Le premier enseignement de l’enquête menée par Ipsos et le Cevipof, c’est le regain d’intérêt pour l’élection présidentielle par rapport à 2022. Seuls 8 % des Français interrogés ne se déclarent en effet pas intéressés par l’élection présidentielle, pour 75 % plutôt et extrêmement intéressés (la moitié des personnes interrogées à 9 ou 10/10), en hausse par rapport à octobre 2021 (67 %) et septembre 2016 (71 %), les vagues de la même enquête comparable pour les deux dernières élections présidentielles. Logiquement, la participation déclarée est aussi remontée au niveau de septembre 2016 (67 % des interrogés certains d’aller voter à 10/10 et 12 % à presque certains à 9/10). C’est 8 points de plus qu’en octobre 2021, au même moment avant la précédente élection présidentielle (67 %), où la participation avait finalement atteint 73,6 %. En 2017, 77,7 % des Français étaient finalement allés voter au premier tour de l’élection présidentielle.
Cette augmentation de l’intérêt et de la participation projetée par rapport à 2022 pourrait se révéler particulièrement importante si cette dynamique se confirmait et que la participation remontait à ses niveaux de 2012 et 2017 (respectivement 79,4 % et 77,7 %). Au premier tour en 2022, un million d’électeurs de moins se sont déplacés par rapport à 2017, et l’accès au second tour s’est joué à 400 000 voix. Plus la campagne suscite de l’intérêt, plus la participation augmente et plus les dynamiques de campagne joueront un rôle important dans le scrutin. Il faudra donc surveiller l’évolution de cette donnée dans les prochaines vagues de cette enquête.
Édouard Philippe ou Jean-Luc Mélenchon face à Marine Le Pen ?
Menée sur un échantillon de 13 000 personnes (dont 9500 se déclarant certaines d’aller voter) l’enquête d’opinion du Monde en partenariat avec Ipsos BVA, le Cevipof, la Fondation Jean Jaurès et l’Institut Montaigne est particulièrement robuste – notamment par rapport aux sondages habituellement réalisés sur des échantillons plus réduits (souvent autour de 1000 personnes interrogées). En termes d’intentions de vote, les résultats de cette troisième vague de l’enquête du Monde sont cohérents avec les sondages réalisés par les autres instituts.
Largement en tête, Marine Le Pen récolte entre 33 % et 35 % des intentions de vote selon les différentes configurations testées. Ensuite, deux autres candidats se disputent la qualification au second tour selon les configurations : Édouard Philippe et Jean-Luc Mélenchon. Le premier ne se qualifie pas seulement en cas de candidature conjointe de Raphaël Glucksmann et de Gabriel Attal (14 %). Si l’un de ces deux candidats partageant une partie de son espace politique ne se présente pas, Édouard Philippe devance pour l’instant Jean-Luc Mélenchon. Ce dernier récolte entre 15,5 % et 17 % dans cette enquête – et se qualifie face à Édouard Philippe en cas de candidatures de Gabriel Attal et Raphaël Glucksmann, mais aussi en cas de retrait d’Édouard Philippe et de candidature de ces deux derniers (17 % pour Jean-Luc Mélenchon et 15,5 % pour Gabriel Attal). Raphaël Glucksmann récolte pour l’instant entre 11,5 % et 13,5 % des voix – des scores qui ne lui permettent pour l’instant pas d’envisager la qualification au second tour, mais qui le placent largement devant Olivier Faure, autre personnalité de l’alliance PS-Place Publique testée (autour de 5 % des voix).
Au sein du bloc central, Gabriel Attal récolte pour l’instant des scores modestes quand il est grignoté sur ses deux flancs par Raphaël Glucksmann d’une part et Édouard Philippe de l’autre (6-7 %), mais réussit à monter à 15,5 % en cas de candidature unique du bloc central et d’absence de Raphaël Glucksmann. Officiellement investi par LR, Bruno Retailleau a été, de son côté, testé dans toutes les configurations et récolte entre 7 et 10,5 % des suffrages. Un score honorable par rapport au score de Valérie Pécresse en 2022 (4,78 %), mais qui ne lui permet pour le moment pas d’envisager la qualification au second tour, surtout en cas de candidature d’Édouard Philippe, qui le fait reculer à 7-8 % au lieu de 10 % en cas d’absence du candidat Horizons, autre représentant de la droite.
