Avec Eric Coquerel, la commission des finances de l’Assemblée sera « capable de titiller le gouvernement », selon son homologue du Sénat
L’élection du député LFI Eric Coquerel à la présidence de la commission des finances de l’Assemblée ne laisse pas indifférent au Sénat. Il « sortira sans doute d’un formatage qu’on a pu connaître », salue le socialiste Claude Raynal, son alter ego au Sénat. « Il va falloir inventer », estime le sénateur LR Jean-François Husson, rapporteur général du budget, « chacun doit être intelligent ».

Avec Eric Coquerel, la commission des finances de l’Assemblée sera « capable de titiller le gouvernement », selon son homologue du Sénat

L’élection du député LFI Eric Coquerel à la présidence de la commission des finances de l’Assemblée ne laisse pas indifférent au Sénat. Il « sortira sans doute d’un formatage qu’on a pu connaître », salue le socialiste Claude Raynal, son alter ego au Sénat. « Il va falloir inventer », estime le sénateur LR Jean-François Husson, rapporteur général du budget, « chacun doit être intelligent ».
François Vignal

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Au bout du suspense. C’est finalement bien le député LFI Eric Coquerel qui est élu président de la commission des finances de l’Assemblée nationale. Le député de Seine-Saint-Denis l’a remporté avec 21 voix, devant le député RN Jean-Philippe Tanguy (11 voix) et la LR Véronique Louwagie (9 voix). Au poste de rapporteur général, autre fonction importante, car c’est lui qui porte le budget du gouvernement à la commission, c’est le député Renaissance Jean-René Cazeneuve qui est élu.

Ce vote à bulletin secret n’a pas été sans rebondissement. Comme annoncé, la majorité présidentielle n’a pas pris part au vote. Pour rappel, depuis la réforme constitutionnelle de 2008, la présidence de la commission des finances est laissée à un membre d’un groupe d’opposition. Mais pas au plus gros groupe, nuance. Avant les législatives, l’exécutif semblait cependant prêt à bloquer La France Insoumise. Un ministre confiait même vouloir « empêcher que ce soit un député LFI ». Finalement, la majorité présidentielle a maintenu l’usage de ne pas participer au vote. Aux oppositions de se dépatouiller entre elles.

Multiples suspensions de séance

L’alliance de la Nupes, forte des voix LFI, PS, EELV et PCF, a ainsi pu remporter le scrutin, avec son candidat commun Eric Coquerel, préféré à la socialiste Valérie Rabault. Lors des deux premiers tours, chacun fait ses voix. La majorité n’est pas atteinte. 20 commissaires votent Coquerel, 11 Tanguy, 8 Louwagie et 2 pour Charles de Courson, du petit groupe Libertés, Indépendants, Outre-mer et Territoires (LIOT).

Les choses s’emballent quand la séance est suspendue une première fois à la demande des élus LR, puis des députés RN… puis à nouveau des LR. On comprend que ça discute. Sur le papier, les voix RN, LR et les 2 du groupe LIOT peuvent faire basculer le vote et prendre sur le fil la présidence à la Nupes. Les regards se tournent vers Véronique Louwagie ou Charles de Courson. Le centriste, fin connaisseur des arcanes du budget, pourrait-il incarner un point d’accord ? Mais pour les LR ou le centriste, être élu grâce aux voix du RN aurait été très difficile à assumer. Charles de Courson retire finalement sa candidature avant le troisième tour, où l’élection ne se fait plus à la majorité absolue, mais relative. Au bout du bout, Eric Coquerel est bien élu. Il n’y a pas eu d’alliance baroque entre RN-LR, ou LR-Ensemble, si la majorité avait finalement décidé de participer au vote.

Pas de « chasse aux sorcières », assure Eric Coquerel

Après les tensions de la veille sur l’élection des membres du bureau de l’Assemblée, où le RN a obtenu deux vice-présidents grâce à des voix de la majorité, LFI obtient bien un poste clef de l’Assemblée. La présidence commission des finances n’est pas que symbolique. Son président mène les débats sur l’examen du budget, tous les ans. Il peut juger de la recevabilité d’un amendement. Les ministres peuvent être convoqués. La commission peut aussi faire des contrôles sur place et sur pièce au ministère des Finances, concernant les politiques publiques, comme on l’a vu au Sénat sur la suppression de l’ISF. Elle peut même réclamer les déclarations fiscales des entreprises ou des particuliers pour analyser des situations, mais la loi interdit toute divulgation de ces données sensibles.

Après le vote, Eric Coquerel s’est dit « satisfait » que « la majorité n’ait pas pris part au vote », respectant « les normes démocratiques ». Le député LFI assure qu’il sera « le président de toute la commission des finances » et « entend faire en sorte que les droits de l’Assemblée nationale soient respectés », que les députés aient « le temps » de travailler. Il récuse toute volonté d’abuser des pouvoirs de la commission. « L’idée n’est pas de contrôler ou de faire je ne sais quelle chasse aux sorcières personnelle ou individuelle – il paraît que certains l’ont fait dans le temps… – ce n’est pas mon attention. Mais si je peux lever certains secrets fiscaux pour contribuer à travailler sur l’évasion fiscale, je ne m’en priverai pas », prévient Eric Coquerel. Pour le reste, le député LFI rappelle que « sur le fond, on défend un programme de rupture avec le néolibéralisme. Mais on le fait dans la démocratie et le respect de chacun ».

