Il y a débat. Ceux qui suivent un peu les socialistes le savent : ils adorent débattre. Même sur le nombre de débats entre candidats pour la primaire PS/Place Publique/GRS (Gauche républicaine et socialiste). Ce débat sur le débat, qui pourrait ressembler au début d’une blague, occupe très sérieusement les écuries des prétendants. Mais l’enjeu est autant politique que stratégique.
L’équation est la suivante : du côté de Raphaël Glucksmann, qui a accepté de se fondre dans le processus de primaire, moyennant un droit de participation de 15 euros pour les électeurs, on ne veut qu’un seul débat. Celui qui serait organisé en exclusivité par le service public (France Télévisions et France Inter). Mais de l’autre côté, c’est-à-dire tous les autres candidats, le premier secrétaire du PS Olivier Faure, Ségolène Royal, Jérôme Guedj et Philippe Brun, on veut profiter du maximum d’exposition possible, en répondant favorablement aux propositions de TF1 et de BFM. Soit un total de trois débats.
« Quand on est de gauche, on débat sur le service public » défendent les soutiens du candidat Place Publique
Pour l’équipe de campagne de Raphaël Glucksmann, entouré maintenant de socialistes qui connaissent bien l’appareil, la justification est la nécessité de défendre le service public. « Le service public demande l’exclusivité des débats de notre primaire. Quand on est de gauche, on débat sur le service public. Surtout par les temps qui courent, où il est menacé de toutes parts », avance auprès de L’Opinion le sénateur PS Alexandre Ouizille, chargé maintenant de la communication du candidat de Place Publique. « Nous répondons donc favorablement à l’invitation de France 2, début octobre », ajoute ce proche du patron des députés PS, Boris Vallaud. Le débat pourrait s’organiser le 6 octobre, soit trois jours avant le vote.
Apprenant le « refus » de Raphaël Glucksmann, le député Philippe Brun, prêt à participer aux autres débats sans lui, n’a pas apprécié la nouvelle. « Et je sais que mes camarades Olivier Faure, Ségolène Royal et Jérôme Guedj n’auront, eux, pas peur d’un débat apaisé et respectueux ! » lance-t-il sur X. « Mentir, c’est pas bien quand on est candidat » lui a rétorqué l’ex-sénateur PS David Assouline, conseiller spécial du candidat pour la campagne.
Rémi Cardon « choqué qu’on arrive à faire un débat sur le fait qu’il faille, ou non, faire plusieurs débats »
Du côté des soutiens d’Olivier Faure, ce blocage passe tout aussi mal. « On ne peut pas dire qu’il faut que cette primaire soit attractive, qu’il faut une dynamique et en même temps, refuser les débats. Les bras m’en tombent. Je ne comprends pas le raisonnement. Certains prônent la gauche démocratique, faudrait juste qu’ils assument les débats sur les chaînes télé… » lance le sénateur PS de la Somme, Rémi Cardon, « choqué qu’on arrive aujourd’hui à faire un débat sur le fait qu’il faille, ou non, faire plusieurs débats ». Il s’étonne aussi que le débat, prévu le 6 octobre, arrive au lendemain de la date limite pour s’inscrire à la primaire en tant qu’électeur.
Pour ce soutien d’Olivier Faure, l’argument de la défense du service public ne tient pas. « C’est pour ça que Raphaël Glucksmann a fait sa déclaration de candidature sur TF1… » ironise Rémi Cardon, qui ajoute : « Ça veut dire que tous ceux qui soutiennent Glucksmann, même les porte-parole, vont maintenant arrêter de débattre hors du service public ». Pour Rémi Cardon, « on cherche les fausses excuses ».
Mais lesquelles ? « Certains, qui ne l’aiment pas, pensent que Raphaël Glucksmann veut éviter les débats, car il ne se sent peut-être pas à l’aise. Mais ça m’étonnerait. Ceux qui l’aiment diront qu’il veut solenniser les débats », avance un bon connaisseur du PS, qui préfère prendre de la hauteur sur la primaire.
« Cette attitude démontre une très grande fébrilité de la part de Raphaël Glucksmann et de son équipe »
Reste que ne faire qu’un seul débat pourrait être une stratégie qui fait sens pour le candidat Place publique. En évitant de trop s’exposer, il empêcherait des challengers de prendre la lumière et éviterait aussi de prendre trop de coups et de perdre des points, alors qu’il reste favori des sondages de cette gauche sociale-démocrate. « Il ne gagnera ni la présidentielle, ni la primaire sur tapis vert. Il ne peut pas avoir peur des débats et des gens, sinon ça ne marchera pas pour lui », prévient, sous couvert d’anonymat, un soutien d’Olivier Faure. Il continue : « En réalité, cette attitude démontre une très grande fébrilité de sa part et de son équipe. Ce qui est peu surprenant puisqu’il a choisi la même équipe proche que celle d’Anne Hidalgo », dégomme ce fidèle d’Olivier Faure, qui lance un carton jaune pour antijeu.
