Emmanuel Macron : un « changement de ton » mais beaucoup de flou, selon les sénateurs
Les principaux ténors du Sénat ressortent mitigés de l’écoute de la quatrième intervention présidentielle, au cours de laquelle a été annoncé un déconfinement pour le 11 mai. Si des évolutions sont saluées, certains choix dans le discours les laissent parfois sceptiques.

Emmanuel Macron : un « changement de ton » mais beaucoup de flou, selon les sénateurs

Les principaux ténors du Sénat ressortent mitigés de l’écoute de la quatrième intervention présidentielle, au cours de laquelle a été annoncé un déconfinement pour le 11 mai. Si des évolutions sont saluées, certains choix dans le discours les laissent parfois sceptiques.
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C’est la quatrième adresse aux Français d’Emmanuel Macron depuis le 12 mars. C’est aussi la première allocution, dans laquelle il affirme que « l’espoir renaît » dans la lutte contre l’épidémie du Covid-19, et dans laquelle il pose le cadre de l’après. Si les conditions sont réunies, le déconfinement – en dehors des personnes âgées, ou à la santé fragile – sera possible le 11 mai.

Au Sénat, d’un groupe parlementaire à l’autre, c’est d’abord le mea culpa des premières minutes qui a retenu l’attention. Évoquant des « failles », des « lenteurs », et même des « ratés », Emmanuel Macron a reconnu que la gestion de la pandémie n’avait « à l’évidence, pas assez » été préparée. « J’ai trouvé que le ton était plus empreint d’humilité que lors des précédents discours. L’état d’impréparation, c’est quelque chose que les Français ressentent très largement. Il aurait été regrettable que le président ne le dise pas d’une manière ou d’une autre », reconnaît le sénateur LR Philippe Dallier. Son collègue Roger Karoutchi note également une « forme plus tournée vers les autres par rapport aux précédents messages, où on pouvait lui reprocher d’être autocentré. »

« Il fait preuve d’humilité »

Dans l’autre composante de la majorité sénatoriale, chez les centristes, même lecture. « Je crois qu’il a fait preuve de franchise, d’humilité et de pragmatisme », constate le président du groupe, Hervé Marseille. À gauche, le président du groupe socialiste Patrick Kanner « apprécie » aussi le « changement de tonalité ». « Ce n’est plus la tonalité martiale et grandiloquente, c’est un président plus dans le concret, dans la reconnaissance également. » Au groupe communiste, républicain, citoyen et écologiste, la présidente Éliane Assassi n’a pas été conquise par ce qu’elle estime être le « ton d’un président de la IVe République ». « Il y avait un côté un peu paternaliste. Hier, nous étions les Gaulois réfractaires. Aujourd’hui, les plus grands citoyens de la planète. »

Sur le déconfinement, « beaucoup de choses restent à être déterminées »

L’horizon du mois de mai comme déconfinement progressif n’aura surpris personne au Sénat. Ce sont sur les modalités précises du scénario de sortie que les commentaires vont bon train et que les déceptions s’affichent. « La suite n’est quand même pas très claire, notamment sur la disponibilité des masques. Il ne dit pas d’ailleurs que le masque sera obligatoire dans la rue après le 11 mai », regrette par exemple Roger Karoutchi. Le vice-président LR du Sénat, Philippe Dallier, s’étonne que, dans quatre semaines, les tests ne s’adresseront seulement aux personnes présentant des symptômes ou encore au personnel soignant. Hervé Marseille (Union centriste) juge qu’en l’état, « beaucoup de réponses s’arrêtent le 11 mai ». L’annonce d’un plan d’ici 15 jours sur les modalités du déconfinement a aussi laissé la communiste Éliane Assassi sur sa faim. « Il a joué le rôle de la bande-annonce. Il renvoie au gouvernement […] Ce que veulent les Français, c’est se projeter. Je ne pense pas qu’ils soient rassurés par cette allocution. »

La surprise de la rentrée des classes à partir du 11 mai

La réouverture progressive des crèches, des écoles, collèges et lycées à partir du 11 mai, était, elle, beaucoup moins attendue. « Je ne voyais pas cela si près, cela demande des précisions », avoue Hervé Marseille, se demandant s’il faudra tester les enseignants. « Je comprends que la fracture se creuse entre les élèves, mais qu’a-t-il annoncé comme dispositif ? Je ne vois pas très bien comme cela peut fonctionner », s’étonne Philippe Dallier (LR), qui doute de la portée générale de la décision.

