« Une dégradation est quasiment inévitable » : pourquoi la France devrait perdre son double A chez Moody’s
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« Une dégradation est quasiment inévitable » : pourquoi la France devrait perdre son double A chez Moody’s

L’avis est presque consensuel chez les économistes. L’agence de notation Moody’s devrait cette fois dégrader la note financière de la France, en raison de la situation budgétaire.
Guillaume Jacquot

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C’est l’autre poudrière du moment. Jeudi, la France a vécu une journée mouvementée sur les marchés obligataires. Le taux de l’emprunt pour la dette française a dépassé le seuil des 5 % pour la première fois depuis 2002 et il s’est maintenu toute la journée au-dessus de cette barre symbolique.

Comme de nombreuses économies, la France fait face à un mouvement généralisé de remontée des taux d’intérêt, sous l’effet de craintes inflationnistes, d’anticipation de politiques plus restrictives de la part des banques centrales ou encore des besoins en capitaux élevés de la part du secteur des nouvelles technologies.

La remontée des taux souverains a été en proportion plus brutale en France, en raison de sa difficulté à s’extirper de ses problèmes budgétaires. La dégradation des comptes en 2026 et les premiers débats à l’Assemblée nationale sur le budget 2027 n’ont pas aidé le pays à retrouver la confiance des investisseurs, qui demandent une prime de risque de plus en plus importante. La divergence avec nos partenaires le montre. Le taux français a même dépassé jeudi celui des Etats-Unis.

L’écart avec l’Allemagne a aussi continué de se creuser, il s’est établi jeudi à quasiment 1,8 point de pourcentage de différence, la plus importante depuis la crise des dettes souveraines européenne de 2011. En janvier, seulement 0,5 point de pourcentage d’écart distinguait les deux taux. La colère sociale et les violences urbaines du week-end du 17 octobre ont assombri un peu plus le tableau.

« Difficultés persistantes à réduire sensiblement le déficit »

C’est dans ce contexte très dégradé que l’agence de notation Moody’s s’apprête à rendre sa décision ce vendredi soir sur la note de la France, en matière de solvabilité financière. Il y a un an, l’entreprise américaine avait choisi de donner un sursis à la France en maintenant sa note à Aa3, le dernier rang dans la catégorie de la dette de « haute qualité ». Elle avait toutefois assorti sa décision d’une perspective négative, c’est-à-dire d’une dégradation probable au prochain exercice. Dans son commentaire, l’agence avait mis en doute la « capacité des institutions législatives à relever efficacement les principaux défis de crédit du pays » et avait relevé des « difficultés persistantes à réduire sensiblement le déficit budgétaire ».

Ses concurrentes, Standard and Poor’s, et Fitch, avaient déjà dégradé l’an dernier la note française, la rétrogradant un cran en dessous de celle de Moody’s, à A+, la porte d’entrée dans la qualité dite « moyenne supérieure ». De nombreux économistes s’attendent à une nouvelle relégation dans l’échelle de la notation. « Une dégradation est quasiment inévitable si l’agence est un peu cohérente avec ses propres critères. On est en plein dans le scénario qu’ils avaient eux-mêmes élaboré », se projette Éric Dor, directeur des études économiques à l’IESEG School of Management.

« Très difficile de justifier les écarts de notes »

Autre raison : la dette française n’est déjà plus considérée de facto par les investisseurs comme une dette de haute qualité. « Cela devient très difficile de justifier les écarts de notes. La France fait beaucoup moins bien que beaucoup de pays européens beaucoup moins bien notés », relève Éric Dor. L’Italie, notée Baa2 par Moody’s, emprunte par exemple à 4,6 %.

