Quand un pays fait la une de la presse financière, c’est rarement bon signe. La France était ce matin sur la page d’accueil de plusieurs titres anglo-saxons influents, signe que nos difficultés budgétaires font de plus en plus parler d’elles en dehors de nos frontières. Aussi bien à Londres qu’à New York, on considère que la récente poussée de fièvre sur les taux d’intérêt fragilise fortement notre pays et l’expose à des difficultés majeures, du fait du niveau élevé de sa dette. Vendredi, le taux d’emprunt à 10 ans a quasiment touché les 5 %. Le mouvement est certes mondial, mais la remontée a été plus brutale en France que ses voisins. En Allemagne, le même emprunt coûtait 1,4 point de pourcentage de moins.
« L’appétit de la France pour l’argent magique s’est transformé en bombe à retardement », titre le Wall Street Journal sur fond de photographie du porche d’entrée de l’Élysée. Le journal de référence dans les milieux d’affaires américains considère que nous sommes désormais « au bord d’une spirale financière dangereuse » et que les « investisseurs se préparent à une aggravation de la situation ».
Même regard inquiet du New York Times qui constate qu’un « automne de mécontentement s’empare de la France », résumant les choses avec le triptyque « grèves, barricades et turbulences fiscales ». Dans ses colonnes, Kenneth Rogoff, un professeur d’économie à Harvard et spécialiste des crises financières, parle de « catastrophe annoncée ». « La situation de la France semble intenable et les marchés obligataires le confirment, même s’ils ne le crient pas encore haut et fort », anticipe-t-il.
« Les marchés obligataires sanctionnent la France pour son irresponsabilité budgétaire », selon The Economist
Chez nos voisins de l’autre côté de la Manche, le Financial Times n’est pas moins négatif. C’est un grand format intitulé « le marché obligataire se retourne contre la France » qu’il propose à son lectorat. Le 30 septembre, à la veille de la présentation des textes budgétaires, l’hebdomadaire The Economist résumait les choses ainsi : « Les marchés obligataires sanctionnent la France pour son irresponsabilité budgétaire ». Sur les réseaux, des économistes à l’étranger y sont aussi allés de leur analyse. « La France est maintenant dans une crise de la dette », écrivait sur X le 1er octobre Robin Brooks, expert à la Brookings Institution et ex-chef économiste de l’Institute of International Finance (IIF).
Cette série de commentaires convergent vers un point : notre image se dégrade à l’étranger. En septembre, un analyste avec lequel nous entretenions nous relatait un échange qu’il venait d’avoir avec des représentants de hedge funds anglo-saxons. « La plupart ont la même analyse : la France, on ne peut rien y faire. Les investisseurs se disent que c’est un pays irréformable. »
Si Bercy assure que les titres du Trésor trouvent toujours preneur lors des émissions de dette, et que notre signature « reste solide », ceci se fait désormais au prix fort. « La France est plutôt sanctionnée. Notre dette est perçue comme une dette de moins bonne qualité que la dette italienne ou espagnole, car on n’a pas entrepris les efforts budgétaires. On aurait tort de minimiser ce qu’il se passe, c’est un stress obligataire », relève Christopher Dembik, conseiller en stratégie d’investissement chez Pictet Asset Management France.
Sans que ce soit un mouvement général, certains acteurs ont déjà commencé à réduire leur exposition aux obligations françaises, préférant des produits de meilleure qualité, moins risqués. « Les gérants d’actifs sont en train de vendre petit à petit la dette française », nous confiait il y a un mois l’économiste Stéphane Villers économiste au cabinet PwC France, qui conseille de grandes entreprises cotées ainsi que des institutions financières.
La semaine dernière, on apprenait également qu’un important fonds de gestion japonais, Sumitomo Mitsui DS, avait achevé de liquider l’intégralité de ses obligations d’État françaises, réorientant le capital vers des obligations allemandes entre autres. « Les Japonais sont des investisseurs bons pères de famille, ils prennent peu de risques », commente Christopher Dembik.
« On est plutôt sur une réévaluation du risque »
« Les fonds spéculatifs ne sont pas rentrés dans la danse. Ils peuvent entrer dans le mouvement tôt ou tard, et cela pourrait être plus compliqué. Les 5 % sur l’obligation à 10 ans, je ne l’attendais pas avant la fin de l’année. Cela peut aller très vite. Ce ne sera pas une crise financière, en revanche, le scénario central ce serait un taux d’emprunt durablement plus élevé », poursuit l’économiste.
« Il n’y a pas de mouvement spéculatif. On est plutôt sur des dégagements et une réévaluation du risque, cela paraît très clair et évident », observe Philippe Alezard, trader dans un fonds d’investissement et chargé de cours à l’Institut de Haute Finance. « Aujourd’hui, la demande est toujours là. On l’a vu la semaine dernière, avec une émission de 12 milliards d’euros de l’Agence France Trésor. Mais il y a maintenant une prime de risque, car aujourd’hui les marchés doutent de la capacité politique de la France à reprendre la main sur ses finances publiques. »
Un autre signal corrobore une prise de conscience à l’étranger de notre vulnérabilité financière, exacerbée par le contexte international et notre instabilité politique. Le coût de l’assurance contre le défaut des banques françaises a dépassé celui des autres banques européennes, alertait l’agence Bloomberg hier.
Bal des agences de notation à venir
C’est dans ce contexte de secousses financières que le nouveau gouverneur de la Banque de France, Emmanuel Moulin s’est prêté à une interview dans le FT. Un exercice d’équilibrisme dans lequel le haut fonctionnaire a tenté de rassurer nos partenaires extérieurs, mais aussi mettre en garde contre des lendemains potentiellement plus durs. « La France n’est pas la Grèce en pleine crise de la zone euro », a-t-il d’abord tenu à mettre au clair. « Si elle parvient à adopter cette année un budget visant à réduire les dépenses et à diminuer le déficit, comme l’a proposé le gouvernement, les marchés seront rassurés par cette mesure concrète d’assainissement budgétaire […] Si nous n’agissons pas, nous risquons effectivement d’être progressivement étranglés par la hausse des taux d’intérêt », a-t-il mis en garde.
Le bal des agences de notation dans les prochaines semaines devrait s’ajouter au mouvement général. Moody’s rendra son verdict le 23 octobre. Elle juge d’ores et déjà l’adoption du budget très incertaine en raison de la fragmentation politique au Parlement. Notre note, Aa3, a été placée sous perspective négative la dernière fois, ce qui ouvre la voie à une dégradation. Elle pourrait quitter la catégorie des obligations de « haute qualité », pour tomber dans celle de « qualité moyenne supérieure » (A1 à A3).
En clair, la France n’est plus qu’à trois crans du début de la famille commençant par B, avec la catégorie dite de qualité moyenne supérieure, dernière strate avant les obligations considérées comme « spéculatives ». « Si on était en junk bond (obligation pourrie, ndlr), cela poserait un vrai problème. Des gestionnaires de fonds devraient sortir ces obligations. Il y aurait des ventes forcées », prévient Philippe Alezard.