Sur l’estrade, au moment de prendre la photo de famille, Raphaël Glucksmann insiste pour que Ségolène Royal, à l’extérieur du cadre, vienne s’installer juste à sa gauche. Un peu surprise, l’ancienne ministre de l’Ecologie finit par échanger sa place avec Jérôme Guedj, pour se rapprocher du vainqueur de la primaire. Un vainqueur par KO : avec 66,17 % des suffrages (79 613 voix), le fondateur de Place Publique vient d’écraser dès le premier tour ses quatre compétiteurs, et s’impose comme « le candidat de la gauche démocratique pour l’élection présidentielle de 2027 ». « Unité ! Unité ! Unité ! », scande une petite centaine de militants rassemblés devant les portes du Solaris, une salle du 20e arrondissement, où les candidats et plusieurs de leurs soutiens se sont retrouvés pour l’annonce des résultats ce dimanche 11 octobre. L’heure est, semble-t-il, au rassemblement et à la réconciliation, après une campagne plutôt virulente.
Pourtant, c’est la même Ségolène Royal qui faisait remarquer aux journalistes, quelques minutes plus tôt, que « pour la première fois le PS n’aura pas de candidat en tant que tel à une présidentielle ». Ultime pique de la part de celle qui n’a eu de cesse, pendant cette campagne, de vouloir installer un duel avec l’eurodéputé, allant même jusqu’à se faire rappeler à l’ordre par la commission d’organisation de la primaire pour l’avoir qualifié de « stagiaire ». Boris Vallaud relativise : « En 1965, François Mitterrand n’était pas à la SFIO. Parfois, ce qui sauve le socialisme, c’est ce genre de circonstances ». Le patron des députés PS sait bien que le candidat qu’il a choisi de soutenir est intouchable ce dimanche soir. « Cette primaire a montré qu’il y avait un lien entre Raphaël et les militants PS, sinon vous ne faites pas 66 % », abonde l’ancien sénateur David Assouline, manière de renvoyer dans les cordes ceux qui accusaient Raphaël Glucksmann de ne pas faire partie du cénacle socialiste. « Pour faire un score aussi large, il faut être transversal dans tous les électorats. »
« Il y a toujours cinquante nuances de gauche, mais rassemblées autour d’un seul homme »
Si Raphaël Glucksmann a longtemps été annoncé comme le favori de cette primaire – sur la base des enquêtes d’opinion qui le désignent comme le leader de la gauche non-mélenchoniste pour la présidentielle -, le nombre important d’inscriptions enregistrées sur la plateforme Changer2027, réservée aux sympathisants de gauche qui souhaitaient voter sans avoir à adhérer à l’un des trois partis organisateurs, est venu brouiller les pistes ces derniers jours. Environ un tiers du corps électoral (134 467 électeurs) est passé par cette plateforme, soit autant d’électeurs dont les états-majors n’étaient pas en mesure de définir le profil.
« Personne, même chez Place Publique, n’imaginait qu’il ferait un score pareil. Les électeurs nous ont dit quelque chose », concède un dirigeant socialiste, habitué aux campagnes présidentielles. « Aujourd’hui, il y a toujours cinquante nuances de gauche, mais rassemblées autour d’un seul homme. Bien sûr que le risque de rupture existe, c’est pour ça qu’on va le battre en brèche immédiatement ! Il est arrivé par le passé que le parti ne soit pas pleinement rangé derrière son candidat. Là, au vu du risque, c’est absolument hors de question. »
Pourtant, ce risque est déjà là : « Ça s’appelle une branlée, on s’est fait rouler dessus, c’est violent », confie un très proche d’Olivier Faure. Le Premier secrétaire du PS finit bon deuxième, avec seulement 14,46 % des voix (17 398 voix). Notre interlocuteur estime qu’il va lui falloir plusieurs jours pour encaisser le choc. Il ajoute, amer : « Je ne me vois pas faire campagne avec eux, pour l’instant je n’en ai pas envie ».
L’ombre de LFI
« Ma première responsabilité est de rassembler toute la famille socialiste, toute la famille de la gauche démocratique », a lancé Raphaël Glucksmann dans son premier discours comme candidat officiel du PS pour la présidentielle. La tâche s’annonce ardue : sur son compte X, Marine Tondelier, la cheffe de file des écologistes, a pris soin de rappeler qu’il était celui qui a « refusé une primaire ouverte et populaire », estimant qu’il a fait « le choix du repli en refusant toute perspective d’alliance large de toute la gauche et des écologistes ».
Raphaël Glucksmann a répété ce dimanche qu’il était le « candidat de la rupture avec le macronisme », mais aussi « le candidat de la rupture avec l’hégémonie de Jean-Luc Mélenchon sur la gauche française ». Durant la campagne, l’eurodéputé a fait du rapprochement avec La France insoumise une ligne rouge absolue. Une position partagée avec Jérôme Guedj. Arrivé dernier (5,83 %), le député de l’Essonne a été le premier à monter sur scène ce dimanche pour saluer cette clarification : « Pour les électeurs, l’enjeu était celui de la clarté sur le refus d’une alliance avec LFI. C’est un message qui nous oblige dans la reconquête d’une gauche républicaine ».
En revanche, les autres candidats, Ségolène Royal, Emmanuel Maurel et Olivier Faure, se sont montrés bien plus nuancés sur cette question lors des débats télévisés, notamment devant la perspective de législatives anticipées après la présidentielle. D’ailleurs, prenant soin de prendre la parole après Raphaël Glucksmann ce dimanche soir, le Premier secrétaire du PS a voulu rappeler qu’il ne pouvait pas y avoir de victoire sans une « gauche unie ». Il a cité les écologistes, les communistes et la gauche syndicale, sans toutefois nommer LFI. Mais même si le score d’Olivier Faure sonne comme un désaveu pour sa ligne politique, et interroge aussi son avenir à la tête du PS, le sous-entendu était clair. « Raphaël Glucksmann fait un score très élevé sur un électorat très faible. Dans notre périmètre, il est incontestable, mais aujourd’hui, sa responsabilité est d’élargir », décrypte un fauriste.
Et pour cause : au Solaris, ce dimanche soir, au-delà de la victoire de Raphaël Glucksmann, certains bruissaient du meeting tenu un peu plus tôt par Jean-Luc Mélenchon à Clermont-Ferrand. 10 000 personnes sont venues écouter le leader insoumis, en campagne depuis plusieurs mois. « Ce sont des chiffres que l’on fait à trois semaines du premier tour, mais pas six mois avant », s’inquiète ce même soutien d’Olivier Faure. « Soit il a atteint un plafond de verre, car il n’y avait pas d’autre candidat à gauche, et les choses vont vite se rééquilibrer, soit c’est le début d’un tsunami et nous ne pourrons rien faire ».