C’est le dernier rapport du Conseil d’orientation des retraites (COR) avant l’élection présidentielle. Cette vigie pluraliste, qui associe des parlementaires, des représentants des partenaires sociaux, des experts et des représentants de l’État, s’apprête à assombrir ses prévisions à long terme du déficit du système des retraites.
Le projet de rapport sera examiné jeudi par les 41 membres qui composent le COR. Comme chaque année, les principaux enseignements ont largement fuité dans la presse. Les nouvelles perspectives du rapport annuel tirent les conséquences de plusieurs données actualisées, en particulier du nouveau bilan démographique de l’Insee, rendu public en début de semaine.
L’accélération de la baisse de la natalité va peser financièrement sur le système des retraites. Ses effets s’en feront ressentir à long terme. À court terme et à moyen terme, cette nouvelle donne ne bouleverse pas le tableau : le COR anticipe toujours un déficit proche de celui établi l’an dernier : 0,2 % du PIB en 2030, et 0,9 % du PIB en 20245. Ce qu’à partir des années 2040 que le déséquilibre va se creuser dangereusement. L’explication est assez simple : les enfants qui manquent à l’heure actuelle seront autant d’actifs en moins à partir de 2045. Le poids des retraites va donc augmenter en proportion de la richesse nationale. Leur déficit est maintenant prévu à 2,4 % du PIB en 2070, contre 1,4 % dans la simulation du COR réalisée l’an dernier.
Ses membres ont retenu un taux de fécondité de 1,45 enfant par femme, contre une hypothèse de 1,8 enfant auparavant, d’où le vieillissement plus marqué de la population dans les prochaines décennies. Dans le projet de rapport, le COR appelle toutefois à la prudence, précisant que les « évolutions de la natalité au-delà de 20 ans demeurant difficiles à anticiper de façon robuste ». L’autre élément aggravant l’écart entre recettes et dépenses sont les nouvelles règles « plus favorables », à partir de 2038, pour la revalorisation des retraites complémentaires gérées par les partenaires sociaux au sein de l’Agirc-Arrco.
« Des partis promettent la lune, alors que la lune va exploser ! » dénonce Pascale Gruny (LR)
Au sein de la majorité sénatoriale de droite et du centre, qui avait largement inspiré la réforme du passage à la retraite à 64 ans, les nouvelles données du COR sonnent comme un avertissement à l’égard des partis politiques ayant soutenu la mise sur pause de la réforme de 2023. « Je salue le travail du COR […] On ne peut pas augmenter la dette sociale indéfiniment, c’est irresponsable », s’inquiète le sénateur (Union centriste), Olivier Henno, membre du collège parlementaire qui siège au Conseil d’orientation des retraites. « Je ne suis pas surpris, la réalité c’est qu’on a une démographie et une natalité moins dynamique qu’auparavant », ajoute cet expert de la branche familiale de la Sécu.
Concédée à la gauche par Sébastien Lecornu pour obtenir la neutralité des socialistes au moment des motions de censure, la suspension du relèvement progressif de l’âge légal à 62 ans et 9 mois jusqu’à la fin de l’année 2027 reste une faute pour la droite. D’autant plus avec des perspectives démographiques qui se dégradent. « C’est vraiment catastrophique de faire croire aux Français que l’on va leur assurer une retraite à un âge plus tôt. On est face à un mur. On doit expliquer aux Français où l’on en est. Des partis promettent la lune, alors que la lune va exploser, c’est très malsain », dénonce également Pascale Gruny (LR). La sénatrice, rapporteure de la branche vieillesse de la Sécurité sociale durant les débats budgétaires, siège également au sein du COR. « Mais le sujet reste toujours entier sur la pénibilité, ce n’est pas réglé. »
À court terme, le COR ne prévoit pas de changement notable dans le déficit. Si la suspension de la réforme de 2023 coûte 1,8 milliard d’euros en année pleine, d’autres phénomènes viennent compenser ce surcoût, comme le doublement de la prévision de solde migratoire ou encore un ralentissement de la prévision d’espérance de vie, par rapport aux précédentes publications.
