarque une autre sénatrice de la majorité sénatoriale, qui ajoute : « Avant, il était mis sur la touche. Aujourd’hui, on l’invite dans les débats ». Une autre mise aussi sur lui. « Faut se souvenir que 6 mois avant, personne ne croyait qu’Emmanuel Macron arriverait à ses fins en 2017. Puis il y a eu l’affaire Fillon », rappelle cette élue pro Lisnard, qui pense qu’« il y a une attente de discours franc, authentique, de bon sens ». « Et l’énorme avantage de David Lisnard, c’est qu’il est neuf. Bruno Retailleau a été quand même ministre d’Emmanuel Macron pendant 18 mois et les gens n’en gardent pas qu’un bon souvenir. Ça peut être aussi son petit caillou dans la chaussure », pointe cette sénatrice.
David Lisnard « est le seul qui n’a pas trempé dans le macronisme »
Remarque que partage, sous couvert d’anonymat, un membre du groupe LR. « Tous ceux qui ont trempé, de près ou de loin, dans le macronisme, sont condamnés. Évidemment, Edouard Philippe et Gabriel Attal sont les premiers. Mais Bruno Retailleau aussi est concerné », soutient ce sénateur de droite. S’il comprend qu’il soit entré dans le gouvernement Barnier, « qu’il soit en revanche resté quand François Bayrou était à Matignon, il le porte et le paiera un peu », pense ce membre du groupe LR. Mais si David Lisnard « est le seul qui n’a pas trempé dans le macronisme », ce sénateur voit cependant un écueil chez le président de l’AMF :
David Lisnard, c’est aussi un style direct, du genre à mettre les pieds dans le plat, quitte à virer dans une forme de populisme version libérale, pour celui que certains décrivent comme le « Milei français », du nom du président argentin. Mais c’est aussi ce qui peut plaire chez lui. « Sur la forme, incontestablement, c’est différent. C’est sa marque de fabrique. Sur le fond, il dit ce que tout le monde a envie d’entendre. Bruno Retailleau aussi. Chacun son style », résume un sénateur qui apprécie les deux et qui se retrouve dans une forme de « conflit de loyauté ».
« Il tombe dans la vulgarité pour faire populo »
Une liberté de ton qui gêne certains en revanche. « Il tombe dans la vulgarité pour faire populo. Je ne suis pas sûr qu’on ait besoin de ça », recadre un sénateur LR, qui pense au « j’m’en fous », lâché par David Lisnard, au sujet du massacre du 17 octobre 1961, où des dizaines d’Algériens qui manifestaient ont été tués ou blessés par la police.
Ce sujet illustre la différence, sur la forme, entre les deux candidats de droite, selon un membre du groupe LR. « Retailleau aurait développé pendant 5 min pour dire la même chose. Lisnard, lui, dit « j’m’en fous ». Bruno Retailleau devrait fendre l’armure. Mais ce n’est pas dans sa nature. Il est beaucoup trop poli. C’est le problème de Retailleau », analyse ce sénateur LR, qui ajoute : « Malheureusement, ce qui marche, c’est un peu le populisme. Plus vous dites aux gens ce qu’ils veulent entendre, plus ça marche ».
« Il faudra faire une armée créative pour inonder les réseaux sociaux de contenus »
Ce qui marche, c’est aussi une forte présence sur les réseaux sociaux. Et en la matière, David Lisnard y est allé à fond. Lui et ses soutiens n’ont pas hésité à recourir à l’intelligence artificielle, à coups de vidéos légères ou décalées, qui peuvent le mettre en scène, ou de slogans détournés. C’est le publicitaire Frank Tapiro, habitué des médias Bolloré, qui est derrière sa communication. Celui qui avait conseillé Nicolas Sarkozy pour sa campagne de 2007 théorisait ouvertement, fin septembre, la stratégie mise en place pour David Lisnard. C’était lors du « campus de la gagne », l’université d’été de Nouvelle Energie.
Ses propos sont aussi instructifs qu’explicites. « La communication politique ne se fait plus dans les médias depuis longtemps […]. Donc c’est important qu’on récupère notre propre canal. Et notre propre canal, ça va être les réseaux sociaux. Il faudra faire une armée créative pour inonder les réseaux sociaux de contenus différents, drôles, intelligents, interpellants, pour créer notre audience. Et pour montrer aux médias et aux sondeurs qu’il faut prendre en compte David », résumait Franck Tapiro.