« On aura un vrai débat qui permettra à la commission des finances d’aller dans le détail des sujets »

Au Sénat, cette élection est regardée de plus loin, forcement. Mais elle ne laisse pas indifférent. A la Haute assemblée aussi, la présidence de la commission des finances revient à un membre de l’opposition. Ici, c’est le socialiste Claude Raynal. Le sénateur de la Haute-Garonne « félicite » son homologue de l’Assemblée. Il aura avec lui « des relations d’organisation pour faire en sorte que le travail débouche, à l’Assemblée ou au Sénat, dans les délais impartis ».

Politiquement, Claude Raynal pense qu’Eric Coquerel « sortira sans doute d’un formatage qu’on a pu connaître dans le passé. Dans les 5 dernières années, on avait Eric Woerth et Laurent Saint-Martin. On avait des visions très proches entre le Président et le rapporteur général du budget. D’ailleurs, c’était tellement proche qu’Eric Woerth a franchi le Rubicon. Il s’est représenté comme LREM… Là, on aura un vrai débat qui permettra à la commission des finances d’aller dans le détail des sujets et ne pas se contenter peut-être d’une vision trop proche du gouvernement, mais qui soit capable de titiller le gouvernement, comme nous le faisons d’ailleurs à notre façon au Sénat ». Regardez :

« Stop à l’enfumage »

Du côté de la majorité sénatoriale, le président du Sénat, Gérard Larcher, avait estimé la semaine dernière que la présidence de la commission des finances devait revenir à un élu RN, non sans susciter des critiques à gauche. Cette semaine, il a cependant affirmé sur LCI ne « pas souhaiter » que des députés LR soutiennent un candidat RN. Reste que ce matin, les suspensions de séance successives laissent l’impression que des discussions ont bien eu lieu.

« Stop à l’enfumage ! Avec 8 voix, vs 11 au RN et 21 à la Nupes, LR ne pouvait pas empêcher l’élection d’Eric Coquerel » a tweeté Bruno Retailleau, président du groupe LR du Sénat, « une addition suffit à le comprendre. Merci aux commentateurs d’arrêter de faire semblant de confondre arithmétique et politique ». Il renvoie la responsabilité sur la majorité présidentielle.

« On voit bien que dans cette désignation, comme dans les autres postes, il y a eu du dosage, de la négociation »

« A partir du moment où la gauche a choisi de présenter un candidat, de fait, la candidature de la Nupes devait être la plus importante. C’est la démocratie. On voit bien que dans cette désignation, comme dans les autres postes, il y a eu du dosage, de la négociation et la volonté de prendre en compte, et de respecter le vote des Français », réagit pour sa part Jean-François Husson, rapporteur général du budget au Sénat.

Pour la suite, « il va falloir inventer », estime le sénateur LR de la Meurthe-et-Moselle. « Le rapport de force du fait majoritaire a disparu. Chacun doit être intelligent », espère Jean-François Husson, qui appelle à ce « que nos mandats soient utiles et servent l’intérêt général. On va tous passer au révélateur ».

« Il y a un signal envoyé au monde économique qui laisse dubitatif »

Pour Jérôme Bascher, sénateur LR de l’Oise et membre de la commission des finances, « le vrai problème c’est qu’on a un rapporteur général et un président de la commission des finances, à l’Assemblée, qui ne sont pas de grands spécialistes des finances publiques. Peut-être que le Sénat a un rôle plus important à jouer, si nous-même on sait se mettre au niveau, et si le gouvernement daigne nous écouter ».

Si Jérôme Basher trouve Eric Coquerel « humainement agréable », il aurait « aimé que ce soit Véronique Louwagie, voire Charles de Courson », « ça aurait pu montrer qu’on cherchait la concorde ». Mêmes regrets au groupe Union centriste. « Mon ami Charles de Courson, qui est un expert en matière financière depuis des années, ou Véronique Louwagie, auraient pu parfaitement occuper les fonctions avec talent et efficacité », réagit Hervé Marseille, président du groupe centriste du Sénat, qui « prend acte » du vote. « Pour le reste, on verra à l’usage quel est le comportement politique d’Eric Coquerel et ses capacités de dialogue avec le Sénat pour les commissions mixtes paritaires », ajoute le sénateur UDI des Hauts-de-Seine. Hervé Marseille « trouve quand même qu’il y a un signal envoyé au monde économique qui laisse dubitatif ».

« Une bonne nouvelle pour la commission des finances et l‘Assemblée nationale »

C’est bien le but d’Eric Coquerel, de bousculer les habitudes prises à la commission des finances. Eric Bocquet, sénateur PCF, parti membre de la Nupes, y voit justement une opportunité. « On était souvent en phase sur l’essentiel des sujets, sur la dette publique, sur l’évasion fiscale. C’est une bonne nouvelle pour la commission des finances et l‘Assemblée nationale, de même que l’ensemble du Parlement, donc le Sénat, qui va retrouver tout son poids dans cette Ve République, qui avait tendance à concentrer trop les pouvoirs dans les mains d’un seul homme, le président de la République », pointe le sénateur communiste. Le Parlement va se rappeler au bon souvenir d’Emmanuel Macron. Un constat sur lequel tout le monde s’accordera.

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