Un peu plus de 400 lycées étaient totalement ou partiellement perturbés ce lundi 5 octobre, selon le ministère de l’Education nationale. Un chiffre en légère baisse par rapport à vendredi, avec 564 établissements directement impactés par la contestation des lycéens. Trop tôt néanmoins pour parler d’une décrue à la veille d’une nouvelle mobilisation. Déçus par leur rencontre en fin de semaine dernière avec Edouard Geffrey, le ministre de l’Education nationale, les représentants des organisations lycéennes prévoient une journée d’action ce mardi 6 octobre. Plusieurs partis politiques à gauche et une intersyndicale de l’Education nationale – réunissant FSU, CGT, FO, CFDT, Unsa, Sud et Solidaires – appellent désormais à rejoindre le mouvement, « y compris par la grève ».
Les syndicats d’enseignants dénoncent les mêmes difficultés vis-à-vis de la dégradation des conditions d’enseignement : « Manque de personnels, bâti vétuste, nombre trop important d’élèves par classe ou d’étudiants par groupes de TD, emplois du temps intenables, accès toujours plus difficile, voire rendu impossible, aux études supérieures, hausse des frais d’inscription… », énumère un communiqué de la FSU. « Chez les syndicats d’enseignants, il y a cette idée d’accompagner le mouvement et les élèves. Il peut y avoir une convergence d’intérêts : s’il y a des recrutements supplémentaires, les classes seront moins chargées et les conditions de travail des enseignants s’amélioreront », observe auprès de Public Sénat Laurent Frajerman, spécialiste des mouvements sociaux et des enseignants, chercheur en sociologie au Cerlis (Centre de recherche sur les liens sociaux, université Paris-V). « Au fond, derrière la question des moyens, ce sont les effets des réformes mises en œuvre par Jean-Michel Blanquer [ministre de l’Education de 2017 à 2022] qui sont pointés du doigt. »
Un précédent historique
Depuis son déclenchement, le mouvement est beaucoup comparé aux manifestations lycéennes de 1990, nées elles aussi en banlieue parisienne. Déjà à l’époque, aucun texte de loi, aucune réforme gouvernementale n’avait servi de déclencheur, simplement un ras-le bol généralisé contre le manque de moyens et la vétusté des bâtiments. Entre 150 000 et 200 000 lycéens manifestent partout en France, avec comme point d’orgue la manifestation du 5 novembre 1990. Le mouvement finit par obtenir un plan d’urgence à 4,5 milliards de francs.
« L’enjeu de la journée de demain, ce sera de voir si le mouvement est capable de prétendre à une même mobilisation », pointe Laurent Frajerman. « Avec quelques différences notables : la crise sociale s’est considérablement aggravée, les caisses publiques sont désormais dans le rouge et les violences urbaines en marge du mouvement sont bien plus prégnantes qu’elles ne l’étaient il y a trente ans, c’est là le vrai écueil de la mobilisation », alerte-t-il.
Ce lundi matin, le préfet du Pas-de-Calais a indiqué qu’un lycéen avait eu la main arrachée lors d’une manifestation à Lens. Un autre a perdu l’usage d’un œil en marge du blocage d’un établissement à Tours, la semaine dernière. Les syndicats et la gauche reprochent au gouvernement un usage « disproportionné » de la force.
Le spectre d’une convergence des luttes
Par ailleurs, le mouvement s’inscrit au cœur d’une rentrée sociale déjà chargée, dans un contexte de flambée des prix du carburant. Le 29 septembre, les agents de la fonction publique étaient en grève. « Le gouvernement est fébrile et il a peur d’une mobilisation », avait alors estimé Sophie Binet, la secrétaire générale de la CGT, au micro de RTL.
Aujourd’hui, une autre échéance agite les esprits : le samedi 17 octobre. Des appels à se mobiliser contre la vie chère ce jour, et à relancer le mouvement des Gilets jaunes, circulent sur les réseaux sociaux. Mais comme nous l’expliquions dans cet article, de nombreux visuels ont été générés par intelligence artificielle et sont repris sur des comptes qui ne sont pas directement reliés aux figures et canaux historiques du mouvement né en 2018 sur les ronds-points.
« Ces peurs sont alimentées par les réseaux sociaux et les débats en boucle sur les chaînes d’info. Vous avez par exemple eu des débats en continu sur le retour des Gilets jaunes, alors qu’à l’heure actuelle, aucun mouvement social de la même nature ne se prépare », relève Antoine Bristielle, spécialiste de l’opinion à la Fondation Jean-Jaurès, dans un entretien auprès de l’Agence France-Presse. Laurent Frajerman refuse lui aussi de parler d’une synergie des mobilisations. « Certains agitateurs, peut-être, aimeraient faire durer le mouvement lycéen jusqu’au 17 octobre et aux vacances de la Toussaint, moins par souci de revendication que parce qu’ils ne souhaitent pas retourner en cours. Mais on ne peut pas parler de convergence des luttes. Ce n’est pas le même monde, ce ne sont pas les mêmes revendications », explique-t-il. Avant d’ajouter : « Si convergence il y a, elle a plus de chances de se faire sur le terrain des violences. »
Polarisation
Notons qu’avec l’entrée des formations politiques dans la danse ces derniers jours, la mobilisation lycéenne réactive le clivage traditionnel gauche/droite en cette période de pré-campagne présidentielle. « On en revient à des schémas classiques, avec un soutien des partis de gauche à la jeunesse, et une réponse sécuritaire très forte de la part du gouvernement », note Laurent Frajerman. Vendredi soir, le ministre de l’Intérieur Laurent Nunez faisait état de plus de 5 000 interpellations au cours de la semaine. Dans le même temps, l’exécutif presse le calendrier d’examen de son projet de loi « casseur-payeur », dont le Sénat aura la primeur fin octobre. La manifestation des lycéens prévue mardi est « une liberté qui se respecte et se protège », a toutefois tenu a rappelé le ministre de l’Education ce lundi, en déplacement dans un lycée de Guyancourt.
« Demain, les Socialistes seront aux côtés des lycéens », a annoncé sur France 2 Olivier Faure, premier secrétaire du PS et candidat à la primaire co-organisée par son parti. Mais à gauche, c’est La France insoumise qui a fait montre du soutien le plus marqué. « Ce mardi 6 octobre 2026, les organisations lycéennes, étudiantes, syndicales et professionnelles convergent partout dans le pays », salue le parti de Jean-Luc Mélenchon dans un communiqué. Différentes figures du parti, comme Bally Bagayoko, le maire de Saint-Denis, se sont rendues sur les blocus aux côtés des lycéens. Au point que Matignon accuse LFI d’être, « avec ses proxys de l’ultragauche », à l’origine de la contestation.
« C’est peut-être La France insoumise qui risque le plus gros dans cette histoire », observe Laurent Frajerman. « LFI est porteuse d’un discours sur les violences policières qui parle beaucoup aux jeunes, Jean-Luc Mélenchon oscille entre un soutien affiché aux blocages et, depuis quelques jours, les appels à la non-violence des méthodes de lutte. Si la mobilisation dérape, il se retrouvera face à ses contradictions. »