À plus long terme, pour bien montrer l’étendue du déficit à l’horizon 2070, le COR fournit quelques ordres de grandeur en jouant sur chacun des paramètres, qui n’ont pas de valeur de recommandations ou de préconisations, contrairement à ce que certains médias ont pu affirmer. Pour réduire à zéro le déficit, il faudrait réduire les pensions de 7,4 points en 2070, ou alors augmenter les prélèvements jusqu’à 5,6 points supplémentaires au même horizon. Atteindre l’équilibre avec le seul levier de l’âge légal de départ reviendrait à le fixer à 67,6 ans en 2070, soit trois années de plus par rapport au niveau actuel.
« Un catastrophisme qui n’a pas lieu d’être », pour la socialiste Monique Lubin
À gauche, plusieurs parlementaires considèrent que les données du COR sont noircies voire instrumentalisées. « Comme d’habitude, la traduction des conclusions est empreinte, dans les commentaires de la presse, d’un catastrophisme qui n’a pas lieu d’être », regrette la sénatrice PS Monique Lubin. Siégeant au sein du COR, l’élue des Landes n’ira pas loin dans le commentaire avant la publication officielle du rapport.
Pour la sénatrice communiste Cathy Apourceau-Poly, la présence d’une simulation concernant l’âge légal de départ, très repris dans les journaux, radios et télévisions, n’est pas anodine. « On voit bien que la ligne directrice qui se dessine, c’est quand même d’augmenter au fur et à mesure l’âge de départ à la retraite », accuse-t-elle. Et d’ajouter : « Il y a un certain nombre de voix minoritaires au sein de cette pluralité au COR, mais lorsqu’il y a des voix discordantes, elles ne sont pas tellement entendues », épingle-t-elle.
Le COR se distingue en tout cas par des prévisions plus prudentes, en termes de démographie et de croissance de la productivité, par rapport à ce qu’on a pu connaître dans le passé. « Je pense que le COR, avant l’arrivée du nouveau président Gilbert Cette, aimait proclamer des lendemains qui chantent », compare le centriste Olivier Henno, saluant le changement insufflé par l’économiste de tendance libérale.
La question des retraites sera encore au cœur des débats budgétaires en fin d’année
Les débats budgétaires de l’automne, sans garantie qu’ils aboutissent, devraient servir de répétition générale pour tous les partis, avant la dernière ligne droite de la campagne. La majorité sénatoriale est en train d’affiner ses propositions, comme à l’été dernier. Fin mai, la rapporteure générale de la commission des affaires sociales, Elisabeth Doineau, sonnait l’alerte devant la commission des comptes de la Sécu. « Quand on voit les masses en jeu, on se dit qu’il faut réduire les dépenses de retraite », nous confiait-elle.
Olivier Henno estime, à titre personnel, qu’il faut « revenir sur la suspension de la réforme des retraites », et augmenter la quantité de travail annuelle, comme il l’avait encouragé dès 2024. « Ce n’est pas une obsession de ma part, si le système était à l’équilibre, je ne proposerais pas ça ! » Avec la remontée de l’inflation, Pascale Gruny reconnaît que le sujet de l’indexation automatique va se poser. Les arbitrages sont en cours pour savoir ce que proposera la droite sénatoriale s’agissant de l’évolution du niveau des pensions.
« Sur le constat sur les chiffres, on le partage tous, mais sur la question des recettes supplémentaires qu’il y a un désaccord », défend quant à elle la sénatrice communiste Cathy Apourceau-Poly. « Tant que l’on ne s’attaquera pas aux exonérations de cotisations, à la fraude, on ne pourra pas s’en sortir. Ceux dans ce pays qui payent la note, ce sont toujours les mêmes, ceux qui vont au turbin le matin », ajoute la parlementaire du Pas-de-Calais. Le décor est campé pour les débats à la fin de l’année autour du financement de la protection sociale.