Pour Éric Dor, le véritable suspense de ce soir tient à la forme de la décision de Moody’s. « Est-ce que ce sera dégradé, avec une perspective stable ou une perspective négative, qui prépare le terrain à une nouvelle dégradation dans quelques mois ? »

« La note, on la connaît. Ce sont les commentaires associés à cette dégradation qui vont être regardés. Je crains que ce soit associé à une perspective négative, au vu de ce qu’il se passe dans les débats politiques et budgétaires. Le vrai problème, c’est l’absence de trajectoire de la dette et du déficit », observe Philippe Alezard, trader dans un fonds d’investissement et chargé de cours à l’Institut de Haute Finance.

Pour la France, c’est une longue descente aux enfers depuis 2012, et la perte de son fameux triple A, sésame de la meilleure fiabilité sur les marchés. Ce soir, le pays a de fortes chances de quitter la catégorie des doubles A, dans l’ensemble des trois grandes agences de référence. « Au sein de la catégorie double A, la France a chuté en fait assez vite et ça, c’est un point d’inquiétude », relevait mercredi Anne-Laure Kiechel, présidente fondatrice de Global Sovereign Advisory (GSA), auditionnée aux côtés d’autres économistes devant la commission des finances du Sénat. « Entre triple A et double A, finalement, il n’y a pas tellement de différences en termes d’acheteurs […] Quand on passe de l’autre côté de la barrière, les investisseurs sont de nature un peu différente, et certaines banques centrales ne sont plus vraiment à l’aise d’investir dans un papier qui n’est pas double A », a-t-elle expliqué.

« À B, beaucoup de fonds n’achètent plus »

Une dégradation de catégorie dans la notation souveraine peut « induire des changements de comportements de certains fonds », a souligné également Éric Dor. Ces derniers mois, un important fonds d’investissement japonais s’est par exemple délesté de son exposition à la dette française. « Ce n’est pas tellement de AA à A que les seuils sont importants. À B, beaucoup de fonds n’achètent plus. »

La dégradation de plusieurs crans en une seule fois, si elle est possible techniquement, reste peu vraisemblable dans le cas de la France. En 2010 et 2011, la note grecque avait été abaissée à plus d’une reprise de plusieurs marches d’un seul coup, mais cela tenait aux comptes maquillés du pays.

Il n’est pas dit non plus que cette nouvelle dégradation attendue en France se matérialise par une nouvelle hausse des taux. « On voit bien que les marchés n’ont pas attendu les agences et qu’ils ont anticipé ce genre de choses », insiste Éric Dor.

La charge de la dette augmente de 12 milliards d’euros par an

Quoi qu’il arrive, indépendamment de la notation financière, la France paye maintenant le prix fort de sa situation budgétaire très détériorée. La hausse des taux d’intérêt, s’ils se maintiennent à ce niveau, accroît d’une douzaine de milliards d’euros la charge de la dette, c’est-à-dire ce que l’État paye en intérêts chaque année.

Selon le rapporteur général du budget à l’Assemblée nationale, Philippe Juvin (LR), la charge de la dette passera de 79 milliards d’euros en 2026, à 91 milliards d’euros en 2027. Elle dépassera 100 milliards d’euros dès 2028, soit plus que le rendement actuel de l’impôt sur le revenu. Pour stopper la progression de la dette, un rapport de quatre économistes remis en juillet estimait l’effort à réaliser d’ici 2032 à 126 milliards d’euros d’économies. Avec la hausse des taux d’intérêt, ce serait maintenant de l’ordre de 180 milliards.

« On est face à ce fameux effet boule de neige. La dette s’alimente d’elle-même. Je ne pense pas que l’on soit sur un accident de crédit, mais on est très clairement sur un risque réévalué par les investisseurs. Ils continuent à nous prêter, mais avec des taux en augmentation », résume Philippe Alezard.

Le 27 novembre, Standard and Poor’s rendra elle aussi son verdict. L’an dernier, elle avait assorti sa décision d’une perspective stable. Éric Dor redoute néanmoins que les « deux autres agences anticipent et n’en restent pas à leur A+ ». « Cela commencera à devenir dangereux. La situation nous échappe, on a perdu le contrôle. »

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