« Il pensait enjamber la primaire. Il voit qu’il va devoir jouer le match. Mais si Raphaël Glucksmann veut jouer la finale de la Ligue des champions, il ne peut pas avoir peur de jouer les barrages. Sinon, c’est qu’il n’est pas prêt pour la finale », lance encore ce membre du Parti socialiste, qui compte quelques amateurs de ballon rond. Le même de filer la métaphore : « Tu vois France – Espagne ? C’est pareil. Quand tu ne joues pas le match, tu perds 2-0 ». A bon entendeur…
« Ces sous-débats-là, sur le prix pour participer ou sur le nombre de débats, brouillent l’image de Raphaël Glucksmann », met en garde le sénateur Place Publique Bernard Jomier
Du côté de Place Publique, l’un de ses membres ne cache pas être fatigué de ce genre de psychodrame. C’est le sénateur Bernard Jomier. Celui qui n’a pas sa langue dans sa proche – en mai dernier, il défendait sur publicsenat.fr la nécessité d’une primaire contre l’avis de son parti – met aujourd’hui en garde et vise les membres du PS, y compris, de manière à peine voilée, les nouveaux amis socialistes de Raphaël Glucksmann.
« Il faut faire attention à ne pas se faire marquer comme un candidat qui a peur des débats et de l’ouverture. Alors que Raphaël Glucksmann est sur une ligne politique très ouverte. Ces sous-débats-là, sur le prix pour participer ou sur le nombre de débats, brouillent son image. Il faut faire attention à ça », affirme Bernard Jomier, qui soutient que Raphaël Glucksmann « n’a pas peur du débat et de la confrontation. Ce sont les calculs des uns et des autres qui amènent à porter ces débats au premier plan. Ce n’est juste pas à la hauteur ».
« Tout ça témoigne d’un défaitisme du côté des socialistes, donc étripons-nous en public joyeusement ! »
Le sénateur Place Publique de Paris a son explication à ces tensions. « Les socialistes jouent la présidentielle perdante. Dans ce cas, peu importent les débats de la primaire. Ce qui compte, c’est prendre des parts de marché politique. Quand on joue gagnant, on ne s’épuise pas dans ce genre de débat. Tout ça témoigne d’un défaitisme du côté des socialistes, donc étripons-nous en public joyeusement ! Il faut qu’ils se calment et reviennent à la raison et cessent d’instrumentaliser ces débats, en pensant que Raphaël a peur du débat. Tout ça est faux », lance Bernard Jomier. Sa crainte : « Ça va dégoûter encore plus tout le monde », alors que « c’est la cuisine interne d’un parti politique ». « J’appelle à cesser cette instrumentalisation de ces questions légitimes », demande l’ancien adjoint d’Anne Hidalgo.
Plutôt que fermer, il faudrait donc ouvrir. Un cacique socialiste pense aussi que l’intérêt de la primaire est d’attirer le plus de monde. « L’objectif n’est pas de parler à nous-même. C’est de parler aux Français. Je n’oublie pas qu’il y a 100.000 socialistes qui ont quitté le PS en 10 ans. Il faut parler déjà à ceux-là », avance ce socialiste.
« Au final, je pense que Raphaël Glucksmann n’aura pas d’autre choix que de venir »
Reste à voir comment les choses vont atterrir. Pour l’heure, chaque équipe a fait entendre à l’autre son point de vue. « Les candidats ont leurs représentants. Que tout le monde se mette d’accord sur ce qui semblera acceptable pour tout le monde. Je souhaite une synthèse. Entre ceux qui veulent trois débats et ceux qui n’en veulent qu’un, est-ce que ça finira à deux ? » s’interroge un parlementaire PS. « Au final, je pense que Raphaël Glucksmann n’aura pas d’autre choix que de venir », avance un sénateur PS.
Bernard Jomier pense, lui, qu’« il n’y aura pas un seul débat à l’arrivée. Mais ça doit se discuter. On va arriver à un accord », croit le sénateur Place Publique, « sûr que ça ne pose aucun problème à Raphaël Glucksmann qu’il y ait deux ou trois débats ».
« Ce n’est pas un congrès du PS, avec les TO, c’est une primaire qui associe trois partis et des candidats »
Mais attention, un débat peut en cacher un autre dans cette primaire. Car si les différentes écuries arrivent à s’entendre sur les débats télé, la question de la personnalité devant présider la commission d’organisation de la dite primaire ne fait pas non plus consensus.
La direction du PS a proposé le nom de Rachid Temal, sénateur PS du Val-d’Oise, qui avait occupé le poste de premier secrétaire par intérim et qui avait coprésidé l’organisation de la primaire de 2017. Mais le nom de celui qui apprécie par ailleurs François Hollande passerait mal du côté du camp Glucksmann, qui proposerait celui de Patrick Mennucci, figure connue du PS. Un nouveau couac, qui hérisse un parlementaire socialiste : « Ce n’est pas un congrès du PS, avec les TO, les textes d’orientation. C’est une primaire qui associe trois partis et des candidats, qui doivent décider de ces questions-là. C’est aux candidats de trancher », s’agace ce socialiste. Raphaël Glucksmann ne va pas regretter d’être venu…