Chant du coq, cigales, clochers : le Sénat se penche sur la protection du patrimoine sensoriel des territoires ruraux
La proposition de loi visant à définir et protéger le patrimoine sensoriel des territoires ruraux va être débattue cette semaine au Sénat. Elle avait été adoptée à l’unanimité, et sans modification, en commission de la culture.

Chant du coq, cigales, clochers : le Sénat se penche sur la protection du patrimoine sensoriel des territoires ruraux

La proposition de loi visant à définir et protéger le patrimoine sensoriel des territoires ruraux va être débattue cette semaine au Sénat. Elle avait été adoptée à l’unanimité, et sans modification, en commission de la culture.
Public Sénat

Temps de lecture :

5 min

Publié le

Mis à jour le

Les archives de la presse sont remplies de querelles de voisinage. On se souvient du coq Maurice sur l’île d’Oléron, dont la propriétaire avait été attaquée en justice pour nuisances sonores. Mais aussi de ce couple à Orschwihr, dans le Haut-Rhin, qui avait fait l’objet d’une procédure judiciaire à cause de l’odeur du crottin de leur cheval. On pourrait aussi citer le cas de touristes qui s’étaient plaints du chant des cigales dans le Var, ou encore cette plainte pour croassement nocturnes de grenouilles en Dordogne. La liste est longue.

Partant du constat d’un vivre-ensemble malmené dans les territoires ruraux et d’une progression des contentieux, le député UDI de Lozère Pierre Morel-À-L’Huissier avait déposé en 2019 une proposition de loi afin de protéger le patrimoine sensoriel des campagnes. Adopté début 2020 à l’Assemblée nationale, ce texte sera débattu le 21 janvier en séance au Sénat. Le texte a de bonnes chances d’être validé par la haute assemblée, puisqu’il a été adopté, à l’unanimité, sans modification, lors de son passage en commission de la culture.

Les maires de plus en plus sollicités sur ces questions

Deux grands axes jalonnent le texte. Il est proposé que ce patrimoine sensoriel soit consacré dans la loi. Ainsi, il serait précisé dans le Code de l’environnement que les sons et odeurs qui caractérisent les espaces naturels « font partie du patrimoine commun de la nation ». Pour contribuer à cette reconnaissance, des inventaires seraient réalisés dans chaque territoire, par les services régionaux de l’inventaire général du patrimoine culturel.

Le rapporteur de la proposition de loi au Sénat, le centriste Pierre-Antoine Levi, a salué les dispositions du texte. Le sénateur du Tarn-et-Garonne a estimé que le texte constituera une « première base juridique » pour accompagner les élus locaux « dans les démarches de pédagogie et de médiation qu’ils mènent sur les territoires ». De plus en plus sollicités et interpellés sur ces questions, les élus municipaux devraient, grâce à ce texte, disposer d’éléments « factuels et scientifiques » sur lesquels s’appuyer pour tenter de désamorcer les conflits de voisinage.

« La ruralité n’est pas un territoire silencieux »

Lors des travaux de commission, le sénateur Pierre-Antoine Levi a souhaité rappeler « avec force » quelques principes préalables au débat. « La ruralité n’est pas un territoire silencieux. Certains bruits, certaines odeurs font partie de l’environnement traditionnel d’un territoire, et sont indispensables à son équilibre sociétal mais aussi économique », a-t-il insisté. Il a expliqué par ailleurs que cette reconnaissance de l’identité sensorielle des régions trouvait sa place dans un texte « équilibré ». « On ne peut, en arrivant dans un lieu, se retourner immédiatement contre un bruit, une gêne, que l’on ne connaît pas, sauf s’il constitue un trouble manifestement excessif du voisinage, ou est contraire aux lois et règlements. »