« David, c’est une marque », soutient le publicitaire Franck Tapiro
Pour le publicitaire, l’homme politique est au fond quasiment un produit comme un autre. « David, c’est une marque », lance-t-il. Et il s’agit de faire connaître, promouvoir, donner envie et faire prospérer la marque. « Une fois que cet ADN de la marque est fait, on va s’adresser sur tous les canaux des réseaux sociaux », explique le communicant. « Est-ce que c’est une marque, Bruno Retailleau ? C’est compliqué. Mais vous allez voir qu’avec David, on est inspiré », prévient Franck Tapiro au micro, qui explique qu’« avec un petit groupe de réalisateurs, de créatifs, de gens des réseaux sociaux, on s’est amusé à faire des slogans ». Ça donne « moins de politicards, plus de Lisnard » par exemple. « Notre seul et unique objectif, c’est de monter sa notoriété, par tous les moyens possibles », à l’aide d’une « armée » de soutiens.
L’ambition est claire : il faut faire monter « la marque » Lisnard, quitte à ce que le buzz soit gonflé artificiellement par les soutiens, pour que la viralité et les algorithmes donnent ensuite le coup de pouce nécessaire. Et ainsi exister sur les écrans et prendre des parts de marché, dans la bataille de l’attention qui se joue sur les réseaux, pour petit à petit se faire connaître et exister réellement, avant que les sondeurs décident de le tester et de rendre un peu plus concrète le début de dynamique, entretenue enfin par les médias. CQFD. Mais un opposant s’interroge sur ce plan un peu trop bien huilé : il ne serait pas surprenant que les équipes de David Lisnard aient eu recours à des bots, soit des robots, pour booster cette audience artificiellement. « C’était une offensive très organisée, très bien montée, travaillée. Mais il n’y a pas de génération spontanée. C’est une bulle, David Lisnard, une bulle algorithmique », pointe cet élu.
« C’est sûr que c’est une épine dans le pied de Bruno Retailleau »
Chez les partisans de Bruno Retailleau, on met en garde sur l’effet d’optique. « On ne peut pas ne pas noter qu’il y a un phénomène Lisnard dans les médias et sur les réseaux. Est-ce qu’il sera durable ? Je n’en suis pas forcément convaincu », affirme le sénateur LR Olivier Paccaud.
Il le juge « assez habile, assez adroit, très bon dans la dénonciation de toutes les normes. Mais son message est un peu trop libéralo-libéral ». Et d’ajouter : « Là, c’est le président de l’AMF qui fait son show avec efficacité. Maintenant, je ne suis pas convaincu que ça aille très haut. Mais c’est sûr que c’est une épine dans le pied de Bruno Retailleau, on ne peut pas dire le contraire ».
« Deux candidats, c’est mortifère et absurde »
Pour Max Brisson, sénateur LR des Pyrénées-Atlantiques et fidèle de l’ancien ministre de l’Intérieur, « David Lisnard doit réfléchir à une candidature de trop, qui sera une candidature de dispersion. Bruno Retailleau a été désigné par deux fois par les militants. David Lisnard a toute sa place, mais pas une place qui contribue à la division », soutient ce fidèle de Bruno Retailleau, pointant le fait que « David Lisnard ne marche que sur une seule jambe. Un candidat de droite, ne peut être que celui de la liberté. C’est aussi un candidat de la protection ».
Mais pas question que les deux restent en lice, dans un duel qui les mènerait droit dans le mur. « Deux candidats, c’est mortifère et absurde », prévient Max Brisson, qui préfère encore positiver la situation : « On a fait des propositions disruptives, mais on a subi une sorte d’indifférence. Peut-être que tout cela va focaliser les choses sur un match, que ça focalisera les regards vers la droite, ce qui va permettre de faire passer nos idées ».
« On a eu dans toutes les présidentielles des baudruches qui se sont dégonflées »
Pour éviter le crash collectif, les deux hommes se sont vus à l’heure du déjeuner, la semaine dernière, à l’initiative de Robert Ménard, le maire de Béziers. « Les prochaines semaines seront clefs. S’ils continuent à être à touche à touche, ça devient problématique », reconnaît Olivier Paccaud, qui veut croire, et espère, que le maire de Cannes n’est que le buzz d’un automne. « On a eu dans toutes les présidentielles des baudruches qui se sont dégonflées. On a eu Zemmour en 2022, Chevènement en 2002, qui devait être le troisième homme », rappelle le sénateur LR de l’Oise.
Une sénatrice « pense qu’il y aura un départage entre eux. Ils se réuniront. Ils ont une bonne relation. Tout le monde dit qu’il ne peut y en avoir deux. On en a l’envie, la certitude, la conviction qu’ils s’entendront ». Selon cette sénatrice, le dénouement viendra vers « décembre/janvier ». D’ici là, chacun jouera sa partition, dans une épreuve de darwinisme politique, où la loi du plus fort s’imposera. On voudrait faire plus libéral, on ne ferait pas mieux.