Viennent ensuite les candidatures de Marine Tondelier (Les Écologistes), testée comme Olivier Faure entre 4 et 5,5 %, mais dont le score n’évolue pas vraiment en cas de candidature de ce dernier à la place de Raphaël Glucksmann. De même pour Fabien Roussel (PCF), qui récolte entre 2,5 % et 3,5 % des voix. À l’extrême droite, Éric Zemmour est testé autour de 4 %, en baisse par rapport à ses 7 % de 2022, quand Nicolas Dupont-Aignan reste au niveau de ses 2 % d’il y a cinq ans.
Marine Le Pen élargit son bloc de 2022, Jean-Luc Mélenchon ne fait pas encore le plein et le bloc macroniste se délite
En termes d’âge et de catégories socioprofessionnelles, rien de très surprenant dans cette enquête. L’électorat RN reste assez diffus socialement, même s’il récolte toujours des scores plus faibles chez les cadres (19 %) et les retraités CSP + (21 %) que chez les ouvriers (58 %) et les 50-59 ans (43 %). Jean-Luc Mélenchon fait toujours le plein chez les jeunes (42 % chez les 18-24 ans et 32 % chez les 25-34 ans) et chez les employés (21 %) ainsi que les cadres (20 %), mais souffre d’un score très faible chez les retraités (5 %), qui représentent entre 35 % et 40 % des votants selon la participation. C’est au contraire la catégorie où Édouard Philippe performe le mieux (19 %), avec les cadres (19 %). Raphaël Glucksmann rassemble un électorat au profil similaire avec des points forts chez les retraités (15 %) et les cadres (15 %) et un score qui augmente avec les tranches d’âge, tout comme son concurrent de droite.
Point intéressant, par rapport au vote à la précédente élection présidentielle, Marine Le Pen fait le plein chez ses électeurs de 2022 (92 %), tandis que Jean-Luc Mélenchon ne rassemble pour le moment que 53 % des électeurs qui déclarent avoir voté pour lui en 2022. On peut le voir comme un signe d’érosion de son socle, mais le candidat insoumis étant déjà testé relativement haut par rapport au même stade de la campagne il y a cinq ans (9 % dans l’Ipsos d’octobre 2021), cela peut aussi montrer qu’il arrive à convaincre de nouveaux électeurs sans que les mécanismes de vote utile aient encore joué à plein. L’analyse par rapport au vote de 2022 permet aussi de dessiner comment se reconfigure le bloc macroniste, avec 40 % des voix d’Emmanuel Macron qui se portent sur Édouard Philippe, 17 % sur Gabriel Attal, 15 % sur Raphaël Glucksmann, 10 % sur Bruno Retailleau et… 11 % sur Marine Le Pen. Fait intéressant, Raphaël Glucksmann attire pour le moment 18 % des électeurs de Jean-Luc Mélenchon en 2022, ce qui permet de quantifier le nombre d’électeurs qui s’est pour le moment véritablement détourné de Jean-Luc Mélenchon (1,38 million de voix).
Une demande de radicalité en progression
Autre élément intéressant qui se dégage de l’enquête, les personnes interrogées se prononcent massivement pour une transformation en profondeur de la société (54 %), voire radicale (26 %). Seul un cinquième des personnes interrogées estime qu’il faut « aménager la société sur quelques aspects mais sans toucher à l’essentiel » (19 %) ou « la laisser dans son état actuel » (1 %).
De plus, 52 % des personnes interrogées estiment qu’il y a « trop d’idées et de comportements radicaux » en politique, en baisse de 12 points par rapport au mois d’avril 2026. En cinq mois et sur le même échantillon, on est passé d’un rapport de force où environ deux tiers des personnes interrogées estiment qu’il y a trop de radicalité en politique à un 50-50 – signe que les positions radicales se normalisent et que, en prenant en compte la dynamique, la demande de radicalité pourrait véritablement structurer la campagne. Sans surprise, cette demande de « comportements et d’idées radicales » est portée par le RN (71 %) et par LFI (56 %) – sans que ce qui constitue des « idées radicales » soit défini auprès des enquêtés.