Très favorable à la proposition de loi, l’avocat au barreau de Paris Timothée Dufour, estime que la proposition peut conduire à diminuer la judiciarisation à certains types de conflits de voisinage. « Elle va permettre de dissuader, de rejeter fermement les actions, sur la base d’un inventaire qui recensera très clairement tel son ou telle odeur », explique-t-il. Attaché à la ruralité, petit-fils d’agriculteur, l’avocat spécialisé en droit des affaires est convaincu que le texte n’est ni anecdotique, ni symbolique. « Il ne s’agit pas d’opposer les ruraux aux néoruraux. Et il ne s’agit pas non plus de rajouter une loi supplémentaire, bien au contraire. Il s’agit de prendre acte d’une réalité, d’une multiplication des litiges, de l’étalement urbain, qui ne fait que s’accroître. »

« Vigilance » sur les moyens humains et la concertation nécessaire à la définition des inventaires sensoriels

La mise en œuvre du texte, s’il était définitivement adopté, fait néanmoins l’objet de la « vigilance » du rapporteur. Le sénateur Union centriste Pierre-Antoine Levi insiste sur la nécessité de s’appuyer sur « l’ensemble des acteurs locaux » dans la définition des cartes d’identité des territoires ruraux. Il note également que les services régionaux de l’inventaire n’ont cependant pas fini la longue opération de recensement du patrimoine matériel. La cartographie du patrimoine immatériel devra donc s’accompagner, selon lui, d’un nouveau déploiement de moyens financiers et humains.

La proposition de loi pourrait aussi être le point de départ d’une modification du droit. Le gouvernement serait chargé de remettre au Parlement un rapport sur la possibilité d’introduire dans le Code civil le principe de la responsabilité de celui qui cause à autrui un trouble anormal de voisinage. Le rapport devrait se pencher sur les critères d’appréciation mais aussi la possibilité de tenir compte de l’environnement. Cette question sera particulièrement sensible, estime Maître Timothée Dufour. « Il faut trouver un équilibre. Comment renforcer les droits sans mettre à mal les droits d’autres personnes ? »

Partager cet article

Dans la même thématique

Chant du coq, cigales, clochers : le Sénat se penche sur la protection du patrimoine sensoriel des territoires ruraux
6min

Politique

Mobilisation de la jeunesse : « Nous avons construit un État-providence qui fonctionne seulement pour les adultes », reconnaît cette eurodéputée

Une Europe en ébullition sociale. De la France à l'Italie, en passant par la Belgique, la Grèce ou l'Allemagne, une vague de contestation secoue les capitales de l'Union. Nés de mouvements lycéens et étudiants initiés en France, ces soulèvements traduisent un malaise profond touchant l'avenir de la jeunesse, la crise du logement et l'effritement du pouvoir d'achat. Face à ce front commun qui surprend les gouvernements européens, des syndicats et des associations issus de sept pays appellent à des manifestations coordonnées pour la fin du mois de novembre.

Le

France : Edouard Philippe visits Zuydcoote to discuss immigration
10min

Politique

« La fébrilité est de leur côté, pas du sien » : sous pression du camp Attal et Retailleau, Edouard Philippe reste droit dans ses bottes et refuse la primaire

Après Gabriel Attal et David Lisnard, Bruno Retailleau s’est rangé à l’idée de primaire de la droite et du centre, au point de commencer à y travailler. Si le candidat Horizons ne change pas d’avis, « il portera seul la responsabilité de la division », prévient Laurence Garnier, porte-parole de Bruno Retailleau. « On attend du prochain chef de l’Etat qu’il sache résister à la pression de Trump ou Poutine, ce n’est pas celle des candidats mal partis qui fera fléchir Edouard Philippe », rétorque Nathalie Loiseau, porte-parole d’Edouard Philippe…

Le

Paris: JM Melenchon conference de presse comptes publics
8min

Politique

Présidentielle 2027 : avec la « Nouvelle France », Jean-Luc Mélenchon fait de l’écologie la clé de voûte de son programme

Avec 1 069 mesures, dont 238 nouvelles, La France insoumise dévoile vendredi 6 novembre une nouvelle édition de son programme présidentiel, L’Avenir en commun. Si les marqueurs historiques du mouvement sont largement reconduits, l’écologie en devient la porte d’entrée. Derrière ce changement de priorité, Jean-Luc Mélenchon cherche à imposer un nouveau récit, celui de la « Nouvelle France », qui succède à l’« union populaire » de 2022.

Le