La communiste Éliane Assassi considère que la reprise de l’école est « un peu précipitée », vu l’incertitude sur les moyens de protection. « Cela peut représenter un danger et contribuer à une deuxième vague ». Son homologue socialiste Patrick Kanner reconnaît que la rentrée pourrait être rendue possible seulement « si les enfants peuvent être protégés ». « Si tout le monde est testé, c’est peut-être jouable. C’est une condition de la reprise sur le plan économique. Il faut bien que les parents puissent reprendre leur activité professionnelle. » L’ancien maître de conférences comprend cependant que le supérieur poursuive l’enseignement à distance. « L’université, ça rentre, ça sort, c’est compliqué à gérer. »

Sur la question de la reprise de l’activité, la gauche relève clairement un manque. « J’aurais aimé qu’il se dise en désaccord avec les propos du Medef, de demander aux salariés de faire plus d’efforts », regrette Patrick Kanner. « Il a évité de parler de tout ce qui fait débat sur la reprise du travail », note Éliane Assassi, inquiète pour les salariés.

Au rang des points sujets à discussion : le traçage des personnes contaminées par le coronavirus, via les smartphones, sur la base du volontariat. Emmanuel Macron a promis que le Parlement serait saisi dans les prochaines semaines. « C’est la moindre des choses. Je n’imaginais pas le gouvernement, sur un sujet pareil, le décider seul », commente Philippe Dallier. « Sur le tracking, pourquoi pas. Mais une dimension européenne serait plus pertinente », analyse Hervé Marseille, peu emballé par une application réduite à la France.

« Cela sentait un peu 2022 »

Reste une fin de discours plus lyrique, dans laquelle le président de la République a livré ses perspectives de plus long terme, pour « l’après » : bâtir un « autre projet », avec « toutes les composantes », selon ses mots. Il faudra « se réinventer, et moi le premier », a même confié le chef de l’État. De l’avis de beaucoup de sénateurs, cette dernière séquence serait presque une fausse note. « J’attends de voir ce qu’il veut dire quand il évoque cette volonté de rassemblement et d’action collective », réagit Hervé Marseille, dubitatif. « Honnêtement, il aurait pu s’en dispenser. Cela sentait un peu 2022. C’est le nouveau nouveau monde », raille Philippe Dallier. Le sénateur de la Seine-Saint-Denis y voit une impression de déjà-vu. « En 2008 aussi, beaucoup ont annoncé que plus rien ne serait comme avant. »

Roger Karoutchi acquiesce : la fin du discours, « ce n’était pas le jour » pour cela. « N’est vraiment pas De Gaulle qui veut. Se réinventer, oui. Mais cela veut dire quoi ? Je préférerais qu’il dise : changeons de méthode, de façon de gouverner, d’organiser la société. Là, ce n'était pas clair. »

« Un peu de respect pour l’histoire et ce qui a été le programme du Conseil national de la résistance »

Pour le socialiste Patrick Kanner, la conclusion du discours sonne comme l’aveu d’un échec de la ligne idéologique de l’exécutif depuis trois ans. « Il considère que le cap qu’il a mené était le mauvais. Je l’interprète comme cela, c’est une lucidité que l’on peut qualifier d’opportuniste à ce stade. Le président comprend les choses, mais c’est toujours sous une pression exogène que les choses bougent », constate-t-il, citant le précédent des gilets jaunes avec la taxe carbone.

Quant à Éliane Assassi, elle n’apprécie guère la promesse d’un retour aux « jours heureux », une formulation qui renvoie dans l’imaginaire politique à l’après 1945. « Un peu de respect pour l’histoire et ce qui a été le programme du Conseil national de la résistance », s’exclame-t-elle. « Il n’est pas à la hauteur de ce qui s’est construit à l’époque avec les différentes formations politiques. »

Les sénateurs ont désormais dans leur viseur le nouveau budget rectificatif, dans dix jours. Tous ont promis de défendre leurs propositions cette fois-ci (lire notre article).

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